‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 19 sur 146 · CHAPITRE X[II · texte numérisé non relu

CHAPITRE X[II

COaUFIIT DON QDICHOTTG SE HENDIT AUX TIIHtHAILI.IS DB CHHTUtnnn.

L'aurore commençait à peine à éclairer l'orient , que (es chevriers, déjà debout, vinrent demander au chevalier s'il persistait clans son dessein d'aller voir l'enterrement de Clirysostome. Don Quicliolte se leva, donna l'ordre à Sancbo de seller Rossinante, et, de compagnie avec les chevriers, se mit aussitôt en chemin.

Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils rencontrèrent six bergers couverts de pelisses noires , couronnés de laurier-rose et de Cf près , portant à la main des bâtons de houx. Avec eux venaient deux gentilshommes bien moDlés , suivis de trois valets à pied. Les deux troupes, en se joignant, se saluèrent avec politesse; et, se disant qu'elles allaient au même lieu, elles marchèrent ensemble.

Un des deux gentilshommes à clievat , après avoir lié la conversation avec don Quichotte sur la mort funeste de Chrysostome , et sur l'étrange caractère de la bergère Marcelle , prit la liberté de demander à notre héros pourquoi , dans la profonde paix dont on Jouissait en Espagne, il allait armé de la sorte. « Ma profession m'y oblige, lui répondit don Quichotte; le repos et la mollesse ne conviennent qu'aux habitants efféminés de la cour : mais les travaux, les veilles, les armes, sont l'apanage de ces guerriers si renommés dans le monde sous le nom de chevaliers errants ; j'ai l'honneur d'en faire partie , quoique sans doute le moins grand de tous. ■

Le gentilhomme , qui s'appelait Vivalde , et qui avait de l'esprit, fut un peu surpris de cette réponse; .et voulant connaître davantage cet homme, au moins extraordinaire, il le pria de lui dire ce qu'il entendait par des chevaliers errants. ■ Je m'étonne , reprit don Quidiotte , que voire seigneurie ne connaisse pas l'histoire de la Grande-Bretagne, et de ce fameux roi Aitus, qui vit encore enchanté sous la Bgure d'un corbeau : tradition si révérée , qu'aucun Anglais , depuis ce temps , n'a jamais osé

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tuer de corbeau. Sous ce graad roi fut inslitué l'ordre des chevaliers de la Table ronde. Alors vivaient la reine GeDièvre, son amant Lancelot du Lac, et cette bonne dame Quintagnone. la respectable médiatrice de leurs touchantes amours. Depuis cette époque, les grandes actions desAmadis, des Floritmarte, des Tiran le Blanc, de beaucoup d'autres guerriers illustres, ont propagé , Eoutenu cet ordre si beau jusqu'à nos jours , où , comme vous lesavez, nous avons tous presque vuet connu l'invincible don Bélianis. Voilà , monsieur, ce que c'est que la chevalerie errante, dont j'ai l'honneur de vous répéter que je fois proféssion, quoique assurément très-inférieur aux héros que j'ai nommés , mais tâchant du moins de les imiter eu parcourant les déserts et cherchant les aventures. »

Vivalde , après ce discours , devina ce qu'était don Quichotte- Comme ils avaient encore du chemin à faire, il voulut s'en amuser; et affectant beaucoup degêrieux: •> Seigneur chevalier, ditil, vous avezchoisi, ce me semble, la plus dure des professions; celle de chartreux n'est pas si austère. — Klle peut être aussi austère , répond le héros ; mais aussi utile , non : car les religieux, tranquilles dans le sHn de l'abondance, n'ont qu'à prier Dieu pour le bonheur des hommes ; or c'est nous qm donnons ce bonheur, c'est nous qui faisons ce que les religieux demandent; et ce n'est pas dans nne cellule , à l'abri des injures du temps, que nous acquittons nos devoirs ; c'est en plein air, au soleil d'été , aux frimas d'hiver, à coups de lance et d'épée. Nous sommes le bras de Dieu sur la terre, les ministres de sa justice. Celte mission, moins sainte peut-être, mais plus difBcile, plus rude que la vie contemplative, ne peut se remplir qu'à force de travaux, de peines, de sueurs, de sang. Si quelques-uns de nous ont Uni par être empereurs, croyez, monsieur, soyex sAr qu'il leur eo a coûté cher; et que, sans les sages enchanteurs qui les ont aidés , ils auraient peut-être trouvé quelque mécompte dans leurs espérances.

a — Je suis de votre avis, reprit Vivalde : mais il me semble avoir ouî-dire une chose qui me fait de la peine ; c'est que ce n'estpoint dutout par amour de la vertu, par un véritablif désir de plaire a Uieu fu servant les hnmmei, <|De les chevaliers

