‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 119 sur 146 · PAQTIE II, CHAP. XXXII · texte numérisé non relu

PAQTIE II, CHAP. XXXII

■ Oui-da! s'écria Saoclio, rienquetrois mille troiscents coups de fouet! c'est une misère, n'est-ee pas? Pardieu! monseigneur Merlin , tous sTez )à de belles recettes pour désencbauter les gens ! Je ne rois point ce que ma peau peut avoir de commun avec les ra^ôeni; mais, dans tonales cas, je vous avertis que si madame Dulcinée ne peut redevenir belle que lorsque je me serai fouetté, la pauvre dame risque beaucoup de demeurer laide toute sa vie. — losdent que tous étea! reprit don Quichotte en colère, je vous épargnerai la peine de vous fustiger; cor je ne sais qni me tient qne je ne tous attache tout à l'heure à cet arbre, et que je ne vous applique deux fois plus de coupa qu'on n'a la bonté de vous en demander. — Non, interrompit Merlin, Sanebo doit se fouetter lui-même, de son plein gré, quaod il voudra, sans que personoepuisser^coBtraiiidre. Le destin, qui le favorise , veut encore que le bon Sancho soit le maître de réduire à moitié le nombre de coups qu'on exige , en consentant à I es recevoir paronemain étrangère. — Je neveux, répondit Sancho, ni d'une main étrangère ni de la mienne. Qn'ai-je à démêler, s'il TOUS plaît, avec madame Dulcinée? E^-ce ma fille ou ma femme ? Par quelle raison dois-je me donner les étrivières pour ses beaux yeux? Que monsteut mon mattre, qui lui appartient, qui l'appelle , à chaque instant du jour, sa vie , son Jhne, son tout, se les fosse donner pour elle , riendesijuste; mais quant à moi , serviteur, n'y comptez pas , je vous le répète. •

La jeune nymphe se lève alors du trône où elle était assise , et, se dépouillant de son voile, fait voir sa beauté dans tout son éclat : ■ O le moins pitoyable des écuyers, dit-elle d'une voix dolente , cœur de pierre, âme de bronze, coiumeot peux-tu me refuser une pénitence légère, qu'un enfant, pour la moindre foute, subit tous les jonrs sans se plaindre ? Regardeautour de toi, barbare: tons ceux qui me voient, qui m'entendent, sont attendris de. mes malheurs ; toi seul , toi seul , inaccessible au gentiment de Is pitié, tu considères de sang-froid mes yeui , jadis si brillants, aujourd'hui noyés de pleurs ; mes joues, autrefois vermeilles, et maintenant décolorées; ma jeunesse enfin ,qui rne promettait de longues années de bonheur, et qui se flétrit, se consume dans les larmes, dans le désespoir. Gacde-toi de me croire telle que tu lue

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vois en ce moment; par un prodige de son art, Meriia me faîl paraître ici comme j'étais avantmonnialheur.Merlinacru qu'il u' était point de tigre su monde que la beauté gémissante ne parvint à dÉsarmer; mais lestîgreBsont moins cruels, soDt moins féroces que Sancho. Ah! reviens , reriens à ton caractère , que la nature ne fit point méchant , laisse-toi toncher, si ce n'est pour mtA , du moios pour ton malheureux maître , qui souffre plus que moi-même des maux dont je suis accablée, et que je vois, attendant ta réponse, prêt à mourir de sa douleur.

« — II n'est que trop vrai, s'écria don Quichotte en s'appuyant sur le duc , je sens que mes forces vont m'abandonner. — Sanclio,'DomamiSancho,repritalors la duchesse, votre coeur ne vous di^il rienP — Pardonnez-moi, madame, il me dit que Icscoups de fouet ne sont pas agréables, et que décidément je n'en veux point. Hais, en vérité, quand j'y pense, ou prend ici de singuliers moyens pour obtenir ce que l'on désire. Madame Dulcinée , aOn d'être belle, demande que je me déchire la peau : et pourm'engager à lui accorder cette petite bagatelle elle m'appelle coeur de pierre, âme de bronze, barbare, tigre, tout ce qu'il y a de pis dans le monde. Encore si elle m'apportait de l'onguent et de la charpie, ou quelque petit présent en avancement de reconnaissant , on verrait ce que l'on peut faire ; on sait qu'un âne chargé d'or monte la montagne plus bellement, et qu'avec de la patience et des cadeaui il n'est rien dont on ne vienne à bout; mais au contraire on m'accable d'injures. Monsieur mon maître, le plus intéressé dans l'aventure, et qui devrait au moins me caresser, me propose pour encouragement de m'atlacher à un arbre et de me doubler ma portion. Ma fui , messieurs , je suis fort touclié de vous voir tous attendris ; cependant vous devriez penser qu'il s'agit ici defouetternoD-seulemeutunécuyer, mais encore un gouverneur d'Ile; cela demande quelques léflexions,cela exige quelques politesses ; il &ut me donner le temps d'y songer, il faut choisir le nioment d'obtenir une si grande grdce; et celui que vous prenez n'est point du tout bien choisi; je suis fort fatigué, fort las, et de très-mauvaise humeur d'avoir déchiré mon habit vert.

