‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 30 sur 146 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

COKQCËTE DB L'aBIEI AE miUBBm.

Dans ce momeDl it vint à tomber un peu de pluie. Sancho voulait chercher son abri dans les moulins ; mais dou Quichotte les avait pris en aversion , jamais il a'j voulut entrer ; et , tour^ nant à droite, il n'avait pas fait beaucoup de chemin, lorsqu'il aperçut de loin un homme à cheval, qui portait sur la tête quelque chose d'aussi brillant que de l'or. > Sancbo, s'écria-t-il plein de Joie, tous les proverbes sont vrais, principalement celui qui dit que lorsqu'une parle te ferme une autre l'ouvre bientôt. Cette nuit la volage fortune a semblé se jouer de mes espérances , mais ce matin elle vient m'offriruabeaudédoniniagement : selon toutes les apparences, le guerrier que je vois là-bas porte sur sa téta l'armet de Mambrin, que J'ai juré de conquérir. — Monsieur, répondit Sancho, si j'avais la permission de parler comme autrefois, je vous dirais de prendre garde que ceci ne soit encore des moulias à foulon. — Va-t'en au diable avec tes foulons. Quel rapport peut-il y avoir entre un casque et des moulins? — Plus que vous ne pensez, monsieur. Mais il m'est défendu de m' expliquer. — Malheureux incrédule, comment veux-tu que Je m'ahuse? ne Tois-tu pas venir à nous ce chevalier monté sur un cheval grit pommelé, portant sur sa tête un casque d'or? — Je vpisbienun homme monté sur on &ne gris comme le mien , qui a sur la tête- Je ne sais quoi qui reluit. — Ce Je ne sais quoi est l'arniet deMambrio. Allons, éloigne- toi promptement, et laisse-moi seul. Tu vas voir comment, saos perdre letempsen paroles, je vais termioer cette aventure, et in'emparer de l'armet. — Mon Dieu ! monsieur, l'embarras n'est pas de m'éloigner ; mais je souhaite qu'il n'y ait pas ici des foui ODS.— Je vous ai déjà dit, frère , que vos réQexious m'eiinuient; et si vous jne rompez encore la tête de foulons, niordieu I Je vous corrigerai de manière à vous en faire souvenir longtemps, n Sancbo craignit la colère de son maître, et nesouffla plus. Je dois mettre au fail mes lecteurs de ce que c'était que ce guerrier, ce chevalet cet armet. Il y avait dans ces environs un village et un hameau si petits et à voiiîm l'un de l'autre, que le

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même bartiier serrait pour les deux. Or ce jour-là un malade du hameau avait i)esoin d'une taigoée, et un autre habitant de se faire la barbe ; le barbier se rendait chez eux avec ses lancettes et son bassin de cuivre jaune : surpris par la pluie , craignant de gâter son chapeau , qui sans doute était tout neuf, il avait mis sur sa léle ce bassin de buivre, qu'on TOjait luire d'un quart de lieue. Il était monté sur nn Ane gris , comme l'avait dit Sancho; et don Quichotte dans tout cela voyait un chevalier sur un beau cheval gris pommelé, la tête couverte d'un easqued'or. Quand le pauvre barbier fut près , notre bén», sans explication , courut à lui ta lance en arrêt. Le barbier, qui vit arriver ce fantôme, se jette promptement à bas de son due, et , plus léger qu'un chevreuil , commence à fuir dans la eampague , en laissant par terre le bassin de cuivre. * Le païen n'est pas sot, s'écria don Quichotte; il imite le castor, qui, poursuivi par les chasseurs, se coupe tui-mâme e» qu'on veut de lui. >Sancho ramasse ce précieux aimel. << Par ma foi! ditl'écufer en prenant le plat h barbe , ce bassin-là est encore neuf, et «snt au moins huit réaui. > 11 le remet à son maître, qui. l'essayant sur son fjmil, et le tournant , le retournant pour l'y faire tenir , disait avec étonnement : * Le païen pour qui l'on forgea ce casque devait avoir une furieuseiête ! Encore vois-je avecdouleur qu'il y manque tout lemorion. ■ Sancho faisait tous ses efforts pour ne pas rire, se souvenant de la leçon qu'il avait reçue. ■> Qu'as-tu donc, lui dit don Quichotte. — Rien, monsieur, répondit-il; je songea la grosse tête du premier possesseur de cet armet, qui ressemble siugulièrement a un plat à barbe. — Il est vraisemblable, Sancho , que ce casque enchanté sera tombé par hasard dans les mains de quelque ignorant , qui , sans cocnidtre son mérite , ea aura fondu la moitié ; de l'autre il aura bit ce que tu vois , qui à la vérité e un peu l'air d'un plat àbarhe. Hais que m'importe? je sais ce qu'il vaut ; je le ferai remettre en état , et j'aurai nn casque beaucoup meilleur que celui que le dieu Vnlcain forgea pour Icdieu des batailles: en attendant, je vais le porter tel qu'il est.— Vous êtes le maître, monsieur; maisqueferez-vousdecet im, je veux dire de ce cheval gris pommelé , qui ressemble aussi beaucoup à un Sne gris ? Au train qu'a pris son pauvre malin.

