‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 136 sur 146 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

Sancho , moitié triste , moitié joyeux , cheminait au petit pas, et songeait au plaisir qu'il aurait à retrouver son bon maître, qu'il chérissait plus que tous les gouvernements de la terre.

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'QnaDd il m vit à pen près à la moitié d« sa route il s'arrêta dans na hoia , desceiidit , fit dloer son flne , et dtoa lui-même de boa appétit avec son fromage et soa pain. Après ce repas, le meilleur qu'il eât fait depuis huit jours , il s'eudonnit au [ded d'un arbre, sans seulement se souvenir qu'il eût jamais été gouverneur.

Le pauvre Sand», harassé des fatigues de la nuit précédente, ne se réveilla qu'après le coucher du soleil. Il se remit en cb^ min , et les ténèbres le surprirent à une demi-lieue du cbdtean du dnc. Pour comble de malhear, en errant au milieu de la campagne, lui et sa montare allèrent tomber dans une fosse profonde, voisine d'un vieux château ruiné. Notre écoyer, en tombant, crut que c'en était fait de lui, et qu'il arriverait ta morceaux dans le fond de cet abtme; mais è la distance de quelques toises il se trouva sainet sauf dans la même position , c'està-dire sur son âne. Il se tjta tout le corps, retint son baleine pour bien s'assurer qu'il était encore en vie; et, se voyant sam ancnnmal.ilremeràa Dieu de oe miracle; ensuite, cherchant avec ses mains s'il lui serait possible de remonter, il trouva que la terre, coupée à pic, ne lui présentait partout que des murailles droites et rases. Le chi^in qu'il en ressentit fiit augmenté par les tendres plaintes de son âne, qui , un peu froissé de la i4iute , se mit à braire douloureusement. « Ah ! juste eiel I s'écria Sancho , à combien de maux imprévus l'on est exposé dans ce pauvre monde! Qui jamais anrait imaginé qu'on homme ce matin encore gouverneur d'une lie superbe , environné de ministres, de gardes et de valets, se trouverait ce soir dans un trou sans avoir personne pour I'cd retirer! Au moins si j'avais autant de bonheur que monseigneur don Quichotte lorsqu'il descendit dans la caverne de Montésinos! il y trouva la nappe mise, ilyvitles plus belles choses du monde, et je ne peux voir ici que des couleuvres et des crapauds. Ah! mon pauvro flne, moQ seul ami ^ nous allons périr de faim ; nous sommes enterrés tout vivants. La fortune n'a pas voulu que nos joura finissent ensemble, dans notre û^m patrie, au milieu de notre lâmilk , qui, en pleurant notre perte, nous aurait fermé les yeux. Pardonne-moi , mon bon camarade , le triste prix que tu reçois de

J,ooglc

4fiS DOH QDICaOTTB.

tes fidèles services; pardoDoe-moi : ce n'est pas ma faate; mon' cœur m'est témoin que la mort m'est moins cnielle pour raoî que pour toi. »

La nuit se passa daos cts tristes plaintes , la clarté du jour vint confirmer à notre éeuyer qu'il lui était impossible de sortir seul de cette fosse. Il poussa des cris , dans l'espoir d'être entendu de quelque voyageur : nul vo3^geur ne l'entendit; Sancfao criait dans le désert; ne doutant plus que sa mort ne fût certaine, il ne voulut point prolonger ses joun en ménageant le peu qui loi restait de pain ; il le présente à son doe , qiii , couclië par terre , les oreilles liasses, regarda ce pain douloureusement, et le mangea d'assez bon appétit; tant il est vrai que les plus vives douleurs se calment toujours en mangeant! A l'instant même Sancho «perçut à l'extrémité de la fosse une espèce d'euava^on dans laquelle un homme pouvait passer. Il y court , s'y glisse , et découvre que cette excavation, plus lai^e en dedans, conduisait dans un long souterrain, au bout duquel on voyait ta lumière. Plein d'espérance , il prend un caillou , s'en sert comme d'un outil, et rend l'ouverture assez lai^ pourson dne. Cela fait, il le mène par le licou, et le fait entrer dans ce souterrain, qui, tantôt obscur , tantât éclairé , lui présente on chemin facile. 11 marche ainsi quelque temps , disant en lui-même : Cette aventure serait bien meilleure pour monseigneur don Quichotte que pour moi; ilne manquerait pas de trouver ici des jardins fleuris, de belles prairies , de superbes palais de cristal ; il serait diarmé : moijetrembledetomberdansquelque précipice plus profond que le premier. Ce serait un miracle d'en être quitte pour ce qui m'est arrivé ; je connais trop bien le proverlie :0 malheur, je te salue si tû viens seul !

Tout en disant ces mots il cheminait, et fit à peu pr^ une demi-lieue sans pouvoir trouver le bout du souterrain. Beneogeli le laisse dans cette pénible recherche pour revenir à don Quichotte.

