PARTIE II, CHAP. V
— Patience ! patience ! Sanchette sera mariëe, mais il faut pour cela que je trouve un gendre digne de moi. — Oh! mon ami, je vous en prie , que ce soit avec son égal ; c’est le plus sûr et le meilleur. Si vous allez rendre votre fille une grande dame , lui changer ses souliers contre des pantoufles , et son casaquin contre un habit de cour , vous verrez qu elle fera ou dira quelque sottise qui vous donnera du chagrin. C’est vous qui êtes une sotte, ma femme ; vous ne connaissez point le monde : apprenez que lorsqu’on est riche on ne fait ni on ne dit de sottise. Deux ou trois ans vous suffisent pour prendre l’air et le ton de la grandeur; et puis , quand ma fille ne les prendrait pas, pourvu quelle soit madame, je m’en moque, entendez-vous. — Moi, je ne m’en moque point ; je ne veux pas qu’un grand dindon de comte ou de marquis à qui vous baillerez Sanchette puisse l’appeler paysanne , et lui reprocher son cotillon de serge. Non , jarnidieu ! mon mari , ce n’est pas pour cela que j’élevai ma fille : chargez-vous de la dot , je me charge de l’établir. J’ai déjà un mari dans ma manche : Lope Tocho , le fils de notre voisin Jean Tocho , fait les yeux doux à la petite. C’est un bon garçon, grand et fort ; c’est lui qui l’aura , par ma foi ! L’un vaut
l’autre : ils s’aimeront ; nous vivrons ensemble , pères , mères , fille , gendre , les petits enfans qui viendront. Dieu nous bénira : nous travaillerons , nous rirons ; et tout cela vaut mieux que vos titres et vos grandeurs.
Ici Sancho frappa du pied en-élevant les yeux au ciel. O femme de Barabbas , s’écria-t-il . imbécile , bête brute , qui ne sais pas ce que c’est d’avoir un peu d’élévation dans l’e^priî ! pourquoi ne veux-tu pas donner Sanchette à quelqu’un dont les enfans seront appelés votre seigneurie ? Te sera-t-il donc si dur de t entendre nommer dona Thérèse Pança; de te voir assise à l’église sur de bons coussins de velours , en regardant dessous toi les filles des gentilshommes? Allons , madame , plus de réflexions ; ma fille sera comtesse. — Non , monsieur , elle ne le sera point , et c’est moi qui te le dis , moi que mon parrain baptisa Thérèse , dont le père s’appelait Cascayo , qui ai vécu Thérèse Cascayo , et qui mourrai Thérèse Cascayo , sans souffrir que l’on allonge mon nom. Il serait alors trop lourd à porter. Va, va, je connais le proverbe : les yeux passent sur le pauvre , et s’arrêtent sur le riche jusqu à ce qu’il soit malheureux. Crois-tu que je me soucie d’entendre dire derrière^ moi : Tiens, vois-tu cette gouverneuse ? hier elle était dans