PARTIE I, CHAP. XXIII
son visage changea tout a coup ; il fixa ses yeux à terre , serra ses lèvres, fronça ses sourcils , et se lançant avec fureur sur l’un de nos pâtres , il le frappa d’une telle force , que sans nous il l’aurait tué. En se débattant il criait toujours : Ah! traître Fernand, tu vas me payer ta perfidie abominable! je veux t’arracher ce cœur où l’artifice, la fraude, régnent avec tous les vices ! Il ajouta à cela beaucoup d’autres reproches adressés à ce Fernand. Nous le laissâmes aller ; il s’enfuit avec vitesse jusque dans ces pointes de rocs , où il serait impossible de l’aller joindre.
De tout cela , monsieur, nous avons conclu que ce malheureux jeune homme a de temps en temps des accès de folie , qui viennent sans doute du mal que lui a fait quelqu’un appelé Fernand. Ce qui nous l’a confirmé, c est que depuis il est revenu nous demander de quoi manger, quelquefois le prendre de force. Quand il est dans ses mauvais momens , on a beau lui offrir ce dont il a besoin , il bat toujours. Le reste du temps il prie avec douceur et politesse qu’on lui donne un peu de pain; il remercie, pleure et s’en va. Hier, quatre bergers de mes amis et moi, nous avons décidé de le chercher partout , de nous emparer de lui , et de le conduire à Almodavar, qui
?.ia DON QUICHOTTE,
est à huit lieues d’ici , pour le faire guérir, s’il est possible , ou du moins pour découvrir sa famille ; afin qu’elle en prenne soin. Voilà tout ce que je sais.,
Don Quichotte , surpris autant qu’intéressé par ce récit , remercia le vieux pâtre , et résolut de l’aider dans ses recherches : mais le hasard lui en épargna Ja peine. A l’instant même ils virent sortir du milieu des rocs le jeune homme aux habits déchirés , quii venait à eux en marmottant quelques paroles. Il s’approcha doucement , les salua , leur dit bon jour d’une voix faible et enrouée. Don Quichotte se pressa de descendre de cheval , et courut l’embrasser tendrement. Le jeune homme parut étonné , se retira deux pas en arrière , et posant ses deux mains sur les épaules du chevalier, se mit à le considérer avec une grande attention. Enfin, après un long silence , il lui adressa ces paroles.