‹ Don IsaacChapitre 14 sur 27 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les mêmes, moins Diego de Calatrava Talavera

Ne vous semble-t-il pas que cette réponse du Saint-Père notre Maître vénéré à tous, doive guider nos consciences et apaiser nos passions ?

Torquemada

Je crois Monseigneur l'Archevêque qu'une erreur se glisse dans votre esprit. Notre Saint-Père ne s'est pas prononcé sur le point de savoir si notre Roi devrait ou ne devrait pas chasser les hérétiques du Royaume, il a simplement décidé qu'il ne jugeait pas nécessaire de les chasser de ses propres Etats. Il a donc laissé la question subsister poui nous dans toute son intégralité et le Conseil demeure maître de sa décision, sans manquer en rien à l'obéissance et au respect que nous devons à notre Maître vénéré. . . .

Santaivgel

Monsieur le Duc nous invitait tout à l'heure à suivre l'exemple des Rois de France et d'Angleterre. Les Juifs n'ont été chassés de ces pays que pour leur pratique constante de l'usure, chose qui ne leur a jamais été reprochée chez nous. Pourquoi donc ne suivrions-nous pas plutôt l'exemple que vient de nous donner le Souverain Pontife ?

LlJCENA

Parceque les Juifs ont pris chez nous une place que nous ne pouvons pas leur laisser. Rappelons-nous les demandes réitérées des Cortès de Séville, de Saragosse et de Tolède suppliant le Roi de protéger le peuple contre leur avidité, leur soif de fonctions et d'argent. Le moment est venu d'en tenir compte puisque, les Maures vaincus, nous n'avons plus -à redouter que Juifs et Maures puissent s'unir contre nous.

San TA NG EL

Pour vaincre les Maures ne nous ont-ils pas puissamment aidé? Sans eux la guerre ne serait pas encore terminée.

Don Isaac Iîî

TORQUEMADA

Dieu se sert quelquefois des instruments les plus indignes pour les briser après.

Le Duc

Alors la majorité d'entre nous est décidée à cette mesure !

...{Silence prolongé)...

Cordoero. (Avec énergie)

Comment! En quelques minutes des centaines de milliers d'Espagnols sont ainsi jugés et condamnés . Oh Messeigneurs! La responsabilité que le Roi nous demande de prendre est si lourde que nous ne devons l'assumer qu'après de profondes réflexions. Mais si vastes que ces réflexions puissent être, elles peuvent se résumer d'un mot. Que sont les Juifs au milieu de nous? Que sommes-nous nous-mêmes? Et eux partis, qu'adviendra-t-il ? Ce qu'ils sont ? On leur reprochait tout à l'heure d'occuper une trop grande place, c'est qu'ils touchent à tout: le commerce, l'industrie, la science sont entre leurs mains. Ce sont eux qui tissent nos laines qui fabriquent ou qui importent les draps et la soie de nos vêtements, les harnais de nos chevaux, les armes dont nous nous servons, ce sont eux qui travaillent l'or, l'argent et les pierres précieuses. Et tous ces produits il les transportent dans les pays étrangers. Voyez nos ports de Cadix, de Palos et de Barcelone ! Pour y conduire les marchandises ils ont fait des routes, ils ont restauré nos vieilles voies romaines. Et dans ces ports presque tous les navires sont à eux. Ils possèdent plus de mille vaisseaux, dans les seuls ports de la Galice deux cents navires leur appartiennent . Ils vont dans tous les ports de France, d'Angleterre et jusque dans les Flandres. Rien qu'avec Lisbonne et avec Gênes leur trafic emploie plus de quinze cents barques. De tous ces pays en échange de ce qu'ils y portent ils rapportent les meilleurs de leurs produits et des côtes d'Afrique et du fond de la Méditerranée les épices et les étoffes, les esclaves et les parfums d'Orient. Ce sont eux aussi qui savent lire les livres, traduire ce que nous a légué la civilisation des anciens peuples; tous connaissent l'hébreu et l'arabe, presque tous ïë grec et le latin. Ce sont eux qui komt étudié les lois des constellations, qui ont écrit

avec la protection de notre Alphonse le Sage ces tables astronomiques dont se servent nos navigateurs, ce sont eux enfin qui enseignent dans nos universités de Salamanque et de Saragosse et qui pratiquent la science de guérir nos maladies.

