‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 19 sur 114 · PARTIE ï, CHAP. I y. 3g · texte numérisé non relu

PARTIE ï, CHAP. I y. 3g

pardonnez-moi cette fois-ci , j'aurai plus de soin du troupeau.

A cette vue, don Quichotte , d’une voix forte et courroucée, adresse ces mots au laboureur; Chevalier feroce et lâche , qui ne rougissez pas de frapper celui qui ne peut se défendre , montez a cheval, prenez votre lance (il montrait un long bâton tout auprès de la jument) , je vous ferai voir combien votre action est indigne d un brave guerrier. Le paysan, voyant arriver cette grande figure armée , répondit avec soumission : Seigneur chevalier , ce jeune garçon que je châtie est mon valet , payé par moi pour avoir soin de mon troupeau. Il s’en acquitte si mal , que tous les jours j’ai quelque brebis de mécompte ; et parce que je veux corriger sa négligence ou sa friponnerie , il a 1 audace de dire que c’est pour ne pas lui payer ses gages. Sur mon Dieu comme sur mon âme , je vous jure qu’il en a menti. Un démenti ! s écria don Quichotte , un démenti devant moi ! Par le soleil qui m’éclaire , je ne sais pourquoi cette lance ne vous perce pas à 1 instant. Allons , déliez ce jeune homme , et payez-le tout à 1 heure, ou je vous anéantis.

Le laboureur baissa la tête , et , sans répliquer, délia le jeune garçon, à qui don Quichotte demanda combien lui devait son maître.

4o DON QUICHOTTE.

Neuf mois , reprit le berger , à sept réaux chaque mois. Notre chevalier compta que cela faisait soixante et trois réaux ; il ordonna au laboureur de les payer sur-le-champ, s’il ne voulait pas mourir. Celui-ci , tremblant de peur j assura qu’il ne devait pas tant, parce qu’il fallait retrancher du compte trois paires de souliers fournies au berger , plus deux saignées qu’on lui avait faites dans une maladie. Non, reprit don Quichotte , ces deux articles iront pour les coups qu’il a reçus. S’il a déchiré vos souliers , vous avez déchiré sa peau ; et si le barbier lui tira du sang étant malade , vous lui en avez tiré se portant bien : l’un acquitte l’autre. A. la bonne heure , dit humblement le laboureur : mais je n ai point d’argent sur moi ; qu’André se donne la peine de venir à la maison , je lui compterai ses réaux. A d’autres, s’écria le berger; Dieu me préserve de le suivre ! nous ne serions pas plutôt seuls , qu’il m’écorcherait comme un saint Barthélemi. Il n’en fera rien , reprit le héros ; son respect pour moi m’en est garant ; et pourvu qu il me le jure par 1 ordre de chevalerie qu il a reçu , je le laisse libre, et suis sûr que vous serez bientôt payé. Mais, monsieur , répondit André , que votre seigneurie fasse attention que mon maître n’a jamais reçu

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