CHAPITRE XXVIII
Qui contient de c/randes choses.
Indépendamment du plaisir extrême qu’éprouvait notre écuyer en se voyant le favori de madame la duchesse, l’espérance de passer quelque temps dans une bonne maison , sans doute aussi-bien fournie que celle de don Diègue, remplissait son âme d’une vive joie : sa gaieté naturelle en était doublée ; et , sa protectrice l’encourageant , il s’y livrait sans réserve. Lorsque l’on approcha du château , le duc alla lui-même en avant donner des ordres pour la réception qu il voulait faire à don Quichotte. Dès que le chevalier arriva, deux écuyers , richement vêtus , vinrent l'aider à descendre; quatre belles demoiselles lui présentèrent en cérémonie un superbe manteau d’écarlate , qu elles attachèrent sur ses épaules. Les galeries se remplirent de monde ; et tous les habitans de la maison , se réunissant pour voir le héros, jetant sur lui des essences , criaient : Heureux, heureux le jour où nous recevons ici la fleur de la chevalerie ! Enchanté de tant d’honneurs , don Quichotte s’avançait gravement donnant la main à la duchesse , et 3. 19
2i8 DON QUICHOTTE,
remerciant tout bas le ciel de ce qu’enfin , une fois dans sa vie , il se voyait traité de la même manière qu’il avait vu , dans ses livres , traiter les anciens chevaliers errans.
Saneho , pour ne pas se séparer de sa benne amie la duchesse , avait été forcé d’abandonner son âne : il se le reprochait au fond du cœur ; et sa tendre inquiétude pour cet animal lui fit aborder, une vieille duègne, qu’il distingua dans la foule. Madame Gonzalès , lui dit-il tout bas , je voudrais bien savoir votre nom pour avoir l’honneur de vous parler en secret. Je m’appelle , répondit la duègne , dona Rodrigue de Grijalva. Qu’y a-t-il pour votre service? Ah! madame Rodrigue de Grijalva , vous me feriez un grand plaisir de vouloir aller jusque dans la cour , où vous trouverez un âne gris. Cet âne est à moi ; je l’aime beaucoup : le pauvre enfant est timide , et n’est point accoutumé à se voir seul. J’ai peur qu’il ne sache que devenir; je vous prie de le mener vous-même à l’écurie , et de lui donner ce qu’il lui faut. Pardi I répondit la duègne d’une voix aigre , nous voilà bien , si le maître n’en sait pas plus que le valet ! Apprenez , mon ami , que dans cette maison il n’est pas d usage d’envoyer les duègnes à l’écurie. — Oh! oh ! vous êtes donc bien fière ! Mon maître m’a
PARTIE II, CHAP. XXVIIÏ. 219 pourtant raconté que , quand Lancelot revint d’Angleterre , les duègnes pansaient son cheval. Or mon âne, j’en suis bien sûr, vaut le cheval de Lancelot. — Je ne m’embarrasse guère de Lancelot ni de votre maître. Gardez vos contes et vos facéties pour ceux qui savent les payer : quant à moi , je vous en préviens , je n’en donnerais pas une figue. — Ma foi! si vous me la donniez, je la trouverais peutêtre trop mûre. Vous êtes un insolent , s’écria la duègne en fureur, et je vous ferai repentir de vos impertinens propos.
A cet éclat , la duchesse , se retournant , vit que madame Rodrigue avait les yeux hors de la tête , et le visage fort allumé. Que vous arrive-t-il, lui demanda-t-elle? — Madame, c’est ce paysan qui veut que j’aille panser son âne , parce qu’il prétend que les duègnes pansaient le cheval d’un Lancelot ; ensuite il dit que je suis vieille. — Ah! voilà le pis, répond la duchesse. Vous avez grand tort, mon ami Sancho ; regardez donc bien madame Rodrigue , et mettez-vous dans la tête qu’elle est toute jeune encore. Ces grandes coiffes qu’elle porte ne doivent pas vieillir à vos yeux son visage de dix-huit ans. — Madame la duchesse, répliqua Sancho , je peux vous jurer sur ma conscience que je n’ai seulement pas pensé
ni à son yisage ni à ses années; je n’étais occupé que de mon âne que j’ai laissé seul dans la cour; et j’ai fait part de mon chagrin à cette madame Rodrigue, parce que je la croyais plus charitable qu’une autre. — Sancho , dit alors don Quichotte , ce n’est pas ici le lieu de parler de tout cela. — Pardonnezmoi , monsieur , c’est partout le lieu, de songer aux gens qu’on aime ; et partout ou j y songe j’en parle. Vous ayez raison, interrompt le duc ; mais soyez parfaitement tranquille , j ai donné des ordres pour que votre âne fut conduit à l’écurie , et traité comme vous-même. Il sera content, je vous en réponds.
