PARTIE I, CHAP. XL III. iji Un astre, mon seul espoir
Me guidait dans ma carrière :
Je voguais à sa lumière,
Je ne voulais que le voir.
Hélas ! depuis qu’un nuage Couvre cet astre si beau ,
Les cieux n’ont plus de flambeau ,
Mon cœur n’a plus de courage.
As t ri: charmant, reparais,
Prends pitié de mon jeune âge ,
Et sauve-moi du naufrage En ne me quittant jamais.
Dorothée , surprise et charmée de la beauté de la yoix, voulut faire partager à l’aimable Claire le plaisir qu elle éprouvait. Elle l’éveille doucement , en lui disant : Ma belle amie , pardonnez-moi de troubler votre repos ; mais je ne veux pas que vous perdiez la sérénade qu'on nous donne. Claire , à demi endormie , comprenait à peine , en se frottant les yeux , ce que disait Dorothée. La voix continuait toujours; et Claire , devenue attentive, n’eut pas plus tôt entendu quelques vers, qu’il lui prit un tremblement. Ah ! madame , madame , dit-elle en se jetant dans les bras de Dorothée, et la serrant de toutes ses forces, pourquoi
m’avez-vous réveillée? que ne puis -je toute ma vie fermer mon cœur et mes oreilles aux. accens de ce musicien ? — Y pensez-vous , ma chère enfant? Cardenio vient de nous dire que c’était un muletier. — Oh ! que ce n’est pas un muletier, madame : c’est un jeuno cavalier qui m’aime depuis long-temps , qui dit qu’il m’aimera toujours, et je souhaiterais qu’il dit vrai. Ces derniers mots , prononcés avec un soupir, surprirent beaucoup Dorothée , qui engagea la naïve Claire à lui ouvrir entièrement son cœur. Mais le musicien chantait ; et Claire , pour ne pas l’écouter , mit ses doigts dans ses oreilles , et sa tête sous la couverture. Dorothée attendit la fin de la chanson ; après quoi elle pressa de nouveau la naïve Claire de lui faire sa confidence. Celle-ci , craignant d’être entendue deLucinde, approcha ses lèvres de l’oreille de Dorothée , et , la tenant toujours embrassée, lui révéla d’une voix basse tous les secrets de son jeune cœur.
Celui qui a chanté , dit-elle , est le fils d’un seigneur fort riche du rojaume d’Aragon. Il demeurait à Madrid dans une maison vis-à-vis la nôtre. Quoique nos fenêtres lussent toujours bien fermées, dans l’hiver comme dans Tété , ce cavalier, qui ne sortait guère que pour aller au collège, m’aperçut, soit dans ma
PARTIE I, CHAP. XLIII. i73 chambre, soit quand j’allais à l’église. Il m’aima tout de suite , madame , et me le fit comprendre de ses fenêtres , où je le voyais pleurer , puis me regarder tendrement , et puis mettre ses deux mains l’une dans l’autre , ce qui était bien me dire qu’il voulait se marier avec moi., Je l’aimai aussi tout de suite, et j’aurais été charmée de me marier avec lui ; mais , comme je n’avais point de mère à qui je pusse me confier, je pris le parti d’être fort réservée; et je ne voulus accorder d’autre faveur au cavalier mon amant , que d’ouvrir un peu ma jalousie quand mon père n’était pas à la maison. Il me voyait mieux alors; et il était si reconnaissant , si heureux de cette bonté , qu’il en sautait tout seul de joie , et faisait des folies dans sa chambre.
Plusieurs mois s’étaient passés ainsi , quand mon père fut obligé de partir. J’ignore comment mon jeune voisin en fut instruit; ce ne fut point par moi , madame, car jamais nous ne nous sommes parlé. Il tomba malade aussitôt ; je suis bien sûre que c’était de chagrin. J’en pleurai toute seule dans ^n a chambre; et j’eus beau ouvrir ma jalousie pour lui faire au moins mes adieux en lui montrant que je pleurais, je ne le vis plus à sa fenêtre. Nous partîmes; au bout de deux jours, en entrant
i-4 DON QUICHOTTE.
dans une auberge, j’aperçus mon amant à* la porte en habit de muletier : il était si bien déguisé, que mon cœur seul pouvait le reconnaître. Je ne dis rien , mais je me réjouis. Il me regardait beaucoup quand mon père tournait la tête , et moi je ne le regardais que lorsqu’il n’avait plus les yeux sur moi. Il nous suit ainsi d’auberge en auberge , s’arrêtant toujours où nous nous arrêtons. Ce pauvre jeune homme est à pied , faisant de fortes journées par la chaleur, par la pluie; cela pour moi , pour moi seule. Oh ! je vous assure, madame, que j’en ai bien compassion; mais je ne veux pas le lui dire , et j’espère pourtant qu’il le sait. J’ignore par quels moyens il aura pu s’échapper de chez son père, qui n’a que lui seul d’enfant , qui l’aime avec une grande tendresse, et a bien raison de l’aimer : Vous le direz de même , madame , quand je vous l’aurai fait voir. La chanson qu’il vient de chanter , vous pouvez être sûre que c’est lui qui l’a faite; car il a infiniment d’esprit, et un esprit très orné. Malgré cela, toutes les fois qu’il chante, je tremble comme si j’avais la fièvre ; je tâche de ne pas l’écouter , dans la crainte que mon père , venant aie reconnaître , ne pût m’accuser justement de favoriser ses desseins. Je vous répète avec vérité que de ma
PARTIE I, CEAP. XLIIL i75 vie je ne lui ai dit un seul mot; et j’ai bien fait , car ce mot serait que je l’aime plus que moi-même. Voilà, madame, tout ce que je pulls vous dire.