■—Puisque rien ne peut vous flédiir, mon amiSaucho, ditalors

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le duc, Je suis obligé de vous avouer que je me ferais un scrupule de vous donner l'Ile promise, par la raison qu'un gouverneur d'une Sine aussi dure que la vdlre, insensible aux larmes des belles . des sfDigés , des malheureux , n'est pas digne de com> mander à des hommes. Ainsi vous n'avez qu'à choisir ; renoncez au gouvemeaient, ou subissez l'arrft du destin, — Ke pourrait-on pas, répondit San uho, me donner deux jours pour faire ce choix? — Non , s'écria Merlin ; déddez-vous à l'instant même. Si vous persistez dans votre refus , Dulcinée , toujours paysanne , va retourner dans la caverne de Monlésinos; si vous acceptez la pénitence , Dulcinée , avec tous ses attraits , ira dans les Champs- Elysées attendre l'accomplissement de la parole que vous me donnerez. >

Saocho , la tête baissée , ne se pressait pas de répondre. ■ Allons , mon ami ! lui dit la duchesse , un peu de résolution ! on peu de reconnaissance pour le maître qui vous a nourri! Un ont ne vous codtera guère, etnousrendra tons heureux. Considérez... — Mon Dieu, madame! interrompit l'écuyer, je considère que le mal d'aulrui n'est que songe, et qu'il est fadie de donner des conseils dans les affaires où l'on n'est pour rien. Mais malheureusement pour moi je vous aime trop , madame la duchesse , et Je ne veux pas qu'il soit dit que je vous refiise quelque chose. Jecousensà me donner les trois raille trois cents coups de fonet, pour que le monde jouisse encore des attraits de madame Dulcinée, que je ne croyais ni si belle ni si enchantée. J'y mets pourtant les conditions suivantes: d'abord, que je serai le maître absolu du temps ■oà il me plaira d'acmroplir la pénitence, sans que Jamais on ait le droit de me presser sur ce point; item, que je ne serai point tenu de me fouetter jusqu'au sang; item , que si quelque coup porte par hasard en l'air il entrera toujours dans le compte; enfin, que si je me trompe dans le calcula mon désavantage, le seigneur Merlin , qui sait tout, prendra soin dem'enavettir. — Soyez tranquille sur cet article, répond l'enchanteur; car au même iostantoùlÎDira le nombre prescrit. Dulcinée, désenchantée, viendra remercier elle-même son aimable libérateur, et lui offrir un digne prix des peines qu'il aura souffertes. —Allons', voilà qui est dit, j'accepte la dore pénitence. ••

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S94 DOn QUICHOTTE.

A ce mot la musique se fit eoteiidre, ainsi que te bruit de ]a mousqaeterie. Duldn^ salua de la tête le duc, la dudiBSse, don Quichotte , et fit à Sancho nae révérenee qu'elle accompagna d'un sourire gracieux. Le char continua sa route. Notre déros, transporté de joie, courut se jeter au cou de sou fidèle écuyer; tout le monde le félicita de l'heureose fin de cette aventure ; et la belle aurore , qui déjà commençait à teindre de couleur de pourpre les nuages de l'orient , engagea toute la troupe à regagner le cUteau.

; CHAPITRE XXXIU.

LEtTBE DE SANCHO A SA FCIUE, AVEC d'aUTBES ËTÉNEIGIiTS.

Cétait l'intendant du duc, homme d'un esprit inventif et gai, qui avait disposé toute Taventure dont on vient de rendre compte. 11 promit à ses maîtres une fëie nouvelle , doot les préparatifs étaient déjà faits. Peu île jours après , la duchesse que Sandio ne quittait plus lui demanda s'il s'occupait de désenchanter Dulcinée; l'écuyer lui répondit qu'il était fort exact à tenir sa parole, et que déjà ta nuit passée il s'était donné cinq coups, à compte de trois mille trois cents. ■ Ce n'est guère, reprit la duchesse; mais avec qooi vous êtes-vous frappé? — Avec ma main, répondît Sancho. — Cela ne sufBt pas, vraiment ; je doute que le sage Merlin approuve cette manière d'accomplir la pénitence. Il faut avoir une discipline de bonnes petites cordelettes, dont chaque nœud se fasse sentir. Vous jugez bien, mon cher ami , que la gloire de désenchanter une illustre dame comme Dulcinée doit coûter un peu de peine à celui qui Tentreprend. — Comme il vous plaira , madame : choisisse! vous-même cette discipline, je m'en servirai volontiers, pourvu qu'elle ne me fasse point de mal ; car je vous confie que ma peau est d'une délicatesse, d'une Qnesse extraordinaire'; ainsi je vous recommande d'y avoir égard. Mais, en attendant, permettez que je moutreà votre altesse une lettre que j'écris à ma femme, Thérèse Pança. Je serai bien aise de savoir si vous en êtes contente , et si vous trouvez que mon style soit celui d'un gouverneur. — Est-ce vous

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