‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 16 sur 146 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CONVEtlSitTION INTÉitESEAIiTE ENTHE DON OVICBOTTE ET SON ïCUiER.

Sancho, à peine échappé anx valets des bénédictins, était resté témoin du combat , en priant Dieu pour don Quicbotle. Le voyant vainqueur et prêt à remonter sur Rossinante, il accourut promptement se mettre à genoux devant lui , prit sa main , la baisa, et d'une voix respectueuse ; •• Mon bon maître, lui dit-il, si votre seigneurie avait pour agréable de me faire présent de 111e que vous venez de gagner, vous pouvez être certain que je la gnu* vernerai de manière à vous rendre satisfait. — Mon pauvre amii répondit don Quichotte, ce ne sont point ici des aventures dites, ce sont de simples rencontres, oii tous les profits se bornent souventa revenir avec la tête cassée on une oreille de moins. Prends patience; une autre occasion te vaudra le gouvernement. " San- ' ciio le remercia , lui baisa la main : et , après l'avoir aidé a remonter sur Rossinante, il le suivit au trot de sun Sue.

Notre héros, à peu de distance , quitta le grand chemin pour ' entrer dans un bois. « Écoulez, lui dit l'écoyer, je pense qu'il serait prudent de nous retirer dans quelque église. Vous avez laissé bien malade celui que vous avez combattu ; si la sainte Hermandaden a connaissance, elle commencera par nous con-

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duire en prison . Une fois là, Dieu sait quand ou eu sort. — Eii ! où as-tu vu, reprend don Quichotte, où as-tu jamais lu qu'un chevalier errant ait été mis en justice pour avoir envoyé ses ennemis dans le Tarlare ? — Monsieur, je ne connais pas le Tartare, mais je connais la prison, et je sais que la sainte flermaudad y envoie ceux qui se battent en duel. — Ne crains rien , ami , ue crains rien ; si l'Herniandad m'attaquait , c'est moi qui la ferais captive. Mais réponds sans flatterie, as-tu vu sur la terre habitable un chevalier plus vaillant que moi 7 As-tu trouvé dans les histoires que tuas lues- quelqu'un plus ardent à l'attaque, plus opiniâtre dans la défense, plus adroit en parant les coups , plus vigoureux eu les frappant? — Ma foi je vous dirai, monsieur, que je n'ai pas beaucoup lu d'histoires , parce que je ne sais ni . lire ni écrire; mais je gagerais bien que jamais je n'ai servi un maître aussi hardi que vous. Prions Dieu seulement que cette hardiesse ne nous mène pas où je disais. Pour le présent , votre seigneurie devrait panser son oreille , d'où îl sort beaucoup de sang. J'ai dans le bissacun peu de charpieavecde l'onguent blanc, que je vais vous donner. — Ah ! mon ami, si j'avais songé à faire une petite Sole du baume de Fier-à-bras , nous n'aurions besoin d'aucun remède. — Qu'est-ce que cette drogue-là? — C'est un baume dont j'ai la recette, avec lequel on se moque des blessures et de la mort. Quand une fois je l'aurai fait , Sancho , et que je t'aurai donné la fiole, si tu me vois , dans un combat, coupé parle milieu du corps, ce qui nous arrive presque tous les jours, tu n'as qu'à ramasser promptement la moitié qui sera par terre, la rapprocher, avant que le sang se fige, de l'autre moitié restée sur la selle, en prenant garde de les bien ajuster ensemble; après cela, tu me feras boire seulement deux doigts de mon baume, et tu me verras frais et sain comme une pomme de reinette. — Si cela est, monsieur, je renonce dès ce moment au gouvernement de l'Ile , et je ne vous demande pour récompense de mes services que la recette de ce baume-la. Je suis toujours sûr de le vendre trois ou quatre réaux l'once, et cela me suffira pour passer ma vie honorablement. Il s'agit de savoir s'il cod le beaucoup a faire. — Avec moins de trois réaux on en a plus de six pintes. . — Et, mardi! qu'atiendez-vousdonc? enseignez-moi cette re-

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cette.— Va , mon ami , ce secret n'est rien ; je t'en apprendrai bien d'autres. A présent panse mon oreille, je t'avoue qu'elle me lait mal. ■

