PARTIE I, CHÀP. XXVI
îa répéter , afin qu’ils pussent la mettre au net. Alors Sancho , se grattant la tête , se mit sur un pied , puis sur l’autre , regarjda la terre , le ciel ; se mangea la moitié d’un ongle , et finit par dire : Le diable s’en mêle ; car je ne peux me rappeler que du commencement de la lettre , où il y avait haute et souterraine dame . Vous voulez dire souveraine , f éprit le barbier, — Oui, c’était souveraine > je m’en souviens. Ensuite il disait : Celui dont le coeur est blessé vous souhaite j ennemie adorée , l'affreux étalon il est réduit. Il y avait après cela des tristes jours y et puis, un seul mot ; et, après le seul mot , cela finissait par votre , jusqu’à la mort ? chevalier de la Triste Figure. Voila toute la lettre à peu près.
Le barbier et le curé félicitèrent Sancho sur son heureuse mémoire, et lui firent répéter deux ou trois fois cette lettre , afin de la copier. Sancho la répéta de deux ou trois façons différentes , et raconta dans un grand détail tout ce qui lui était arrivé avec son maître , sans pourtant juger à propos de dire qu’il avait été berné dans cette même hôtellerie , où il refusa d’entrer. Il ajouta qu’aussitôt après son ambassade à madame Dulcinée son maître était décidé à s’aller faire empereur quelque part ) que , quant à lui 7 son parti était
pris, dès qu’il serait veuf, ce qui ne pouvait manquer d’être prochain , d’épouser une demoiselle de l’impératrice , qui lui apporterait en dot un bon duché en terre ferme , parce qu’il était revenu des îles , et qu’il ne s’en souciait plus. Sancho disait tout cela d’un si beau sang-froid , d’un ton si tranquille , en essuyant de temps en temps les égratignures qu’il s’était faites , que le curé et le barbier jugèrent fort inutile d’essayer de lui parler raison , et le regardèrent au moins comme aussi fou que son maître.
Je vous fais d’avance mon compliment , reprit le curé ; car je vois bien qu’avant peu le seigneur don Quichotte sera roi , ou tout au moins archevêque : alors. . . . Archevêque , interrompit l’écuyer, il ne m’en a point parlé; mais si cette fantaisie allait lui prendre , ditesmoi ce que les archevêques errans ont coutume de donner à leurs écuyers. — Ordinairement ils les font jouir de quelque bénéfice simple , d’une bonne cure ou de quelque chapelle , qui leur rapporte beaucoup , sans compter le casuel. — Diable ! j’aimerais assez un bénéfice ; mais pour le posséder , il faut n’être pas marié , et savoir au moins servir la messe. Me voilà joli garçon , moi qui ai une femme, et qui ne sais rien ! Oh ! messieurs , je vous de-
PARTIE ï, CHÀP. XXVI. 23 mande en grâce de détourner mon maître de ce projet, et de l’engager à se faire tout- bonnement empereur. Le barbier et le curé lui promirent d’en parler à don Quichotte. Mais , ajoutèrent -ils , nous devons nous occuper à présent de le tirer de son désert ; nous réfléchirons là-dessus à table; venez avec nous dans l’auberge. Non , répondit Sancho en détournant la tête; si cela Vous est égal, je n’entrerai point dans cette auberge-là; je vous en dirai quelque jour les raisons. Vous pouvez m’envoyer ici mon dîner, avec un peu d’orge pour Rossinante. On ne le pressa pas davantage , et le barbier lui fit porter à manger.
Le curé , pendant ce temps , imaginait un moyen qui devait réussir auprès de don Quichotte pour le conduire où l’on voudrait : c’était de s’habiller en demoiselle errante , en se couvrant le visage d’un voile ; de déguiser maître Nicolas en écuyer, et de s’en aller ainsi se jeter aux pieds de notre héros , en lui demandant un don. Après que ce don serait accordé , la demoiselle affligée devait le prier de venir avec elle pour la venger d’un chevalier félon , et le prierait de ne point exigej: qu’elle ôtât son voile avant la fin de cette aventure. De cette manière , on était certain de mener don Quichotte jusqu’à son village , où l’on essaierait de guérir son inconcevable folie.