A la suite de cet entretien , qui divertissait tout le monde , excepté notre héros, on l introduisit dans une superbe salle tapissée de drap d’or. Six demoiselles vinrent le désarmer , et , sans laisser échapper un souris , offrirent de le déshabiller et de lui passer sa chemise. Le modeste don Quichotte s’y refus a, fit appeler son écuyer pour achever sa toilette , et s’enferma seul avec lui. Sot que vous êtes , lui dit-il alors , que signifie votre scène avec cette vénérable duègne ? était-ce le moment de vous occuper de votre âne? à la manière dont on vous traite, craignez - vous qu’on n’oublie nos coursiers ? Prenez-y garde , Sao-^
PARTIE II, CHAP. XXVIII. 221 cho ; vous ne vous observez point assez : vous semblez vous plaire à faire deviner promptement que vous êtes sans éducation. Songez que c’est sur le ton, sur les manières des domestiques que l’on juge de leurs maîtres , et que le plus grand avantage des princes est d’avoir à leur service des personnes aussi bien élevées qu’eux-mêmes. Que voulez-vous qu’on pense de moi , si l’on ne voit en vous qu’un paysan grossier ou un insipide bouffon? Le métier de plaisant n’est rien moins qu’aisé ; lors même qu’on y réussit, il est rare qu’il attire l’estime. Parlez moins , Sancho , parlez beaucoup moins , réfléchissez avant de parler; ne détruisez pas vous-même le bien qui doit vous arriver, et par les personnes avec qui nous sommes , et par le maître que vous servez.
Sancho promit de bonne foi d’être plus circonspect à l’avenir , et de se mordre la langue toutes les fois qu’il voudrait dire une sottise. Il habilla son bon maître, qui mit par- dessus son pourpoint chamois , le beau manteau d’écarlate , le baudrier deloupmarin soutenant sa redoutable épée , sur sa tête un bonnet de satin vert, et sortit dans cet équipage. Les demoiselles étaient à la porte tenant une aiguière d’or pour qu’il se lavât les mains.
Quand cela fut fait, douze pages, précédés d’un maître d’hôtel, vinrent lui annoncer que le dîner était prêt. Don Quichotte , entouré des pages, fut conduit avec beaucoup de pompe à la salle du festin , où quatre couverts seulement se voyaient sur une table chargée de beaucoup de mets. Le duc et la duchesse l’attendaient avec un grave écclésiastique , de ceux qui s’établissent dans les maisons des grands afin de les gouverner; de ceux qui , n’étant point nés princes , ne s’en croient pas moins le talent de conduire à leur gré les princes, s’emparent de leurs affaires, de leur esprit , de leur bien , commandent en conseillant, et, ne pouvant jamais s’élever jusqu’à la hauteur des personnes qu’ils dirigent , les font descendre jusqu’à leur bassesse.
Tel était cet ecclésiastique , qui regardait d’un œil mécontent les politesses , les cérémonies que l’on faisait à don Quichotte. Celui-ci disputa beaucoup pour ne point prendre la place d’honneur ; mais le duc enfin l’y força ; la duchesse se mit à sa droite , l’ecclésiastique vis-à-vis , et Sancho , tout étonné des instances qu’avait faites le duc pour donner à son maître la première place , ouvrit le premier la conversation.
Si vos seigneuries, dit-il, me permettent
PARTIE II, CHAP. XXYIII. 223 de leur faire un conte , je pense qu elles trouveront qu’il vient ici fort à propos. A ce mot , don Quichotte , inquiet , regarda fixement l’écuyer. N’ayez pas peur , reprit celui-ci , je n’ai pas oublié les conseils que vous venez de me donner. Je ne dirai rien qui ne soit à dire, et vous pouvez vous-même attester la vérité de mon conte , car c’est dans notre village que la chose est arrivée. Madame, interrompit don Quichotte , vos bontés ont tourné la tête de ce pauvre homme; ordonnez-lui de se retirer. Je lui ordonne au contraire , reprit la duchesse , de ne pas me quitter un moment ; plus je le vois , plus je le trouve aimable. Madame , répliqua Sancho , je ne désire l’être qu’à côté de votre grandeur. Mais j’en reviens à mon conte. Vous saurez donc qu’un gentilhomme de mon Village , fort riche , et de très grande condition, puisqu’il était de la famille de Médina ’del Campo , et qu’il avait épousé dona Mincia de Quinones , fille de don Alonze de Maranno , chevalier de * Saint-Jacques , le même qui se noya le jour de sa mort, et pour lequel il y eut dans notre village une dispute terrible , où monseigneur don Quichotte se trouva mêlé , lorsque ce mauvais sujet de Tomazile, le fils de Balvastre notre maréchal , fut blessé si grièvement ; vous devez bien vous en souvfe-
