‹ Don Juan de MañaraChapitre 79 sur 95 · SCÈNE PREMIÈRE DON JUAN, DONA DOLORÈS · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE DON JUAN, DONA DOLORÈS

Au lever du rideau, don Juan est assis, seul, les coudes sur les genoux, devant un brasero. Il est sombre, La porte de droite s'ouvre. Doiïa Dolorès paraît sur le seuil et s'y arrête un instant, hésitante.

DONA DOLORES, à mi-voix.

DON JUAN, avec un soupir.

Oui, je suis là.

DONA DOLORÈS

Je peux venir?

DON JUAN, toujours immobile.

Venez.

Elle traverse la chambre discrètement, et s'arrête derrière le siège de don Juan qui lui sourit tristement.

DONA DOLORÈS

Je vous dérange un peu?

Non.

DONA DOLORÈS

Vous m'abandonnez?

Non.

DONA DOLORÈS, les larmes aux yeux.

11 y a beaucoup de minutes dans l'heure.

DON JUAN, se retournant avec lenteur.

Vous pleurez?

DONA DOLORÈS

Ce n'est plus de chagrin, quand je pleure.

Elle s'assied sur un carreau, aux pieds de don Juan.

Laissez-moi reposer mes mains sur vos genoux...

Elle se blottit contre lui.

Rien ne m'est doux, sinon de m'asseoir près de vous.

Elle se relève un peu et tend ses mains vers la tête de don Juan.

Je suis le page et vais vous mettre un diadème.

DON JUAN, la prenant par l'épaule.

Comment peux-tu m'aimer?

DONA DOLORÈS

Parce que je vous aime.

Un silence, puis elle sourit.

Tu vois ! Je n'ai plus peur.

Il lui prend la tête dans les mains, la regarde longuemenl et la baise au front.

Pauvre...

ACTfc: IV. 139

DONA DOLORÊS, tendant son visage.

Encore une fois!

Encor! — Don Juan!... C'est fou, j'aime ma propre voix, Lorsque c'est votre nom que ma bouche prononce : « Don Juan ! »... Je viens de voir un sourcil qui se fronce ; Vous avez du mal?

Non.

Je rimportune?

DON JUAN, las.

Non.

DONA DOLORÈS

Je ne dirai plus rien, aimé, que votre nom,

Je le dirai tout bas pour qu'on l'entende à peine.

DON JUAN, résigné.

Parle..

Elle semble chercher et ne rien trouver à dire, puis : DONA DOLORÈS.

On dit que des gens ont pour vous de la haine?

Oui...

DONA DOLORÈS

Cela se peut donc, quand je vous aime tant?

Après un silence, souriante.

Comment vint-il, ce grand amour? — En t'écoutant, En te voyant. C'est loin. Je dormais, je m'éveille;

Elle le calme de la main, et pose sa tête sur la poitrine de don Juan.

Rendormons-nous : je vais poser là mon oreille

Pour entendre chanter notre cœur... Tu permets?

Après un silence.

Écoute : quand j'étais petite, je t'aimais.

Je me disais : « M'a-t-il seulement regardée? »

Savoir! C'était mon but et toute mon idée :

a M'aime-t-il? » A quelqu'un qui m'eût répondu oui.

J'aurais donné ma vie avec joie! Aujourd'hui,

Je vois bien que j'aurais eu tort, si j'étais morte.

Elle se presse contre lui.

Je ne veux plus qu'on nous sépare et qu'on m'emporte. — Dis-moi : je te ferais de la peine, en mourant?

J'aurais un grand chagrin.

DONA DOLORÈS

Un grand chagrin? Bien grand?

Pauvre aimé qui serait si triste, sa pauvre âme !

Chère fleur!

DONA DOLORÈS

Non, je suis une femme, ta femme !

Doux ami, doux à moi, mon doux, comme c'est bon!

Tu m'aimes trop.

DONA DOLORÈS

Demain, j'aimerai plus.

DON JUAN, après un silence.

Pardon...

DONA DOLORÈS

De quoi?

Tu dis ?

ACTK IV. 141

D'avoir voulu.

DONA DOLOnÈS.

Je suis heureuse.

DON JUAN, sombre et baissant la tète vers elle.

Er pure?

