S DON QUICHOTTE
Sainte- Hermandad , qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour se retirer et se cacher dans les montagnes voisines. Don Quichotte avait un autre projet : il appelle tous les galériens , occupés de dépouiller le commissaire , qu’ils laissèrent en chemise. Notre chevalier les rassemble en cercle ; et les regardant avec gravité : Messieurs , dit-il , la reconnaissance est de toutes les vertus la plus chère aux âmes bien nées. Vous venez de voir ce que j’ai fait pour vous , je ne doute point qu’à votre tour vous ne désiriez faire quelque chose pour moi. Je vous demande de vouloir bien reprendre les chaînes que je vous ai ôtées , et , dans cet état , de vous en aller à la ville du Toboso vous présenter devant madame Dulcinée.
Tous lui direz que l’esclave de sa beauté , le chevalier de la Triste Figure , se recommande à son souvenir ; vous lui conterez de point en point comment j’ai brisé vos fers; et vous serez libres ensuite d’aller où bon vous semblera.
Seigneur chevalier, notre libérateur, répondit , au nom de tous , Ginès de Passamont , ce que vous demandez n’est pas raisonnable , puisque , si nous allions ensemble sur les chemins , nous serions sûrement repris par la Sainte-Hermandad , à qui nous ne pouvons
PARTIE I, CHAP. XXII. 199 espérer d’échapper qu’en nous dispersant et nous cachant. Nous prions votre seigneurie de vouloir bien changer cette ambassade à madame Dulcinée du Toboso contre un cer tain nombre à' ave maria dits à l’intention de cette belle dame. Nous serons très exacts à prier pour elle, parce que cela se peut faire en tout temps et en tout lieu; mais imaginer quenous allons retourner auxognons d’Égypte, c’est-à-dire reprendre nos fers , cela est aussi impossible que de cueillir des poires sur cet ormeau. Pardieu! s’écria don Quichotte en colère , don Ginésille de Parapilla , et don fils de catin que vous êtes , vous irez tout seul , vous qui parlez , chargé de votre belle chaîne.
Passamont n’était point patient. Il fit un signe à ses compagnons , qui, s’éloignant aussitôt , firent pleuvoir tant de pierres sur don Quichotte, que son bouclier ne pouvait suffire à l’en garantir. Rossinante ne remuait non plus qu’une souche. Sancho s’était mis à l’abri derrière son âne. Le malheureux chevalier fut atteint et renversé. Dans l’instant les galériens fondent sur lui , lui ôtent le bassin à barbe , dont ils lui donnent cinq ou six coups sur les épaules , le jettent contre la terre , et dépouillent notre héros d’une casaque qu’il portait sur ses armes. Ils auraient pris jusqu’à ses
chausses , si les cuissards ne les en eussent empêchés. Sancho en fut quitte pour son manteau. Après s être partagé le butin , les galériens s’échappèrent par diverses routes , plus occupés de fuir la Sainte-Hermandad que d’aller trouver madame Dulcinée. Don Quichotte et Rossinante restèrent couchés l’un auprès de l’autre , tandis que Sancho , ramassé en houle, tremblait de toutes ses forces entre les jambes de son âne , qui baissait tristement la tête et secouait les oreilles , croyant toujours entendre siffler les pierres.