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je n« crois pas qu'il revienne le diereher; et , par ma barbe ! le roussin o'est pas mauvais. — Moa usage n'est pas de dépouiller ceux que j'ai vaiocus , et les chevaliers d'anirefois ne s'empa* raient guère des ehevau^i de leurs ennemis, à moins qu'ils n'eussent perdu le leur dans le oombat. Laisse donc ce cheygl nu cet Sue, comme tu voudras l'appeler; bSd mattre le viendra reprendre.— J'aurais pourtant quelque envie de le troquer contre le mien, qui ne me paraît pas si bon. Les lois de la dievalerie sont terriblement étroites , si elles ne pennetieot pas de changer un âne contre nn 9re. Ai-je du moins la liberté de changer tes bits? — Je n'en sois pas sûr; mais jusqu'à ce que je sois raieuT informé, je pense que lu peux le Mre. ■

Autorisé par cette dénsion , Saneho prit le b3t tout neuf de rSne jnHs pommelé , et se hâta d'en parer le sien , qui lui en sembla deux fois plus beau. Cela fait, dos voyageurs déjeunèrent des restes de leur souper, burent ensemble de l'eau du torrent, sans retourner la tête du c6té des moulins , et, redevenus bons amis, ils continuèrent leur route, en laissant aller à sou gré Rossinante , que l'âne suivait avec nne fidèle amitié. Bientôt ils se trouvèrent dans la grande route. Alors Saneho dit à son mattre :

« Je vous demande, monsieur, la permission de caiiser un peu avec vous : depuis que votre seigneurie m'a imposé ce terrible silence, j'ai perdu une foule de bonnes pensées , et je voudrais mettre à profit celles qui me viennent dans ce moment. — Parle, . Sancbo, répondit don Quichotte, mais sois bref; les meilleurs discours ennuient quand ils se prolongent. — Depuis quelques jom^ , monsieur , je réfléchis que nous ne gagnons pas graud'cbose â chercher ainsi les aventures; car enfin , vous avez beau vaincreetfoiredebelles actions dans ces déserts, personne ne les voit , personne n'en sait rien ; et votre valeur n'obtiendra point ainsi ta renommée dont elle est digne. Mon avis serait que nous OMS missions au service de quelque empereur, ou de quelque prince qui fût en guerre avec son voisin , parce qu'alors votre courage , votre force surnaturelle , votre sagesse incomparable , seraient utiles , seraient en vue, et nous attireraient des récompenses : alors vous ne manqueriez pas d'historiens qui mettraient par écrit vos exi^oits. J« ne parle pas dès mieas , je sais qu'ils ne

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passent pas ma petite qualité d'écuyer; qwnqiie, si I'ob pirle des écnyers dans les histoires de chevalerie , j'espère y tenir ma place. — Ce que lu dis-là • Saacho , ne maiique pas de raiwD ; miiis avant d'arriver à ce point il est nécessaire d'avoir ud ptu couru le monde en cliercliauC les aventures, afin d'avoir acquis de la gloire. Une fois que l'on est connu, voici comme les choses se passent ordinairement :