DONA DOLORÈS, relevant la tète vers lui. DON JUAN.

Rien ! — Qu'as-tu fait de ta robe de bure?

DONA DOLORÈS

Les reliques de nos fiançailles, mon doux : C'étaient les vêtements pour attendre Tépoux, Et je priais pour lui dans ma robe d'attente : Je me disais que lorsqu'Elle serait contente, La Vierge nous prendrait en pitié tous les deux, Et sous ces voiles noirs j'étais heureuse d'eux, Puisqu'ils nous fiançaient pour la vie éternelle.

Vous les avez quittés !

La Vierge est maternelle, Et je vous aimais tant qu'elle nous a bénis.

DON JUAN, avec amertume.

Bénis ?

D3NA DOLORÈS

Vous êtes là, tous les maux sont finis, Et je n'attends plus rien, puisque vous m'avez toute.

Et les remords?

DONA DOLORÈS

Hier, j'en avais, dans un doute.

Aujourd'hui ?

DONA DOLORÈS

Je vois mieux. Je n'en ai plus.

DON JUAN, brusque et voulant se lever.

J'en ai !

DONA DOLORÈS

Ils passeront. Dors là. Dieu nous a pardonné.

DON JUAN, se levant.

Qu'importe Dieu? J'ai fait un crime ! Je m'y vautre, Dans les crimes ! Encore un crime ! Encore un autre Pourquoi t'es-tu donnée ?

DONA DOLORÈS

Ami?

DON JUAN, avec violence.

Pourquoi? Pourquoi?

DONA DOLORÈS

Moi, je me suis donnée?... Oh, non : j'étais à toi,

Au cloître, tu vivais heureuse, avec un rêve, Et seule, au moins ! Et tu vivais ! La vie est brève A celui qui peut tout rêver et qui n'a rien ! C'étaient les jours sacrés où tu faisais du bien,

ACTK IV. J43

El je pensais à toi sans désir et sans crainte.

Je t'aimais; cliaqne part de ton corps était sainte ;

Ton souvenir m'était une aumône d'en haut ;

Je pouvais évoquer un être sans défaut,

Quelque chose de plus qu'une femme ou qu'un ange,

Le Paradis, et tout a croulé dans la lange !

DONA DOLOUÉS, lo re-ardant en face.

Je ne vous comprends pas.

Tant mieux !

Si. Si... J'entends :

Vous me méprisez... Oui.

DON JUAN, avec douceur.

Ma mie...

DONA DOLORÈS, triste.

Il n'est plus temps.

Ma femme..

DONA DOLORES

Oh, ce n'est pas ta femme qu'il faut plaindre* Ne gronde plus. Je vois. J'ai tort. J'aurais dû feindre, J'aurais du m'éloigiier de toi. Je n'ai pas pu. Je t'aimais bien. J'avais trop longtemps attendu. Et, s'il y a du mal, c'est moi qui suis coupable.

DON JUAN, avec brusquerie.

Qui dit cela?

DONA DOLORÈS

C'est moi. Tu m'as crue impeccable :

j|4 DON JUAN DE MANAHA.

Tu te trompais. Cela n'est pas un grand forfait. Et puis, est-ce si mal, ce que nous avons fait?

Elle en doute!

J'ai cru que pour t'aider à vivre Le vrai devoir était peut-être de te suivre. Alors, je suis venue à toi, très humblement.

Je sais ! Le dévouement ! Toujours du dévouement ! Moi, je ne donne pas du dévouement, j'en use !

DONA DOLORÈS

Ne pleure pas.

Pleurer? Allons donc ! Je m'amuse.

Je suis joyeux. C'est mon état.

DONA DOLORÈS

Mon pauvre aimé...

On me plaint, à présent ! Crois-tu m'avoir calmé? On me brûle avec ces douceurs contre nature, Et tu vois bien que ta présence me torture ! Cache-toi! Cache-moi mon crime en le cachant ! Je ne veux plus te voir. Je ne peux plus.

DONA DOLORÈS

Méchant, Qui se fait des chagrins et défend qu'on l'apaise...

ACTK IV. 145

Allez-vous-en !

DJNA DOLORÈS.

Donnez vos yeux que je les baise, Vos yeux d'liier, vos yeux lieureux, et je m'en vais.

