Première partie. — Acte second
BRIGIDA
Jésus-Christ !
Je dis cela pour vous.
BRIGIDA
C'est moi qui suis le diable ?
Je le crois.
BRIGIDA
Allons! Quelles idées vous avez! C'est bien vous qui êtes un petit diable
Qui te remplira la bourse, si tu le sers.
BRIGIDA
Vous le verrez.
Eh bien ! décharge ton cœur. Qu'as-tu fait ?
BRIGIDA
Tout ce que m'a dit votre valet Et quel
mauvais insecte que ce Ciutti !
Qu'a-t-il fait ?
BRIGIDA
C'est un grand coquin !
Ne t'a-t-il pas remis une bourse et un papier?
BRIGIDA
Dona Inès doit être, à cette heure, en train de le lire.
Tu l'as préparée ?
BRIGIDA
Sûrement ! Et je l'ai convaincue si adroitement et de telle manière qu'elle vous suivra comme un agneau.
Cela t'a été si facile ?
BRIGIDA
Bah ! Pauvre oiselle enfermée et née dans sa cage, que sait-elle s'il y a plus de vie ailleurs, et plus d'air où voler ? Elle qui jamais ne vit briller ses plumes aux splendeurs du soleil, que sait-elle des couleurs dont elle peut s'enorgueillir ? La pauvrette ne compte pas dix-sept printemps, et vierge encore aux premières impressions de l'amour, elle n'a jamais conçu le bonheur en dehors de sa propre demeure, où on l'a traitée, depuis l'enfance, avec une prudente rigueur. Et tant d'années monotones de solitude et de couvent ont tenu sa pensée resserrée en des matières si mesquines, un
espace si restreint et un cercle si étroit, que le cloître était sa destinée et l'autel sa fin. «Ici est Dieu », lui a-t-on dit ; et elle dit : « Ici je l'adore. » — «Ici sont le cloître et le chœur»; et elle pensa: «Il n'y a rien de plus là-bas.» — Et sans autres illusions que ses songes enfantins, elle a passé dix-sept avrils, et peut-être ne s'en rend pas compte.
Et elle est jolie ?
BRIGIDA
Oh! comme un ange!
Et tu lui as dit?
BRIGIDA
Figurez-vous quel affreux chaos je lui aurai mis dans la tête. Don Juan! Je lui ai parlé de l'amour, du monde, de la cour et des plaisirs, et dit combien avec les femmes vous êtes prodigue et galant. Je lui ai expliqué que vous étiez l'homme à elle destiné par son père; je vous ai peint comme mort d'amour pour elle, désespéré pour elle, pour elle persécuté, et pour elle décidé à perdre vie et honneur. Enfin mes douces paroles, en se nichant dans ses oreilles, ont attiré après elles ses désirs mal endormis, et allumé au fond de son cœur une flamme si violente que déjà elle vous aime et ne pense plus qu'à vous.
Une aussi excitante peinture me transporte les sens, et mon âme ardente me remplit de sa passion insensée. Cela a commencé par un pari, une extravagance l'a suivi, un désir en est né aussitôt, et aujourd'hui le cœur me brûle. C'est peu, le milieu d'un cloître; dans l'enfer même je descendrais, et à coups d'épée je l'arracherais des bras de Satan ! Oh! précieuse fleur dont le calice ne s'est pas encore ouvert à la rosée, Don Juan va te transplanter dans le jardin de ses amours Brigida ?
BRIGIDA
Je reste là à vous écouter, et vous me faites perdre le jugement. Je vous croyais un libertin sans âme et sans cœur.
Tu t'étonnes de cela ? N'est-il pas clair qu'un objet si exquis a de quoi intéresser deux fois plus que les autres?
BRIGIDA
Vous avez raison.
Et maintenant, à quelle heure se retirent les mères ?
BRIGIDA
Elles seront déjà rentrées chez elles. Vous avez prévu toutes choses?