‹ Don Carlos et Philippe II (volume 5)Chapitre 78 sur 170 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

faire de lui à Votre Majefeté ne différera pas beaucoup de celui que j'ai fait précédemment. Il est assez bien de figure, et ses traits ne sont pas désagréables. Il a les cheveux bruns et lisses, la tête médiocre, le front assez peu élevé, les yeux gris, les lèvres moyennes, le menton un peu long, la figure très-pâle. Rien en lui ne rappelle le sang des Habsbourg. Il n'est pas large des épaules, ni d'une taille élevée; l'une de ses épaules est un peu plus haute que l'autre. Sa poitrine rentre; il a une petite bosse au dos, à la hauteur de l'estomac. Sa jambe gauche est beaucoup plus longue que la droite, et il se sert moins facilement de tout le côté droit que du côté gauche. Il a les cuisses assez fortes, mais mal proportionnées, et il est faible des jambes. Sa voix est fine et fluette ; il éprouve de la gène quand il commence à parler, et les mots sortent difficilement de sa bouche; il prononce mal les r et les /; en somme toutefois, il sait dire ce qu'il veut, et parvient à se faire comprendre assez bien.

« Comme je le fréquente peu, je ne peux écrire à Votre Majesté , sur sa conduite , que ce qu'on raconte de lui. Il ne témoigne que de l'amitié et de l'affection à mon gracieux seigneur (le prince Rodolphe). S'il passe pour avoir des défauts, il y a beaucoup de gens qui ne s'en étonnent pas, en considérant ce qui s'est fait à son égard, sans compter qu'il a été toujours faible et maladif. On a essayé maintenant de remédier à la négligence qui a été apportée à son éducation dans son jeune âge, et de le tenir comme on aurait dû le faire alors; sa fierté naturelle se révolte contre ces

tentatives. Tous les serviteurs qu'il a lui sonl donnés contre sa volonté. Son père ne l'emploie en rien : ce qui le chagrine vivement. Peut-être y a-t-il des raisons pour cela, car il est d'un caractère violent et irritable, et il se laisse quelquefois aller à de terribles colères. Ce qu'il a sur le cœur, il le dit sans déguisement ( l ), n'importe la personne qui pourrait en être blessée. Quand il a conçu du mécontentement contre quelqu'un, il n'en revient pas aisément. Il se montre opiniâtre dans ses idées, et poursuit jusqu'au bout ce qu'il s'est proposé une fois : de façon qu'il y a bien des gens qui s'effrayent de ce qu'il serait capable de faire, si la raison cessait de le maintenir dans la bonne voie. Il m'a parlé plusieurs fois et questionné, selon son habitude; mais loin d'être hors de propos, comme on dit qu'elles le sont souvent, toutes ses questions m'ont semblé très-convenables. Sa mémoire est excellente. Il a l'esprit piquant : ce qui donne parfois occasion au monde de discourir sur ce qu'il est si libre dans son langage, si franc et si inconsidéré ; mais certainement plusieurs des défauts qu'on remarque en lui auraient pu être corrigés par l'éducation. Jusqu'ici il n'a manifesté aucun penchant à nulle chose en particulier. Il est fort glouton; pourlant on a su le plier à une sorte de régime : ordinairement il ne mange que d'un mets, qui est tout un chapon bouilli coupé en petits morceaux, et sur lequel on a versé le jus ex-

f 1 ) L'archevêque de Rossano, nonce à Madrid, écrivant, le 30 juin 4566, au cardiDal Alessandrino , lui disait la même chose : « È principe che « quello che ha in cuore ha in bocca. »

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