‹ Don JuanChapitre 4 sur 97 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

He! mon Dieu! je sais mon Don Juan

Bur le bout du doigt, et connais votre cœur

pour le plus grand coureur du monde ; il se

a se promener de liens en liens, et

me guère à demeurer en place.

Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?

SGANARELLE

Hé: monsieur...

Cnioi? Parle.

SCANAR-ELLE

Assurément que vous avez raison, si vous le voulez: on ne peut pas aller là contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.

Hé bien! jeté donne la liberté de parler, et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE

En ce cas. monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre thode. et que je trouve fort vilain d'à de tous côtés comme vous faites.

<Juoi ! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose

10 D ).\ JT'AN

de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non. la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amout que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres: je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et. les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne pu;- r mon

co'ur à tout ce que je vois d'aimable; et. dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre, pat transports, par des larmes ci des soupirs, l'innocente pudeur d'une àme qui a peine ;i rendre les armes, à forcer pied h toutes les petites résistances qu'elle noi l'oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et à la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais, lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous en-

Page 1