‹ Don Juan tenorioChapitre 127 sur 127 · LUCIA SUAREZ · texte numérisé non relu

LUCIA SUAREZ

Le rôle de Dona Inès est un de ceux qui ont le plus fait pour la réputation naissante de Mme Maria Guerrero: fille d'un grand industriel madrilène, elle apportait au théâtre, avec une culture intellectuelle et des dons peu communs, un goût exquis et une distinction parfaite; elle put, lors de ses débuts à la Comedia, en 1892, se faire encore applaudir dans Don Juan Tenorio par l'auteur lui-môme, dont cette gracieuse apparition fut comme une des dernières joies. Nous l'avons trouvée d'une grande simplicité, d'une extrême sobriété d'effets, avec, dans la scène du couvent et celle de la maison de campagne, une grâce naïve relevée par une voix aux exquises câlineries, et en même temps une dignité comme instinctive d'un goût parfait; avec, dans les dernières apparitions, une douceur toute pénétrée d'au delà.

Quant à M. Fernando Diaz de Mendoza, c'est un gentilhomme de haute race, un grand d'Espagne, qu'une ardente passion pour le théâtre avait conduit à la scène, et qui fut des premiers à répondre à l'appel de Mme Guerrero, lorsque celle-ci, en 1895, déplorant l'abandon où restaient depuis longtemps les chefs-d'œuvre de la scène ancienne, forma autour d'elle une * compagnie » modèle et l'installa dans une salle artistiquement décorée, où très vite la société madrilène se donna rendez-vous. L'année suivante, M. de Mendoza épousait Mme Guerrero, et l'avenir du ■ Théâtre Espagnol», par cette commune ardeur

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dans le but littéraire de l'entreprise, par ces talents en accord parfait, par une façon d'être des directeurs avec leurs pensionnaires, qui fit de la compagnie comme une famille, se trouva désormais assuré.

Pour en revenir au personnage redoutable de Don Juan, on comprend qu'il dût convenir essentiellement au talent, d'ailleurs, si souple, mais particulièrement intelligent et distingué de M. de Mendoza. Il y a montré partout autant de style que de caractère, avec une sérénité froide dans l'audace, avec une nervosité concentrée et pleine d'autorité dans l'explosion des sentiments contraires qui se disputent l'âme de Don Juan. Dans le quatrième acte surtout, lorsque, un genou en terre, devant le commandeur, mais pfilissant sous l'insulte, les narines frémissantes, la gorge serrée, il étouffait ses cris de colère, il donnait une impression vraiment inoubliable.

Les autres rôles étaient excellemment tenus, chacun dans leur caractère et leur relation avec l'ensemble, — car c'est un des mérites qui ont le plus frappé dans cette troupe : ce jeu était la vie même, sans procédés traditionnels ni effets escomptés d'avance, sans fausse note ni dissonance indépendante de l'accord total. — Il faut cependant mettre hors de pair l'interprétation du rôle de Brigida par Mma Fernandez. Il est impossible de donner plus de relief et de vérité sobre à cette répugnante figure de vieille entremetteuse dévote : sa scène avec Inès au couvent,

lorsqu'elle lui remet le livre de Don Juan, a de ces traits qu'on n'oublie plus. Je recommande au souvenir de ceux qui y ont assisté sa façon de dire : « Un papelito ! » quand la lettre tombe du volume et qu'Inès demande ce que c'est.

M. Diaz, dans Ciutti, mérite également de vrais éloges, car jamais il ne cherchait à relever ce rôle modeste avec quelqu'une des singeries ordinaires d'un Leporello. M. Cirera avait une belle allure rude dans le commandeur, et M. Robles de la vivacité dans Don Luis. Mm« Cancio, enfin, se montrait une abbesse pleine de dignité et savait se garder, dans la poétique description des charmes du cloître, de toute allure insinuante et cafarde.