...{Une pause)...

Et nous, que sommes-nous ? des guerriers, des braves, nous savons conquérir ou défendre le sol, mais nous ne savons pas obtenir de lui sa richesse, ni l'augmenter, ni la faire circuler. Le commerce et la finance, sources de la fortune publique, nous les considérons comme avilissants et indignes de nous. Il ne suffit pas de conquérir la terre si le travail ne vient pas lui donner la vie et la prospérité, et si nous savons porter ou recevoir des blessures, nous ne savons pas les guérir, si bien que nos Rois et nous-mêmes, nous avons de tout temps appelé à nos chevets les médecins hébreux.

...{Une pause)...

Je ne puis me défendre d'une émotion profonde à la pensée de l'exil de tant de familles, et en faisant violence aux sentiments de pitié qui se trouvent au fond de mon cœur, je ne veux songer qu'à l'appauvrissement qui doit résulter de tant de fortunes emportées

Lucena (Avec violence.)

Ils ne les emporteront pas ! Ils -ne doivent pas les emporter! Nous ne commettrons pas l'erreur des Rois de France et d'Angleterre qui ont laissé partir les Juifs avec leurs richesses. Ils n'emporteront d'ici ni or, ni argent, ni pierres précieuses, ni nos armes et nos chevaux, pas plus que leurs maisons ou leurs vignes.

Ils emporteront leurs ânes. .

CORDOERO

Mais alors c'est de la spoliation !

TORQUEMADA

Qui peut parler de spoliation? Leurs fortunes ne sonfTpoint à eux, elles sont au Roi, comme sont à lui les biens de tous ses sujets.

CORDOERO

Eh bien, même ainsi réduit à leur seul départ, l'exil des Juifs n'aura-t-il pas pour nous les résultats les plus funestes ? Songez que chacun d'eux est une force vive que nous allons détruire, une source de production que nous allons tarir. Et je ne suis pas seul à penser ainsi ! Pensent ainsi le Souverain Pontife qui refuse de les expulser, le Roi de Naples qui les appelle, le Sultan des Turcs qui leur ouvre son Empire. Chez les nations étrangères qui deviendront peutêtre demain nos ennemies, ils porteront leur activité, leur énergie. Prenons garde que ce jour ne reste dans notre histoire comme un jour néfaste que nous reprocheront les siècles futurs. Il me semble que dans le Grand Corps de notre magnifique Royaume nous allons de nos piopres mains, avec nos propres armes, faire une blessure profonde, d'où le sang s'écoulera d'abord à flots, puis goutte à goutte lui laissant une faiblesse incurable, un dépérissement que rien ne pourra guérir.

Torqi emada (La voix sourde d'abord puis s' animant peu à peu.)

Je suis surpris d'avoir entendu parler jusqu'ici d'industrie et de commerce, de sciences et de richesse et de n'avoir pas encore entendu prononcer une seule fois le nom de Dieu ! C'est pourtant lui qui doit dicter nos décisions, et lui seul ! Tout le reste n'est rien ! Voulez-vous sacrifier le Royaume à quelques milliers de Juifs et à l'hérésie sacrifier notre

Sainte Foi? Répondez ! Mais répondez

donc! La chute du dernier trône musulman a

fait tressaillir de joie l'Europe entière. Elle attend plus encore de nous ! Que notre Espagne soit Catholique et seulement Catholique ! Plantons-y la croix si profondément qu'elle y soit à jamais indéracinable, élevons-la si haut que de ses bras étendus (étendant les bras) le Sauveur nous domine et nous protège à jamais, d'un bout à l'autre de notre sol !

(Rideau)

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