CHAPITRE X
s'assembla pour la première fois le 29 mai : la duchesse en quelques mots, et le conseiller Hopperus dans un discours plus étendu, exposèrent les motifs pour lesquels elle était convoquée. Il fut délivré à chacun de ses membres un extrait des dépêches du roi en ce qui concernait leur charge ; la gouvernante les invita à y réfléchir mûrement, et leur recommanda le secret. Les discussions commencèrent le 1 er juin; elles durèrent trois jours. A la quatrième séance, les évêques, les magistrats et les théologiens, requis par la duchesse de dire librement et franchement leur avis définitif sur les questions qui avaient été débattues, l'exprimèrent à tour de rôle. Hopperus forma de leurs délibérations une espèce de procès-verbal auquel, le 8 juin, après l'avoir revu et modifié, ils apposèrent tous leur signature ( l ).
Relativement aux placards, le sentiment unanime de la commission fut quil ne convenait pas de les altérer, car les lois, les instructions, les exemples des pères de l'Église et des empereurs chrétiens prouvaient que les hérétiques ne pouvaient être contenus par la seule doctrine, mais qu'il fallait aussi les contenir parla crainte; d'ailleurs, telle avait été toujours leur coutume que, si on leur faisait quelque concession, ils en profitaient pour demander davantage, jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus à tout ce qu'ils
(*) Sumario recopilado, por forma de verbal, de lo que pasô, sobre ei punto de la religion, en el consejo de Estado. (Archives de Simancas, Estado, leg. 529.) — Notules du conseil d'État rédigées par le secrétaire Berty. — Mémorial d'Hopperus.
prétendaient; si, au contraire, on leur résistait avec fermeté, ils perdaient courage et finissaient par se soumettre. Cependant, comme beaucoup de délits contre la religion demeuraient impunis, par la répugnance des juges à appliquer des dispositions qu'ils trouvaient excessives, ou par l'appréhension qu'ils avaient de tumultes populaires, la commission voulait que, en continuant de punir de mort les hérétiques obstinés, on prît en considération, pour les autres, leur état, leur âge, leur sexe, la qualité de leurs délits, et que les supplices du feu, du glaive, de la corde, de la suffocation, fussent remplacés, en certains cas, par la condamnation aux galères ou le bannissement. A l'égard des pénitents qui n'étaient ni docteurs, ni ministres, ni relaps, ni séditieux, elle pensait qu'à la peine capitale il fallait substituer celles de l'exil, de la relégation, de la prison ou d'autres de ce genre. Et en ce qui concernait les individus ayant contrevenu aux placards, sans toutefois être hérétiques ou sectaires, des amendes, les verges, une note d'infamie, le bannissement, lui paraissaient une correction suffisante. Mais ces modifications ne devaient pas, suivant elle, être déclarées par édit public; elles devaient faire l'objet d'une instruction secrète à adresser aux conseils de justice (').
La duchesse de Parme ordonna, à cette époque, la publication du concile de Trente ( 2 ), qui, dans le
(') Nous donnons ce résumé d'après le texte même de l'acte du 8 juin, qui est encore inédit.
( 2 ) Circulaire du H juillet 4565 aux archevêques et évêques ; eircu-
CBAPITRK X. 321
principe, avait soulevé beaucoup d'objections, mais qui finit par être généralement accepté et demeura comme loi de l'Etat, sous les réserves énoncées dans les lettres par lesquelles il fut envoyé aux archevêques et évêques ainsi qu'aux conseils de justice du pays ('). L'année précédente, les débats animés auxquels l'érection des nouveaux évêchés avait donné naissance, s'étaient assoupis au moyen d'un concordat fait par le gouvernement, au nom du roi, avec les abbés de Brabaht( 2 ). '
Ce fut le 22 juillet seulement que Marguerite envoya au roi l'écrit du 8 juin où étaient résumées les délibérations des évêques, des magistrats et des théologiens consultés sur la question religieuse. Elle
la ire du 24 juillet anx conseils de justice, dans les Placards de Flandre, Jiv. II, p. 49, liv. III, p. 4357.
( f ) Le prince d'Orange lui-même en convient dans sa lettre du 24 janvier 4566, qui est citée plus loin : « Quant à l'exécution du « concile, dit-il, oires que, au commencement, il y avoil quelque mal- « contentement et murmuration, toutesfois, veu qu'on y a despuis « adjousté aucunes réservations, je crois que en cest endroit il y aura « peu de difficulté. »
Ces réserves portaient sur les régales, droits, hauteurs, prééminences du roi, de ses vassaux, états et sujets, spécialement à l'égard de la juridiction laïcale, du droit de patronage laïque, des dîmes appartenant à des séculiers, ainsi que sur la surintendance et administration des hôpitaux et autres fondations pieuses dont les lois, magistrats et gens laïques avaient été en possession jusque-là.
( 2 ) Par ce concordat, le roi s'engageait à impétrer du saint-siége que les abbayes d'Afflighem, de Saint-Bernard et de Tongerloo subsistassent dans leur état actuel, à condition de payer annuellement huit mille florins qui seraient affectés à la dotation de l'archevêché de Malines et de l'évêché de Bois-le-Duc. Il avait consenti, en 4563, à ce que l'érection de l'évêché d'Anvers fût provisoirement suspendue.
lui proposa, à cette occasion, de faire réviser les instructions des inquisiteurs, afin de les accommoder à l'esprit du temps; elle lui dit que la manière dont ils procédaient excitait des clameurs universelles, et que partout on se plaignait que les évèques et les gens d'Église voulussent introduire aux Pays-Bas l'inquisition d'Espagne, si ce n'était quelque chose de pire encore. Elle avait adopté les idées des seigneurs touchant la subordination au conseil d'Etat des conseils privé et des finances, et la nomination* de nouveaux conseillers ; elle insista auprès du roi sur ce que le comte d'Egmont lui avait remontré là-dessus ( ! ).
Il y avait, depuis quelques années, aux Pays-Bas, un moine espagnol qui prenait une grande part aux agitations religieuses dont ces provinces étaient le théâtre. Fray LorenÊo de Villavicencio — c'était son nom — avait été reçu docteur en théologie à l'université de Louvain en 4558; il avait parcouru plusieurs contrées de l'Allemagne, déployant partout un zèle ardent pour la religion catholique, et une animosité extrême contre les sectateurs de Luther et de Calvin ( 2 ). En 4561 , il était venu fixer sa résidence à Bruges , où il remplissait les fonctions du saint ministère auprès des marchands de la nation d'Espagne établis en cette ville. Il avait publié plusieurs livres pour la défense de la religion et le
(') Correspondance de Philippe 11, etc., 1. 1, p. 360.
(*) Nous nous sommes occupé plus longuement de ce personnage dans le rapport qui est en tête du 2« volume Se la Correspondance de Philippe II, etc., p. xvi et suiv.