<■ Un chevalier arrive à la coar d'un puissant monarque : tout le monde, jusqu'aux petits enfants, courent le recevoir aui portes de la capitale ; on l'entoure , on l'aecompiq^ en criant : Cest le chevalier du Soleil , ou du Sapent , ou de quelque autre emblème qu'il a su rendre cél^re; c'est celui , dit-on , qui vainquit en cofnbat singulier le géant Brocabrun du bras d'acier^^lui qui désenchanta le grand Mamelu de Perse, retenu captif par un magicien depuis près de neuf cents ans. Ses louanges , ses grandes actions volent de bouche en bouclie jusqu'aux oreilles du roi , qui se met aux fenêtres de son palais. Le roi , qui connaît déjà de réputation ce chevalier , le voit à peine paraître, qu'il se retourne vers sa suite, et dit : Allons! que tous tes chevaliers de ma cour aillent recevoir la fleur de la chevalerie. On obéit, et le roi lui-même vient au-devant du chevalier jusqu'au milieu du grand escalier; il lui tend la main, l'embrasse, et le mène aussitôt â l'appartement de la reine. La se trouve l'infante sa fille, qui est une des plus belles princesses de la terre. A peine l'infante et le chevalier jettent les yeux l'un sur l'autre , que, par un attrait plus qu'humain , sans savoir comment ni pourquoi, ils s'enflamment réciproquement, et hrlHent de trouver tes moyens de se parler de leurs tendres peines. Onconduit le chevalier dans un apparte[iienisuperbe;on]e désarme, et l'on couvre ses épaules d'un nchemanteaud'écalarte.^'ilétaitdéjà beau sous le fer, combien leparait-ildavanisgesouslapourprelll va souper avec le roi , avec la reine et l'infante, à laquelle il lance à la dérobée des regards remplis d'amour ;et la jeuneprincessey répond avec la pudeur convenable; car elle est extrêmement pudique.

• Le souperfîni,ron voit entrerdans la salle un hideux et petit nain qui condoit une très-belle dame au milieu de deux géants. Le naiujiropose une aventure, arrangée par un »adàa

«nchanteur, de laaDière que celui qui la termÏDera sera regardé comme le meilleur chevalier du monde. Le roi ordonne à tous les chevaliers présents d'Éprouver celte aventure : nul n'en vient à bout que le chevalier nouvellement arrivé. Sa gloire en augmente, et l'infante est ravie d'avoir si bien placé ses affections. Ce qu'ilyade bon, c'est que le roi se trouve Justement eu guerre avec UQ autre puissant monarque, et qu'au bout de quelques jours le chevalier lui demande la permissiou d'aller servir dans ses armées. Le roi y cousent avec joie ; le cbevalier l'en remercie avec respect; et le m£me soir, dans la nuit, il va faire ses adieux à rinEaiite, à travers une jalousie qui donne sur le jardin, où la jeune princesse est déjà venue souvent lui parler , suivie d'une demoiselle d'honnettr qu'elle a niise dans sa confidence. Le clievalicr soupire beaucoup, l'infante s'évanouit; la demoiselle va chercher de l'eau , et témoigne une grande inquiétude que l'aurore ne paraisse ; parce que l'honneur de la princesse lui est plus cber que sa vie. L'aurore ne parait point; l'infante revient à elle, et daigne passer sa main blanche au travers de la jalousie ; le chevalier y attache ses lèvres , et la baigne de ses larmes. Il convient ensuite d'un certain moyen pour dojiner à la princesse de ses nouvelles, et la princesse le prie de hâter autant qu'il pourra son retour. Le chevalier le promet , le jure , baise encore la main de l'infante, et se retire pénétré d'une si grande douleur, qu'il est tout près d'expirer.

n II regagne son appartement , se jette sur son lit, et ne peut dormir. Dès qu'il fait jour il se lève , va prendre congé du roi, de la reine, et démande la permission de prendre aussi congé de l'inËinte. Mais on lui dil qu'elleest indisposée ; et notre chevalier, qui ne doute point que ce ne soit un effet de sa douleur , est près Je se trouve^ mal. La demoiselle d'honneur, qui est là, court tout rapporter à la princesse. La princesse pleure beaucoup, et dit à sa demoiselle d 'bon ueur qu'un de ses plusgrands cliagrius est d'ignorer si son chevalier est de race royale. La demoiselle l'assure que son chevalier ne serait pas si brave, si galant et si aimable, s'il n'était pas de race royale. Ces raisons consolent un peu l'infante, qui , pour ne rien faire paraître, •on de sa diambre au bout de deux jours.