Laissez mes yeux. Ils sont mauvais. Je suis mauvais.

DONA DOLORÈS

Vous vous faites du mal, mon aimé.

Moins qu'aux autres.

DONA DOLORÈS

Mais à qui donc ?

Allez le demander aux vôtres, A ton père, à ta sœur, aux cercueils oubliés ! Demande-leur! Vas-y !

DONA DOLORÈS

Don Juan... Vous m'effrayez!

Un peu tard. Oui vraiment, bien tard !

DONA DOLORÈS

La calomnie Vous a troublé l'esprit.

Et c'est elle qui nie!

I i6 DON JUAN DE MANARA.

DONA DOLORÈS

Vous? Je ne vous crois pas!

Eh ! tu ne crois qu'au bien !

DONA DOLORÈS

Non! Vous avez juré.

Beau serment que le mien !

II fallait ta candeur stupide pour me croire!

DONA DOLORÈS

Ce n'est pas vous !

Qui donc serait-ce? Il s'en fait gloire, Le moi, le monstre. Il court sa joie en bon chasseur. J'avais tué ton père, assassiné ta sœur; C'était peu. Vous pouviez m'offrir une autre joie, Je l'ai prise !

DONA DOLORÈS, accablée et tombant assise.

Mon Dieu !

Je suis l'homme de proie.

Je passe!

C'était lui!

DON JUAN, marchant vers clic.

Torturer, oublier, C'est mon état! Je suis le savant joaillier :

ACrt IV. ii7

J'enchâsse artisloineiU la douleur dans les âmes. Tends la tienne! Je suis le cliàlinient des femmes, Moi, riiomme ! — Et maintenant, mes yeux que tu voulais, Si tu doutes encor, mes yeux, regarde-les !

Il se penohe sur elle et la regarde en face; elle porte vivement les mains à son visage : elle se dresse, et, tandis qa'il la suit de son regard fixe, elle s'éloigne à reoulons vers la porte. Sa silhouette se profili"iin instant sur l'ohseurité du corritior,

Encore un crime qui s'en va dans les ténèbres...

Elle sort. La nuit continue à tomber.

SCEiNE II DON JUAN, seul.

Je suis tout seul. La mort descend dans mes vertèbres.

U court vers la porte.

Reste! Reviens! Je n'ai rien dit! Si. — Je suis fou. Je vais. Pourquoi ma vie? Où vais-jc donc? Jusqu'où ? Je veux sortir de moi ! L'àme en rut, l'àme aveugle, La brute, le taureau qui voit rouge, et qui beugle. Et court droit devant lui, sans rien voir, pour courir ! Il n'y a donc plus d'Amérique à découvrir? Sortons de nous ! La mort est la seule inconnue. Tout est fait, tout est vieux, et toute femme est nue, Et je connais la fin dès le commencement.

Après un silence.

Assez! Je suis en haut du mal. C'est le moment.

H marche à traversin chambre.

Je l'ai prise, et tuée. Elle s'est débattue. Et je la vois qui prie au pied de la statue.

Le fond de la salle s'éclaire progressivement, le mur se diaphanise, et apparaît celte partie du décor précédent, qui représente le monument du Com-

mandcur. Dona Dolorès, en habit religieux, est agcnoiiillce au pied de la statue.

Mon hôte vient souper trop tard...

Il se rapproche, puis recule,

A deux genoux Ta fille se traînait, criant :

DONA DOLORÈS, au fond.

Epargne-nous...

DON JUAN, slupcfait.

Et j'ai sa voix qui tremble au fond de mes oreilles !

Les orgues, très loin, font une niu:iiquc funcitrc ; apparaissent et défilent, l'un derrière l'autre et regardantdon Juan, ses victimes: don Miguel, don Christobal, Cœlia et son enfant ; puis, des moines dont les yeux sont baissés vers la terre. Don Juan les contemple.

Puis les moines, qui sont venus : des faces vieilles, Et des mains qui semblaient ne plus avoir de sang. Et des pas qui faisaient du silence en glissant...

Un glas, au lointain.

La cloche tinte autour des pénitents de pierre.

Je les vois.. Là. Ou donc portaient-ils dans la bière?

Qui donc enterraient-ils?

l\ court vers un moine.

Qui donc enterrez-vous?

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