Notre héros , fatigua de sa longue oisiveté , songeait , comme nous l'avons dit , à prendre congé de ses hôtes. Il allait dans cette intention se promener chaque matin sur le vigoureux Rossinante, afin de le remettre en haleine. Ce même joori en

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galopant, il arriva jusqu'au bord d'un trou, dans lequel il gérait tombé s'il n'eQt promptenient retenu les réues. Comme il avançait la t£te pour considérer cette cavité, il entend des cris sous la tone, écoute plus attentivement, et distingue ces tristes paroles ; « N'y a-t-il personne là-haut? Quelque bon chrétien, quel- ■ que chevalier charitable n'aura-t-il point pitié d'un pauvre gouverneur, tombédans un précipice? > Don Quichotte, surpris et troublé , crut recoonattre la voix de soa écuyer : <> Qui se [rialat là-bas ? crie-t-il ; réponds , dis-moi qui tu es. — Eh ! qui pounrait' ce être, sinon Sancbo, gouverneur, pour ses péchés, de llle Barataria , auparavant écuyer du fameux chevalier errant don Quichotte de la Msuche P » Ces paroles augmentèrent la surprise de don Quichotte ; il s'imagina que Sancho était mort, et que son âne revenait pour lui demander des prières. ■ Ami,répoudil,si, comme je le pense, tu souffres dans le pui^atoire tu n'as qu'âme dire ce que je dois faire pour soulager tes tourments ; je suis bon catholique , et je fais de plus profession de secourir les malheureux. — Cela étant, monse^eur, vous êtes mon maître don Quichotte, ayez pitié de votre malheureux écuyer Sancbo, qni n'est pas dans le pui^toire, qui n'est pas même mort, à ce qu'il croit , mais qui , après avoir quitté son gouvernement pour des raisons trop longues à vous dire , est tombé dans une fondrière , où il est depuis hier au soir , avec son âne, que voilà , et qui peut certifiar e^II ment. >

L'âne aussitdt, comme s'il eût entendu son maître , se mita braire de toutes ses forces. ■ Je n'en doute point , je n'en doute point, s'écria don Quichotte, ému, je rseonnais les deux voix. Attends, mou ami, je vais au château chercher du secours. •

Notre héros part , et va raconter au duc et à la duchesse l'accident dé son écuyer. Ceux-ci ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'il avait abandonné son gouvernement. Ils envoyèrent sur-le-cfaamp besaconp de monde avec des outils et des cordes à ce souterrain, connu dans le pays depuis des siècles. On vint à bout , à force de travail . de retirer Sancho et son âne. Un étudiant qui se trouvait là dit, eu voyant l'écuyer pâle, tremblant, demi-mort de faim : •■ Voilà comment tous les mauvais gouverneurs devraient sortir de leurs gouvernements . — Frère,

répondit Sandio, je n'ai gouverné que huit on dixjoun ; pendant ce temps les médecins m'ont empêché de manger, les ennemis m'ont brisé lee os , et je n'ai pas toudié un maraTédis; je ne méritais donc pas de sortir ainsi de ma place. Mais l'homme propose , Dieu dispose , et les médisants babillent. Il faut les laissor babiller, se soumettre au sort , et ne jamais dire ; Fontaine, je ne boirai pas de ton eau . •

Le trajet était court jusqu'au ehSteau. Saocho, à son arrivée, enviiouné de tous les geos de la maison , alla se mettre à genoni devant le duc , qui l'attendait dans une galerie a?eo la duchesse. ' Votre grandeur, Ini dit-il , sans que je l'eusse mérité , m'a donné le gouvernement de l'Ile Barataria : je me suis acquitté de mon mieux de cette pénible charge ; c'est à ceux qui m'ont tu agir à vous dirp si ce mieux est bien. Ce qu'il y a de sûr c'est que j'ai fàjtdeslois nouvelles, rendu des ordonnances, jugé des procès, ettoujours3Jeun,grâeeaudocteur Pedro Recio, natif de Tirtea F uera , médecin gagé chèrement pour faire mourir de tàim les gouverneurs. Lesennemissont entrés dans l'Ile pendant la nuit : plusieurs personnes m'ont assuré que c'était mol qui les avais vaincus; je le veux bien, et je demande à Dieu de ne jamais recevoir d'autre mal que celui qua je leur ai fait. Tandis que je les battais j'ai réfléchi aux inconvéoienls de lagrandenr, aux pénibles devoirs qu'elle impose , et j'ai pensé que ce poids était trop lourd pour mes épaules. En conséquence, avant qne le gouvernement me laissât j'ai laisBélegou*ernement;et hier matin j'ai quitté rite, que vous retrouverez avec les mêmes rues , les mêmes maisons, les mêmes toits qu'elle avait lorsque vous me l'avez cooGée. J'en suis sorti comme j'y étais entré , n'emportant rien que mon Ane, qui a eu le malheur dp tomber avec moi dans une fondrière, où nous serions encore sans monseigneur don Quichotte. Ainsi donc, madame la duchesse, voici votre gouverneur revenu à vos pieds, qu'il baise, et revenu surtout de l'idée qne les gouvernements soient faits pour lui. Je a'm veux plus, je vous remercie; je me remets paisiblement au service de mon ancien maître , auprès de qui , si quelquefois j'éprouve de petits accidents, je trouve du moins de la joie , du pain et de l'amitié. -

aqmi-l h, Gotigic

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Tel fut le diieours de Saneho , que don Quicboue lui-jnéme applaudit , après avoir craint d'abord qu'il ne lui échappât quelque sottise. Le doc l'embrassa tendrement, et l'assura qu'il était fiché de le voir renoncer si vite au métier de gouverneur, mais qu'il allait s'oceuper de lui donner une autie place, moins difficile et plus lucrative. La duchesse voulut aussi emt»asser son ancien ami, et donna l'ordre à son maître d'Iiôtel que les soins les plus attentif le consolassent de ses disgrâces.

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