SCENE V
Ciel!... A quoi prêté-je l'oreille?... Jusques aux morts qui pour moi quittent ainsi leurs tombes!... Mais... ce fut une ombre, un délire. C'est moi, en mon esprit, qui l'ai forgée; mon imagination
180 Don Juan Tcnorio.
lui a donné cette forme sous laquelle elle s'est montrée, et j'en suis venu, aveugle, à croire à la réalité d'un Ctre que fabriqua mon esprit. Jamais pourtant d'une telle manière ma folle imagination n'a, de son pouvoir idéal, fanatisé ma raison. Oui ; j'ai vu quelque chose de surnaturel dans cette Dona Inès si vaporeuse, apparue au travers de l'épaisse frondaison; mais... bah ! cette circonstance même est le propre d'une ombre. Quoi de plus diaphane et subtil que les chimères d'un songe ? Où trouver rien de plus gracieux, de plus souple et de plus exquis? Et n'arrive-t-il pas mille fois que, dans une fébrile exaltation, notre imagination voit, comme un Ctre et une réalité, la creuse vanité d'une illusion trop désirée? — Oui, par Dieu ! ce fut un délire ! — Pourtant sa statue était là. Oui certes ; je l'ai vue et je l'ai touchée, et même j'ai donné au sculpteur je ne sais quoi en présent. Et maintenant je ne vois plus que le piédestal, qui renferme l'urne funéraire! Ciel! mon esprit m'échappe-t-il, ou si quelque vertige infernal m'assaille à l'improviste ? — Qu'a-t-elle dit, cette vision?... Oh! je l'ai entendue clairement, et sa voix triste et souffrante a retenti dans mon cœur. Hélas! Et si brèves sont les heures du délai qu'elle nous prédit ! — Non, non ! c'est un délire insensé de ma fièvre chaude ! C'est ma fièvre qui a ouvert le sépulcre de Dona Inès. Fuyez et évanouissez-vous ; fuyez, vapeurs sinistres de mes amours perdues, de mes