« Le chevalier est déjà bien loin. II fait la guerre , combat, triomphe, gagne ptuèieurs batailles, prend une foule de filles : tout cela est l'affaire de peu de temps. Il revieot h la cour, va voir l'iofante à la Jalousie , et convient avec elle de demander sa main pour récompense de ses services. Il la demande ; le roi la refuse , parce qu'il ne connaît pas la naissance de clievalier : mais, soit qu'il l'enlève, soit autrement, l'infante finit par être sa femme; et le père en est ravi , d'autant plus qu'on découvre bientôt que le clievalier est fils d'un très-puissant roi de je De sais quel royaume, qui souvent même n'est pas sur la carl£. Alors nécessairement le père meurt, l'infante hérite; et voilà le chevalier roi. Voilà le moment de récompenser son écuyer : OD lui donne une lie , et on le marie avec la demoiselle d'hODaeur qui a servi les amours de l'infante, et qui presque toujours est la fille d'un duc ou d'un grand seigneur du royaume.,

■ — Voilà le plusheau, pardi \ s'écria Sancho ; et c'est tout ce que je demande. Par ma foi , monsieur, je suis convaincu que tout cela doit arriver au chevalier de la Triste Figure. — N'en doute point, mon ami; car tout ce que Je viens de raconter est toujotirs arrivé exactement de même à tous les chevaliers errants. II ne reste plus qu'à nous informer quel est le roi païen ou i^rétien qui est en guerre et qui a une Jolie princesse. Nous avons du temps pour cela. Ce qui m'inquiète davantage, c'est que lorsque nous eu serons là J'aurai de la peine à prouver qoejesuisde famille royale. Quoique assurément Je sois gentilhomme , et hien reconnu pour tel , le roi aura peut-être de la répugnance fi me donner sa fille , si le sage qui écrira mon histoire ne parvient pas à découvrir que Je suis arrière- petit- fil s de souverain. Il est vrai que j'aurai la ressource d'enlever l'infante, qui ne demandera pas mieux ; et le temps ou la mort apaisera la colère du roi mou beau-père. — Vous avez raison, monsieur, et Je suis d'avis que vous commenciez parrenlèvement. Ce n'est pasia peine, commedisent certains vauriens, de demander ce qu'on peut prendre ; une fois qu'on est nanti, ou plaide à merveille de loin. Ce que J'y vois de plus triste, c'est qu'en atteodaut que la paix se fasse , et que vous jouissiez tranquillement du royaume, le pauvre écuyer vivra de l'air du temps, et se

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passera de récompense, à moins que la demoiselle d'honneur De se fasse enlever avec l'infante, ce qui serait assez convenable. — Personne oe s'y opposera, Sancho , surtout quand elle t'aura jugé digne de deveoir son époux. — Oh! pour digue, il n'y a rien à dire: je suis des vieux chrétiens , monsieur, et cela suffit pour être comte. AJlez, soyez persuadé que le manteau ducal m'ira fort bien '.j'ai déjà été bedeau d'une confrérie, et j'avais si bonne mine avec ma robe, que tout le monde disait qu'il fallait me faire marguillier. Vous jugez qu'une robe d'or et de perles ne gâtera rien à l'air de mon visage. — Sans doute; mais je t'exhorte alors à le faire plus souvent la barbe. — J'aurai un barbier pour cela, qui ne me quittera poiot, et qui marcliera toujours derrière moi; comme une fois que j'étais à Madrid, je vis passer un tout petit monsieur, suivi d'un autre beau mon- EÎeur qui s'arrêtait quaod le premier s'arrêtait, marchait quand il marchait , se retournait quand il se retournait , enfin avait l'air d'être sa queue. Je demandai ce que cela voulait dire ; oa me dit que le tout petit monsieur était un grand, et que l'autre était son écuyer, et que l'usage voulait qu'il se tînt toujours derrière. Cela me parut singulier, et je le notai dans ma têle. — Ainsi, Sancho , au lieu d'un écuyer, tu veux avoir à (a suite un barbier î — Sans doute, cela me parait plus utile et plus raisonnable. Mais chargez-vous de devenir roi et de me faire comte, moi je me charge de tout le reste. »

Ils en étaient là lorsqu'on levant les yeui ils aperçurent ce qu'on va dire.

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