C’est assez, ma chère amie, répondit Dorothée en la baisant; laissez venir le jour , j’espère m’occuper utilement du bonheur que votre innocence , vo<tre aimable candeur méritent. Oh! madame, reprit la jeune Claire , gardez-vous , gardez-vous , je vous prie , d’eq parler à qui que ce soit ; le père de ce jeune homme est si riche , qu’il ne voudra jamais de moi. Ses refus affligeraient mon père, et j’aimerais mieux mourir que de lui causer du chagrin. Non , non , je le sens trop , je ne puis pas l’épouser. Le seul parti sage , sans doute , serait qu’il s’en retournât chez lui , qu’il me laissât, qu’il m’oubliât; peut-être que, ne le voyant plus , je parviendrais aussi à l’oublier , quoique , madame, je vous avoue que je ne le crois pas possible. J’aurai beau m’occuper à tous les instans de ne plus penser à lui, j’y penserai toujours, j’en suis sûre. En vérité, je ne comprends pas d’où a pu nous venir un si terrible amour : à notre âge c’est bien étonnant; car il n’est pas plus vieux que moi , madame , et je n’aurai quinze ans accomplis que quand la Saint-Michel viendra.
Dorothée se mit à rire : Allons , ma chère enfant , il ne faut pas se désespérer ; on est venu quelquefois à bout de réparer de plus grands malheurs. Dormons, dormons jusqu’à demain ; nous verrons ce qu’il nous faudra faire. Oh ! rien du tout , répondit Claire , que garder le silence et souffrir. En prononçant ces mots , elle soupira , baisa Dorothée , et se rendormit. Tout dormait comme elle dans Thô- .tellerie , excepté la fille de l’hôte et la servante Maritorne , qui , connaissant l’humeur de don Quichotte, résolurent de s’en divertir, tandis qu’il faisait la garde autour des murs du château. Ce château n’avait d’autre fenêtre du côté des champs qu’un grand trou donnant dans le grenier, par où l’on jetait la paille. Nos deux demoiselles montèrent à ce trou , d’où elles aperçurent notre héros à cheval, appuyé sur sa lance, levant de temps en temps les jeux au ciel , et poussant de profonds soupirs : O divine Dulcinée, s’écriait-il d’une voix tendre, beauté suprême des beautés du monde , trésor de grâces et de vertus , réunion de tout ce qui existe et de parfait et d’aimable ! que fais-tn dans ce moment ? daignes-tu penser à ton chevalier? Et toi , déesse aux trois visages , Lune brillante, dont l’éclat pâlit devant les jeux de celle que j’aime, donne-moi de ses nouvelles :
PARTIE I, CHAP. XL III. 177 viens-tu de lavoir au balcon doré de son riche appartement , ou se promener dans ses galeries , ou s’occuper peut-être en secret de soulager enfin les douleurs de celui qui vit en mourant pour elle ? Et toi , Soleil , qui te presses d’atteler tes chevaux de feu pour jouir plus tôt du bonheur de contempler Dulcinée , salue , salue en mon nom ses attraits que mon âme adore ; mais tremble , en la saluant , de la toucher de tes rayons : j’en deviendrais plus jaloux que tu 11e le fus toi-même de cette belle fugitive qui te fit tant courir en vain dans les plaines de Thessalie ou sur les rives du Pénée ; je 11e me souviens pas bien du lieu. . . .
Don Quichotte en était là, lorsque la fille de l’aubergiste l’appela doucement à elle avec des signes mystérieux. Notre héros, qui à la clarté de la lune l’aperçut au trou du grenier , y vit aussitôt une grande fenêtre avec des jalousies à treillis d’or, derrière lesquelles la belle demoiselle , fille du seigneur châtelain , venait lui demander encore d’avoir pitié de son amour. Le chevalier, trop courtois pour refuser un simple entretien, conduit Rossinante sous la jalousie, et s’en approchant le plus près possible : Qu’il m’est douloureux, dit-il, ô jeune et charmante personne, de 11e pouvoir payer votre tendresse que d’une sté-
ï;8 DON QUICHOTTE,
rile reconnaissance ! prenez- vous-en au destin, qui dès long-temps m’a rendu l’esclave du seul maître que je puisse servir. Demandezmoi toute autre chose , beauté que je plains , que j ’honore ; demandez-moi , si vous voulez , une tresse des cheveux de Méduse, ou bien les rayons de l’astre du jour enfermés dans une fiole , je serai prompt à vous satisfaire. Seigneur chevalier , répond Maritorne , nous n’avons pas besoin de cela ; nous vous prions seulement de nous donner une de vos belles mains , pour que nous puissions , en la baisant , contenter un peu le violent amour qui nous a conduites ici , au hasard d’être hachées par le père de mademoiselle , s’il venait à le savoir. Il s’en gardera, reprit don Quichotte; il sait trop quel sort l’attendrait s’il osait porter la main sur les membres délicats de son amoureuse fille.
