‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 67 sur 127 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Détails importans qu'il faut lire.

Il est des occasions dans la guerre où le plus brave doit fuir. Personne n’en pourra douter après avoir vu don Quichotte tourner le dos à ses ennemis. Le pauvre Sancho 3’eût bientôt rejoint ; mais en arrivant il se laissa tomber aux pieds de Rossinante. Don Quichotte descendit pour visiter ses blessures : il n’en trouva point , et le regardant avec des yeux irrités : De quoi vous avisez-vous , lui dit-il , d aller braire au milieu d’une armée qui ne fait la

guerre que pour ce motif? Vous qu‘ savez tant de proverbes , avez-vous oublié celui de ne jamais parler de corde dans la maison d’un pendu ? Que méritait votre impertinence , sinon des coups de bâton , et peut-être même des coups de sabre ? Oh ! je ne brairai plus , monsieur , répondit tristement Sancho , voilà qui est fait pour ma vie; je renonce même à parler en public. Vous me permettrez seulement de penser que les chevaliers errans savent fuir tout comme les autres , et ne s’embarrassent guère de leurs malheureux écuyers. - — Qu’entendez-vous par ces paroles ? Se retirer n’est pas fuir ; et la véritable valeur , qui jamais ne ressemble à la témérité , sait se conserver quand il le faut pour des périls dignes d’elle. L’histoire en fournit mille exemples.

A tout cela Sancho , remonté sur son âne , et cheminant la tête basse , ne répondait que par des soupirs. Qu’avez-vous donc à soupirer ? reprit l’impatient don Quichotte. Pardieu! répondit l’écuyer, j’ai que tout le dos me fait mal depuis le bas de l’épine jusqu’à la nuque de mon cou. — Je vous en dirai la raison ; c’est que le bâton dont on vous a frappé était sûrement fort long et fort gros. En tombant sur vous , toute sa longueur aura porté bien d à-piomb ; et si cette longueur eût été plus

PARTIE II, CHAP. XXV. 201 considérable , vous souffririez encore plus de douleur. — Ma foi , monsieur , vous l ave/, trouvé ; je remercie votre seigneurie de m apprendre que je n’ai eu mal qu’à l’endroit ou l’on m’a touché. Cela me soulage beaucoup , et je ne l’eusse pas deviné sans vous. Comme vos belles réflexions me font aussi réfléchir , je vous dirai franchement qu’on se lasse de tout dans le monde , et que je commence à me dégoûter des profits qu’on trouve à la suite de messieurs les chevaliers écrans. Un jour 1 on est berné pour eux , le lendemain bâtonné , sans qu’ils s’en mettent en peine. Ils vous récompensent , à la vérité , de ces petits accidens en vous faisant mourir de faim , en vous donnant à boire l’eau des ruisseaux , et vous offrant pour dormir les verts gazons des campagnes. Je commence à croire qu’il serait plus sage de m’en retourner chez imoi travailler avec ma femme et mes enfans , vivre en paix , sans m’embarrasser de la chevalerie , qui , la vôtre exceptée , monsieur , me parait de toutes les folies la plus sotte et la plus ennuyeuse.

Avant de vous répondre , Sancho , reprit froidement don Quichotte , convenez avec moi d’une chose; c’est que depuis que vous parlez votre dos vous fait moins de mal. Continuez, mon fils, ne vous gênez point; dites

tout ce qu’il vous plaira. Le léger ennui d entendre des sottises ne peut être mis en comparaison avec le plaisir de vous soulager. Quant à l'envie que vous avez de retourner à votre maison, à Dieu ne plaise que je vous retienne ! Vous avez ma bourse; voyez depuis quand nous sommes ensemble , combien vous devez gagner par jour, et payez-vous par vos mains. • — Monsieur, quand je servais Thomas Carrasco , le père du bachelier, j’avais deux ducats par mois, et Ton me nourrissait encore. Il me semble qu’on a plus de mal au service d’un chevalier qu’au service d’un laboureur; car enfin , chez ce laboureur , quand on a bien travaillé , Ton est sûr de manger à sa faim , et de dormir dans un lit. Je ne me rappelle pas qu’avec votre seigneurie ce bonheur me 5oit arrivé, si ce n’est le peu de jours que nous avons passés chez don Diègue , et l’instant où monsieur Gamache me permit d’écumer son pot. — Fort bien ! Que prétendez-vous donc que je vous donne de plus que le laboureur Thomas Carrasco ? — Ma foi ! quand vous ajouteriez deux réaux aux deux ducats , je ne crois pas que cela fût trop , pour les gages seulement ; et puis pour la promesse de cette île qui est encore à venir, je pense qu’il faudrait six réaux. — J’y consens ; comptez vous-

PARTIE II, CHAP. XXV. 2o3 même ce que cela fait depuis vingt-cinq jours que nous sommes en campagne. — Bonté divine ! vingt-cinq jours ! Il y a plus de vingtcinq ans que vous m’avez promis cette île , et que nous courons apres a travers les coups de bâton. — Je pense qu’il y a de 1 erreur dans votre calcul ; mais vous voulez garder tout mon argent, et je ne dispute point; je vous le donne de bon coeur. Allez , retournez chez vous ; abandonnez votre maître ; soyez le premier écuyer qui, par un vil interet, par une cupidité basse , délaissa celui qui 1 avait nourri; je n en serai que trop vengé. Ingrat, insensé que vous êtes ! vous touchiez enfin à l’instant de posséder ce gouvernement dont vous êtes si peu digne , vous alliez recevoir, le prix des souffrances que j’ai partagées ; mais vous vous rendez vous -meme justice en retournant à l’état vil pour lequel vous etes ne.

Sancho , pendant ce discours , regardait de temps en temps son maître , soupirait encore plus fort , et ne trouvait plus rien à répondre. Après un assez long silence , sanglotant , les larmes aux yeux : Monseigneur , dit-il , monseigneur, ce n’est pas d’aujourd hui que j en suis convenu; je suis un véritable âne, il ne me manque que le bât; et si vous voulez le mettre sur mon dos , je serai loin de m en

ao4 DON QUICHOTTE, plaindre ; vous ne ferez qu’une justice. Pardonnez, je vous en prie, à ma jeunesse; je ' parle beaucoup, et je sais fort peu; mais je suis plus sot que méchant, et vous n ignorez pas que Dieu pardonne au pécheur qui se convertit. Mon pauvre ami, reprit don Quichotte, nous avons tous besoin qu’on nous pardonne; et je ne fais que mon devoir en oubliant ce qui s’est passé. Tâche seulement de te corriger de cet amour de l’argent, trop indigne d’une belle âme; élève ton cœur, ton esprit, en songeant aux récompenses, tardives peut-être, mais sûres, que je dois te donner un jour : en les attendant , soyons bons amis ; l’amitié console de tout, et tu peux compter sur la mienne.

Le bon écuyer essuya ses pleurs et remercia son bon maître. Tous deux entrèrent dans un bois, où ils passèrent la nuit gaiement, malgré les douleurs de Sancho , que le serein rendait plus vives. A l’aube du jour ils reprirent leurs montures et suivirent ensemble les bords de l’Ébre.

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