Pour la mise en scène, elle suivait scrupuleusement, à peu d'exceptions près (aux derniers actes) les indications données dans la pièce même. — Il est à peine besoin d'ajouter qu'aucune coupure n'a été pratiquée dans le texte ; l'action est d'une rapidité telle qu'il serait étrange de chercher à l'abréger encore.

Quelques mots sur le texte même termineront cette longue postface. — Don Juan Tenorio est écrit, d'une façon générale, en cette forme de vers de 7 ou 8 pieds qui est classique et nationale dans le théâtre espagnol. Les rimes

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en sont variées suivant diverses combinaisons, tantôt croisées, tantôt couplées, sans plan déterminé. Voici les principales exceptions à cette forme générale :

Première Partie; Acte II • Les scènes VI, VII et XI sont écrites en sortes de stances de 10 vers (le dernier est souligné exprès dans le textej de huit pieds, comme le reste de la pièce, sauf que les six premiers sont croisés de vers de 1, 2 ou 3 pieds (v. 2, 4, 6.) Cela donne une grande vivacité à ce dialogue, écrit d'ailleurs sur un ton enjoué, comme railleur et relevé d'assonances. Les rimes, au nombre de 4, sont ainsi disposées : 1—2, 3—4, 5—6—7 (8-9)-10

Acte IV : Dans la scène III, la déclaration d'amour de Don Juan à Dona Inès est écrite en décimas, c'est-à-dire en stances de 10 vers (.toujours de 8 pieds) avec quatre rimes ainsi disposées: l-(2-3)-4-5; 6— 7-(8— 9)— 10.

Deuxième Partie; Acte I": Les scènes III et IV sont presque entièrement en décimas encore, avec assonances finales sur les mots afan et sepultura répétés successivement par Don Juan et l'Ombre de Dona Inès.

Acte II: Mêmes strophes et même observation au moment de la seconde apparition de l'Ombre de Dona Inès, scène IV et début de la scène V.

Acte III: La scène I, où Don Juan revient au Panthéon des Tenorio pour répondre à l'invitation du commandeur, est exceptionnellement

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en vers de 11 pieds, ce qui lui donne une allure plus solennelle et marque la désespérance et l'incertitude qui décidément envahissent l'Ame de Don Juan.

Je ne veux pas finir sans donner ici, comme je l'ai promis, un exemple des qualités lyriques du drame de Zorrilla, et je le choisirai justement parmi les décimas que je viens de noter : les séductrices paroles qu'adresse Don Juan à Inès dans sa maison de campagne.

Esta aura que vaga Uena de los sencillos olores de las campesinas flores que brota esa orilla amena ; esa agua limpia y serena que atreviesa sin temor la barca del pescador que espéra cantando el di'a, jno es cierto, paloma m fa, que estân respirando amor ?

Esa armonfa que el vienlo

recoge entre esos millares

de floridos olivares,

que agita con manso aliento

ese dulcfsimo acento

con que trina el ruisenor,

de sus copas morador,

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llamando al cercano di'a, £no es verdad, gacela mia, que estân respirando amor ?

Y estas palabras que estân nltrando insensiblemente tu corazôn, ya pendiente de los labios de Don Juan, y cuyas ideas van inflamando en su interior un fuego germinador

no encendido todavfa

l no es verdad, estrella mia,

que estân respirando amor?

Y esas dos liquidas perlas que se desprenden tranquilas de tus radiantes pupilas convidândome â beberlas, evaporarse â no verlas

de si mismas al calor,

y ese encendido color

que en tu semblante no habfa,

^no es verdad, hermosa mia,

que estân respirando amor?

;Oh! Si, bellisima Inès, espejo y luz de mis ojos ; escucharme sin enojos como lo haces, amor es ;

mira aquf â tus plantas, pues.

todo el altivo rigor

de este corazôn traidor

que rendirse no crefa,

adorando, vida mfa,

la esclavitud de tu amor.

Impr. Al», anct Q. Fischbach. Striuibourg. — 3998

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