‹ Don JuanChapitre 2 sur 97 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

SGANARELLE

Non; c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...

GUSMAN

In homme de sa qualité ferait une action si lâche?

SGANARELLE

Hé ! oui, sa qualité! La raison en est belle: et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses...

>USMAN

Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE

Hé! mon pauvre Gusman. mon ami. tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Ij-m Juan.

GUSMAN

•le ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquera sa parole.

N'x\RELLE

Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi, et, si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui; je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et, depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu ; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Don Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loupgarou, qui passe cette vie en véritable Bête brute, un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite de^ billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis ("lll 11 '<! épousé ta maîtresse; crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter : il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et, si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer iusquau soir. Tu demeures surpris ei.

iianges de couleur à ce discours; ce n'esl là qu'une ébauche du personnage; et. pour en achever le portrait, il faudrait bien Vautres coups de pinceau. Suffit qu'il faut 3ue le courroux du ciel l'accable quelque jour; quïl me vaudrait bien mieux d'wre au diable que d'Atre à lui, et qu'il me fait

Page 1