Sancliotiradabissacderongaentetdelacbarpie; mais quand doD Quichotte aperçut qoe son casque était brisé, il fut sur le point d'en perdre l'esprit. •> 0 créateur de toutes choses , s'écriat-il en tirant son épée et levant les yeux vers le ciel , recerez le serment que je fais de ne manger pain sar nappe, de ne m'appiocher de ma femme, d'observer encore beaucoup d'autres choses dont je ne me soutiens point, mais qu'observa le marqnis de Mantoue dans ime occasion semblable , jusqu'à ce que jenoesoisvengë de l'insolent qui m'a bit cet affront. — Vous ne prenez pas garde, interrompit Sancho , que si le chevalier l'en va trouver madame Duldoée, comme vous le lui avez ordonné, TOUS n'avez plus lien i lui demander. — Ce que tu dis la, reprit don Quichotte, est raisonnable; j'annule le serment que je viens de faire pour ce qui r^arde ma vengeance; mais je le confirme et le renouvelle jusqu'à ce que j'aie conquis un casque aussi bon, aussi préoieux que le ^meui armet de Mambrjn , qui coûta si cher à Sacripant. — Ne jurez dooc pas comme cela, monsieur; vous pourriez Tousdamaer pour rien. Si nous sommes longtemps â trouver un homme avec un casque, dans un pays où l'on ne voitque des muletiers et des charretiers, reaterez-vous sans manger de pain, pour faire comme le marquis de Mantoue? — Qu'oses-tu dire ? Je suis sùi qu'il ne se passera pas deux heures sans ^oe nous voyions arriver ici un plus grand nombre de chevaliers qu'il n'en a paru an siège d'Albraque. — Je ne m'y oppose point; et Dieu veuille que cette fois-ci nous puissions attraper cette Ile qui me fait tant soupirer ! —Tu l'auras, n'en doute point. D'ailleurs, si elle te manquait, n'avons-nous pas le royaume de Danemark, ou celui de Sobradise, qui se trouvent là tout portés, et qui te conviendront encore mieux, puisqu'ils sont en terre ferme ?

■ Mais, ajouta-t-il, laissons cela ; et dis-moi si tu n'aurais point quelque chose à me donner à manger , en attendant que nous puissions nous retirer dans un château , pour y passer la nuit et foire mon baume ; car pardiea ! je souffre beaucoup de mon

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oreille. — J'ai bien là un peu de pain , avec un oignon et du fromage. Je n'ose guère présenter cela à un chevalier de votre importance. — Tu me connais mal , ami. Si tu avais tu comme moi toutes les histoires de chevalerie , qui ne laissent pas d'être nombreuses, tu saurais que mes braves confrères ne se mettaient jamais à table , si ce n'est dans les banquets des rois. Le reste du temps ils vivaient de l'air; et comme ils étaient hommes cependant , et qu'un peu de nourriture leur était nécessaire a la longue, nous pouvons croire que dans les foréis, dans les déserts qu'ils parcouraient, sans y trouver sans doute de cuisinier , leurs repas étaient quelques mets rustiques , tels que f^i que tu me présentes. Suivons, suivons leur exemple, et ne cherchons pas à rien innover. — Cela étant, monsieur, désormais je fournirai le bissac suivant les régies de la chevalerie ; c'est-â-dire , de fruits secs pour vous , et pour moi, qui ne suis qu'un écuyer, de quelque chose de plus nourrissant. — Je ne t'ai pas dit, Sancho, que nous ne devions manger que des fruits secs , mais qu'il était vraisemblable que c'était la nourriture ordinaire des chevaliers, ainsi que certainesherbes que je connais. — Ahl tant mieux, monsieur, je suis bien aise que vous connaissiez ces herbes-là ; car m'est avis que quelque jour nous en aurons sûrement besoin. >>

En s'entreteuant ainsi , nos deux aventuriers dînaient ensemble. Le désir de trouver un gtte avant la nuit leur fit abréger leur frugal repas; mais, malgré leur diligence, le soleil déjh couché les força de gagner quelques cabanes de chevriers qu'ils découvrirent près de là. Sancho ne se consolait point de ne pas coucher dans un bon village ; don Quichotte , au contraire, était charmé de passer la nuit à la belle étoile, parce qu'il lui semblait que celte manière de dormir confirmait d'autant mieux sa chevalerie.

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