‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 172 sur 358 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

notre seigneur. Que V. A. accueille donc ceux qui viènneal la voir et la servir; qu'elle les écoute avec bienveillance; s'ils la supplient de demander pour eux quelque chose à son père, que, sans s'engager trop, elle leur promette d'en parlera Sa Majesté, et qu'elle lui parle en effet, la sollicitant de les favoriser en ce qui sera juste et possible; enfin qu'elle leur dise peu de paroles, mais distinctes et claires, sans leur faire de questions étrangères à l'objet dont ils Tauront entretenue, ni les obliger à des réponses difficiles et dont ils seront aises de pouvoir se dispenser.

» Surtout je supplie V. A. d'avoir une très-grande attention à n'offenser qui que ce soit, en particulier- ni en géné- 1^ : car, ainsi que je le lui ai dit souvent, c'est là pour les rois une chose dangereuse et qui peut avoir les plus fâcheuses conséquences, en leur faisant perdre l'amour de leurs sujets, comme des exemples notables l'ont prouvé . Il est clair, en effet, que de pareilles offenses ne se prennent de personne plus mal que des princes, par la raison que chacun désire être honoré d'eux .et obtenir leur faveur, et que ceux qui reçoivent cette injure, ne pouvant s'en venger par une injure semblable ou par d'autres, la ressentent d'autant plus vivement.

» Pour prévenir cet inconvénient, j'ai toujours trouvé avantageux de ne pas s'enquérir de la vie des autres, ni de chercher à savoir les fautes commises par eux : l'expérience nous apprend que de cette curiosité naît un autre mal, car celui qui ne fait pas de questions ne connaît pas tant de particularités, et, ne les connaissant pas, n'a pas tant à dire n^ tant d'occasions d'offenser. Il arrive ordinairement aussi que cela ne reste pas secret; il en résulte alors des troubles sérieux dans la maison même du prince et dans son royaume, et, à la fin, il perd tout crédit auprès des gens

qui , n''osant plus se lier à lui, ne lui disent pas ce qu'il lui importe de savoir. Or c'est là une perte qui est grande pour tous; mais, pour les princes, elle est d'une portée incalculable.

» Je sais bien que j'aurais pu me dispenser de dire tout cela à Y. Â., puisque Dieu lui a donné un si bon entendement ; qu'elle a à son service des personnes qui lui font souvent des observations semblables et d'autres encore; puisque surtout je l'ai déjà différentes fois entretenue moimême de cet objet : mais il me resterait des scrupules , si je ne l'en entretenais de nouveau en ce moment.

» Je supplie humblement V. A. de me pardonner cette prolixité, en l'attribuant au désir que toujours j'ai "eu delà servir, d'être témoin de l'amour de Dieu et du monde pour elle, de la voir croître enfin pour les grands effets que réclament les conjonctures dans lesquelles il a plu au Tout- Puissant de la donner à ces royaumes, la première' et la seconde fois * .

» Que Dieu garde Votre Altesse, etc. Valladolid, 40 janvier.

» Humble domestique de Votre Altesse,

» HoNORATO Juan ». >

On ne connaît pas l'impression que ces remontrances et CCS conseils si paternels et si sages produisirent sur don Carlos ; on sait seulement qu'il ne réforma ni sa conduite ni son caractère. Ce furent, au surplus, les derniers avertissements qu'il reçut de son ancien précepteur : cet homme de bien succomba, peu de temps après ^, à la maladie qui le

1. Double allasion à la naissance de don Carlos et à sa gnérison à Alcala.

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