Tandis qu’il parlait , Maritorne préparait tout doucement le licou de l’âne de Sancho , qu elle avait pris à dessein. Don Quichotte , pour arriver jusqu’à la jalousie, monta debout sur Rossinante ; de là , étendant son bras au milieu du trou à paille : La voilà , dit-il , cette main, l’effroi des méchans et l’appui des bons, cette main que jamais femme n’a touchée , pas même celle que j’adore. Je vous la donne , non
PARTIE ï, CHAP. XLIII. 179 pour la baiser , mais pour que vous admiriez ses yeines , ses muscles entrelacés , et que vous jugiez par eux de la force de mon bras terrible. C’est ce que nous allons voir, reprit la maligne Maritorne en jetant le nœud coulant qu’elle avait fait au licou sur le poignet de don Quichotte. Elle tire aussitôt la corde, va l’attacher à la porte , et quitte le grenier avec sa compagne.
Don Quichotte , se sentant pris , et ne voyant plus personne, commence à craindre que cette aventure ne soit encore un enchantement semblable à ceux qu’il avait éprouvés dans cette fatale maison. Il se reprochait sa confiance , et tirait tant qu’il pouvait son bras , dont il serrait davantage le nœud. Debout sur la selle de Rossinante , le poignet arrêté dans le trou à paille, il tremblait que son cheval ne fît quelque mouvement et ne le suspendit au mur. Heureusement la tranquille bête ne remua non plus qu’une bûche , et paraissait disposée à rester un siècle sans remuer. Ce fut alors que notre héros désira de posséder cette épée d’Amadis qui rompait tous les enchantemens; ce fut alors qu’il appela pour le secourir, et le savant Alguif, et sa bonne amie Urgande, et son fidèle écuyer Sancho. Aucun enchanteur ne venait : Sancho , sans se souvenir qu’il
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eût un maître, ronflait sur le bât de son âne. Don Quichotte, désespéré, mugissait comme un taureau furieux , et ne doutait plus , en voyant la parfaite immobilité de son coursier, qu’ils ne fussent enchantés ensemble jusqu’à la fin des siècles.
L’aurore parut enfin : quatre cavaliers armés d’escopettes arrivèreiit à l’hôtellerie. Ils frappèrent à coups redoublés , en demandant qu’on leur ouvrît. Chevaliers ou éeuyers , cria don Quichotte de dessus son cheval , ignorez-vous qu’on n’ouvre les forteresses qu’après le lever du soleil ? Eloignez-vous des glacis , attendez qu’il fasse grand jour; alors on verra si l’on peut vous introduire dans ce château. Que diable voulez-vous dire avec votre forteresse et votre château ? répond un des cavaliers ; faut -il tant de cérémonies pour entrer dans un cabaret? Si vous êtes le cabaretier, faites,nous ouvrir, et donnez-nous un peu d’avoine, c’est tout ce que nous voulons. — Tâchez d’y voir et de parler mieux. Ai-je l’air d’un cabaretier?— J’ignore quel air vous avez, et je ne m’en soucie guère. . . . Alors , sans écouter davantage les di cours de notre héros , les cavaliers frappèrent plus fort , et réveillèrent l’aubergiste , qui se leva pour ouvrir.
Il arriva dans cet instant que la jument d'un
PARTIE l, CHAP. XLIII, 181 des cavaliers s en vint flairer Rossinante , qui , triste, mélancolique, les oreilles basses, le cou étendu vers la terre, soutenait, sans remuer, son pauvre maître suspendu. Rossinante , malgré son air, aimait, comme on sait , les j uni en s. Dès qu’il sentit celle-ci qui lui faisait les avances, il releva son long cou, dressa les oreilles , et se ranima. Au premier mouvement qu il fait, les pieds de don Quichotte quittent la selle ; notre héros tombe le long du mur , et serait descendu jusqu’en bas, sans le licou qui le retenait fortement par le poignet. La douleur qu’il éprouva fut d’autant plus vive, que son maigre corps , s’allongeant par son poids , arrivait presque jusqu’à la terre , qu’il rasait de 1 extrémité des pieds. Le désir de s’y appuyer lui faisait faire des efforts qui augmentaient ses souffrances; il en jetait des cris affreux; et l’aubergiste, qui les entendit, se pressa davantage d’aller à la porte.