CHAPITRE VI
Faul-il s'élonner si, dans une de ces heures d'aballemenl cl de désespoir où sa fin Jiii apparaissait comme prochaine, il songea à faire son teslamenl?
Le roi et les princes du sang royal , parlouf où ils résidaient, avaient, à leur suite un alcade de maison et de cour {alcalde de casa y corle)^ dont les attributions consistaient à veiller à leur sûreté, à punir les délits commis par les ofTiciers de leur maison, à donner ordre à ce qu'on apportât au palais les denrées et provisions de bouche nécessaires, et à fixer le prix de celles-ci ('). L'alcade qui avait été désigné cette fois pour exercer ses fonctions auprès de don Carlos , à Alcala, était le docteur Hernan Suarez de Toledo, naturel de Talavera, homme d'une grande instruction, d'un commerce doux, d'un caractère prudent (■).
Don Carlos avait pris en affection le docteur Suarez; il lui confia son dessein. Suarez l'aida à le réaliser, et
(') « Los alcaldes tienen â su cargo el govierno de la corle, y hazen en eîla el oflcio como de corregidores. Nômbranse alcaldes de corte y rastro, porque su jurisdicion se estiende â los que siguen al rey, quando haze Jornada de importancia.... Pertenéceles el abastode mantenimientos, ponerprecio en ellos, averiguar los delitos, y tener dediay denoche enseguridad la corte, y hacer acuerdos, y prover autos de buena gober-
nacion » (Teatro de las granclezas de Madrid , por el maestro Gfl
GoNÇALES d'Avila, p. 403.)
o Los nuestros alcaldes de corte, 6 alguno de ellos, por sî mismo pongan los precios del pan, vino y cebada , y paja y carnes, y caza y aves, y otros mantenimientos que se traxeren â vender â nuestra corte, de fuera parte.... » (Novisimarecopilacion, lib. III, tit. XVIII.)
(') « Hombre de mucbas letras, de trato afable y prudente. » (Apolfo DE Castro, Historia de los protestantes espanoles, p. 344.)
M. DE CASTnofajoute, immédiatement après, que le docteur fut ayo (gouverneur) de don Carlos. On ne s'explique pas plus cette erreur que celle des historiens qui font de Suarez l'aumônier du prince.
«2C DON CARLOS liT PHILIPPE IL
il écrivil de sa main le leslarnenl ('). afin que, selon les intentions du prince, il demeurât |)liis secret.
Cet acte imj)orlanlQ s'est conservé dans les archives d'Espagne : c'est le plus curieux et l'on pourrait dire même Tunique monument que nous ayons des pensées, de l'esprit, du caractère de don Carlos. Il convient donc de le faire connaître avec quelque détail ; c'est pourquoi j'en traduirai littéralement le préambule entier, ainsi que les principaux articles :
« Au nom de Dieu, amen. Soit notoire à tous ceux qui verront ou oiront cette écriture publique de testament, que moi, don Carlos, par la grâce de Dieu, fils aîné du roi don Philippe, mon père et mon seigneur, prince héritier de ses royaumes et seigneuries d'Espagne , d'Italie , de Flandre , des îles de la mer Méditerranée, et de toutes les Indes de terre ferme de la mer Océane qu'on appelle le nouveau monde ; consi-
(') » .... La cual cscriptura de mi testamento yo mandé que escribicse el doctor Hernan Suarez de Toledo, alcalde de la casa y corte de S. M., que al présente réside sirviendoen Li mia.... »
Don MoDESTo Lafientk, Historia gênerai de Espana, t. XIII, 1854, p. 307, exprime l'opinion que ce fut fray Diego de Chaves, confes.seur (le don Carlos, qui lui inspira .son testament, et qui peut-être même en fut le rédacteur • « Nos inclinâmes a créer que séria inspiracion y tal « vez obra de su confesor fray Diego de Chaves. » La circonstance que don Carlos fit écrire son testament par le docteur Suarez suffirait seule, selon nous, pour infirmer l'opinion de M. L.\fi:e.\te ; mai.« il y a plus : on verra, dans la suite de ce livre, que le prince avait une affection véritable et une grande déférence pour le docteur Suarez, tandis qu'on ne trouve aucun indice de rapports d'intimité et de coufiancequi auraient existé entre don Carlos et son confesseur.
(*) Il a été publié, en l8o4-, dans la Coleccion de documcntos méditos para la liisloria de Espana, t. XXIV, pp. 515-550.