nir , monsieur mon maître : Je vous demande de le dire tout haut , afin qu’on voie que je ne suis point menteur. Allons , répondit don Quichotte, tout cela est fort exact, j’en conviens ; mais c’est un peu long. Point du tout , interrompit la duchesse : je prie mon ami Sancho de ne passer aucun détail ; car je trouve qu’il conte avec beaucoup de grâce. C’est vous qui me la donnez , madame , ajouta Sancho. Je vous dirai donc que ce gentilhomme , que j’ai connu tout comme je connais mon maître , puisque de sa maison à la mienne il n’y a guère plus d’une portée d’arbalète ; ce gentilhomme , certain jour , amena dîner chez lui un pauvre laboureur de chez nous. Quand il fut question de se mettre à table , ce gentilhomme , devant Dieu soit son âme ! car il est mort depuis ce temps , et même il est mort comme un saint ; je puis vous le dire , quoique je n’y fusse pas présent , parce que j’étais allé faire la moisson à Tembleque ; mais tout le monde en fut édifié. Je vous en raconterai quelque jour les circonstances; j’abrège dans ce moment , attendu qu’on ne permet point la plus petite réflexion. Quand il fut question de se mettre à table , le laboureur disputait avec le gentilhomme pour ne pas se mettre à la place d’honneur; le gentilhomme voulait
PARTIE II, CHAP. XXVIII. 223 qu’il s ’y mit; le laboureur s’obstinait, craignant de manquer à la politesse. Enfin le gentilhomme ennuyé fit asseoir le laboureur de force , et lui dit : .Tranquillisez-vous ; partout où nous sommes ensemble , je suis à la place d’honneur. Voilà mon conte tel qu’il est; je vous le donne pour ce qu’il vaut.
Don Quichotte, qui souffrait le martyre depuis que Sancho parlait , devint plus rouge que son manteau lorsqu’il entendit le dernier mot du conte. Le duc et la duchesse s en aperçurent , et , de crainte de le fâcher , ne répondirent point au malicieux écuyer , et changèrent de conversation. Y a-t-il long-temps , demanda la duchesse , que le chevalier des Lions n’a eu de nouvelles de madame Dulcinée ? Lui a-t-il envoyé depuis peu quelques guerriers, quelques géans vaincus? Madame, répondit le héros, vous rouvrez une plaie profonde. C’est en vain que plusieurs géans, plusieurs guerriers abattus ont reçu l’ordre de moi d’aller trouver Dulcinée. Comment pourront -ils la reconnaître ? Elle est enchantée, madame, elle est tout à coup devenue une laide paysanne. Non pas aux yeux de tout le monde , reprit Sancho ; car je l’ai toujours vue fort belle, surtout fort gaillarde et très leste. Je vous réponds , madame la du-
22ô DON QUICHOTTE,
chesse , qu’elle vous saute une bourrique plus légèrement qu’un chat sur une table , et qu’il n’y a pas de danseur de corde qui fasse aussi bien la cabriole. Vous l’ayez donc vue enchantée? demanda le duc à Sancho. — Si je l’ai vue , monseigneur ! c’est de ma façon qu’elle l’est , c’est-à-dire que c’est moi qui ai découvert le premier ce malheureux enchantement.
Jusque-là l’ecclésiastique , à qui les géans , la chevalerie et Dulcinée déplaisaient beaucoup , s’était assez bien contenu ; mais , comme il était colère , et qu’il ne pouvait souffrir les àmusemens des autres quand il ne s’amusait pas , il fixa sur le duc des yeux irrités : Monseigneur , dit-il , d une voix severe , votie excellence rendra compte à Dieu du coupable plaisir quelle se donne. Comment voulez-yous que ce pauvre fou que vous appelez don Quichotte ne devienne pas cent fois plus fou lorsqu’il voit votre excellence partager son stupide délire, et répondre de sang-froid aux extravagances qu’il dit? Et vous , malheureux imbécile , qui ne voyez même pas que 1 on se moque de vous , pouvez-vous croire de bonne foi que vous êtes chevalier errant , que votre Dulcinée est enchantée , que vous avez vaincu pour elle des géans , et toutes les auties sot-
PARTIE II, CHAP. XXVIII. 227 tises dont vous nous ennuyez depuis une heure ? En connaissez-vous des chevaliers errans? Y a-t-il des géans en Espagne? Les Dulcinées enchantées sont-elles communes dans votre pays ? Croyez-moi , retournez chez vous , regagnez votre maison , allez élever vos enfans et faire valoir votre bien , sans courir le monde comme un vagabond , en donnant à rire aux passans.
Notre héros attentif écouta jusqu’au bout le fougueux ecclésiastique. Dès qu’il eut fini son discours , attachant sur lui des yeux enflammés , se levant debout , tremblant de fureur, et d’une voix altérée : Monsieur , lui dit-il Mais cette réponse vaut seule un