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errants k livrent à de si grands trarwx : c'est uniquement pour so rendre plus agréables à ans certaine dame à laquelle lis rapportent tout, dont ils ont toujoon le nom à ialxwche, qu'ils invoquent dans les combats, cerome si c'était leur divinité. Je vous avoue qu'à mes yea:< un bnt aussi peu clirétien diminue beaucoup leur mérite. — Monsieur, répondit don Quieliotte, e'eit une coutume si nicienne, si rëTérée parmi nous, qu'elle ne peut se changer. Il est reçu, il est consacré par une inOnité d'exemples , que tout chevalier, au moment d'entreprendre une grande aventure, élève tendrement ses yeux vers celle qui règne sur ses pensées. Il est mitue obligé , quoique certain de n'en être pas entendu , de lui adresser entre ses dents quelques paroles de tendresse , de soumissioa , de confiance. Cela m'empêche pas , mongieur , que l'amour de la verts ne soit le mobile do ses actions. Mais il se soumet à l'usage ; il sait que le ciel serait plutôt sans étoiles qu'un chevalier errant sans dame ; que l'amour est notre essence , que c'est lui qui constitue nn vrai chevalier ; et si vous en avez connu qui ne fiissent point amoureux , je tes tiens pour non légitimes, pour des usurpateurs de la chevalerie , dans laquelle ils se sont glissés par surprise , par supercherie , comme des Blous ou des larrons.

• — Ne vous fSchez pas, dit Vivalde; et daignez voDsrappelerqne don Galaor, frère d'Amadis, n'entjamais de dame connue. lime semble pourtantquesa gloire n'en a pas été ternie. — UnebiroDdélie ne ^t pas le printemps, interrompt notre héros;' d'ailleurs, monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, je sais de trèsbonne part que ce Galaor, qui se permettait à la vérité de faire sa cour à beaucoup delwlles, aimait ait fond une certaine dame, à laquelle lise recommandait, sans que cela Ùt di> bruit.— Puisqu'il est ainsi , je ne doute point qu'un chevalier tel que vousnesett esclavede l'amour. JT ose supplier votre seigneurie , s\ moins qu'elle ne se pique d'être aussi discrète que don Galaor, de nous apprendre le nom, de dous dépeindre les chartnes de cette heureuse beauté qui doit désirer sans doute que l'univers soit informé de son pouvoir sur votre cœur, d

Don Qnichotte alors fit un grand soupir : <• Hélas! reprit-il, j'ignore si cette dooce enneniie approuve ou non qt» je publie

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RO SON (imCHOTTR.

l'honDeurde vivre dans ses fers. Tout ce que je puis répondre aui questions polies que vous me faites , c'est qu'elle se nomme Dulcinée , et qu'elle est du Toboso ; quant à sa qualité , monsieur, elle doit être au moins princesse, puisqu'elle est reioe de mes destinées. Ses attraits sont au-dessus de tout ce que l'imaglnation des poètes peut inventer de plus parfait. L'or fin compose ses cheveux ; son front ressemble aux champs élysées ; ses sourcils sont deux arcs-en-ciel, ses yeux des soleils , ses joues des roses, ses lèvres du corail, ses dénis des perles; son cou fait honte à l'albâtre, son sein au marbre , ses mains a l'ivoire, son teint à la neige ; et tout ce qu'on ne voit pas , monsieur, autant que je le présume, ne peut trouver d'objets de comparaison. — Je voudrais savoir, répliqua Vivalde, à quelle puissante &milie elle appartient. — Monsieur, je ne vous dirai' point qu'elle descend des Curtius , des Scipions , des Caius de Home antique, ni des Colonne, des Vrsins de Rome moderne : elle ne vient pas non plus des Moncade, des laCerda, desManrique, des Mendoze, ou des Gusman de notre Espagne; non plus que des Ménézès ou des Castro de Portugal : elle est d'une maison du Toboso de la Manche, maison nouvelle peut-être, mais qui n'en sera pas moins la tige des familles les plus illustres : et point de réflexions , s'il vous plaît, si ce n'est aux conditions qu'écrivit Zerbio au-dessous des armes du fameux Roland : Poar y toucher il/aut combattre. ■

Les* chevriers écoutaient cet entretien avec une grande attention, et commençaient à soupçonner que don Quichotte n'était pas très-sage. Le seul Saucho, qui croyait aveuglément tout ce que disait son mattre, qu'il connaissait depuis l'enfance pour le plus honnête homme du monde, ne pouvait comprendre qu'étant si voisin du Toboso , il n'eût j.amais entendu parler de cette belle princesse Dulcinée. Il suivait la troupe en réfléchissant à cette singularité , lorsqu'on vit descendre entre deux montagnes une vingtaine de bergers couverts de pelisses noires et couronnés de cyprès. Six d'entre eux portaient un cercueil. «Voilà, dit un des chevriers , le corps du pauvre Chry sostome. • Alors on se hâta d'arriver, en même temps que le convoi , près d'uoe.fbsse que quatre bei^ers creusaient au pied d'un rocher.

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