‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 33 sur 146 · CHAPITRE XXUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXUI

UNAIBES QUI ABflIVÈBEKT A Ni

Don Quichotte, se voyant ainsi payé de ses bienfaits, s'écria : « Sancho , l'on a raison de dire que Jamais on ne gagne rien à obliger des méchants. J'aurais dû suivre ton conseil : à l'avenir je serai plus sage. — Vous, monsieur? répondit l'écuyer; vous serez plus sage quand je serai Turc. Mais puisque vous regrettez de n'avoir pasécouté mes avis, écoutez-les doncà présent. Décam-

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pons vile , croyez-moi ; car je vous ùvenis que toutes vos chevaleries ne seiaieiit pas d'un grand profit avec la Sainte-Bermondad. Elle oe donnerait pas deux maravédis de tous les chevaliers errants du monde; et je erois déjà entendre ses flèches à mes oreilles. — Mon pauvre Sancho, tues naturellement poUron; mais, pour que tu ne me reproches point d'être opiniâtre, je veux bien faire ce que tu désires , pourvu que dans tout le cours de ta vie, et même à l'iDSlant de ta mort (prends bien garde à cette condition), il ne t'arrive jamais de dire que je me suis éloigné par le moindre sentiment de peur. Si tu le dis , Saucho, tu as menti. tu mens , tu mentiras. Jx seul soupçon que la pensée pourrait L'en venir me ferait rester ici pour attendre, pour défier, nonseulement cette Sainte-Hermandad , si redoutable pour toi , mais toute l'Uermandad des douze tribus d'Israël , et les sept iVlacbabées , et Castor et Poltux , et tout ce qu'il y eut de frères au inonde. — Monsieur , se retirer n'est pas fuir , comme s'exposer de gaieté de cœur à un danger inutile n'est' pas raisonnable. L'homme sage ne risque pas tout d'une fois , et se garde aujourd'hui pour demain. Quoique je ne sois qu'un pauvre paysan, j'ai c« qu'on appelle no peu de bon sens, et ma caboche, qui ne me trompe guère , m'avertit que vous ferez fort bien de remonter sur Rossinante et de me suivre le mieux que vous pourrez. •

Don Quichotte obéit sans répliquer. Sancho, qui marchait devant sur son âne, entra dans la Sierra-Morena , avec le projet de s'y cacher quelques jours. Ce qui donnnit un peu décourage à notre écuyer, c'est que le sac des provisions avait échappé, comme par miracle , aux recherches des galériens. Certains d'avoir de quoi vivre, nos voyageurs pénétrèreiit jusqu'au milieu des montagnes , et ne s'arrêtèrent qu'à la nuit. Arrivés au pied . d'un rocher, ils s'endormirent sous de grands lièges. Mais le destin qui les poursuivait amena justement dans le même lieu Giuès de Passamont, ce fameux voleur délivré des galères par don Quichotte, et qui avait aussi ses raisons pour craindre la Sainte-Hermandad. Passamont trouva nos héros ensevelis dans un profond sommeil ; et comme la reconnaissance n'était pas la vertu qu'il pratiquait le plus , il ne se fit aucun scrupule de voler l'âne de Sancho , qui lui parut beaucoup meilleur que Rossi-

nante. L'anroTe brillait à peioe que l'écuyer , se réreillant , s'aper^ qu'il n'aTait plus son Sue, et se mit à jeter des cris entremâésde sanglots. ■ O mon Itdèle ami ! disait-il, et le bienaimé de moa «Bur! toi qui naquis daos ma maison, toi qui ne m'as pas quitté d'un instant , et don l'enfance et la jeunesse nie eoûtènnt de si tendres soins , je ne te verrai dooe plus ! je t'ai donc perdu pour jamaist Eh! comment oser revenir sans toi dans l'asile où nous TÏTions ensemble ? comment (ser reparaître devant ma Ëemme , dont tai étais le favori ; mes enfents , dont tu fcôsais la jtne; mes voisins , qui te regardaient tons d'un œil d'envie? O mon Ane I mon âne cbéH ! sans tn la vie ne m'est plus rien : Hélas! toi seul la soutenais , puisqa'avee vingt-sii maravédisqueta gagnais chaque jour tu payais presque ma dépense, Ah! je n'en aurai plus besoin; je f ai perdu, je vais mourir. »

Don Quichotte, éveillé par ces plaintes, consola Sancho de son mieux , lui fit un beau discours moral sur les aeddeuts de la vie ; mais il ne pût essuyer ses larmes qu'en lui promettant de lui donner trois ânons, de cinq qu'il avait chez lui.

L'écuyer, encore sau^tant, remercia son maître de sa bonlé> puisse mit à le soi vre tristement à pied, portant le sac de provisions, qu'il avait encore heureusement sauvé , et dont il tirait quelques bribes en poussait de gros soupirs. Don Quichotte inardiait au pas , et s'enfonçait de plus en plus dans Id montagne , en se réjouissant de ne voir autour de lui que des rodwrs, des déserts , et se rappdant avec délices tout ce qui était arrivé aux ebevaiieis dans de parnlles solitudes. Tout à coup Ssnelio l'aperçût soulevant avec la pointe de sa lance une valise à demi potmie, restée aq milieu du cbemio. L'écuyer accourut pour l'aider à lever cette valise; et comme elle était dédiirée, il en lire , malgré la dutne et le cadenas qui la fermait , quaire ebemiaes de toile de Hollande , d'antre linge extrêmement fia, avec un mouchoir plié, dans lequel Sancho découvrit un assez gras monceau d'écu* d'or. ■ Ah I béni soit Dieu 1 s'écria-t-il ; enfin voici une aventure comoK je les aime! • En disant ces mots, sans s'amuser à compter les éeus , il visita de nouveau la valise; niàs il n'y trouva plos rien que des tablettes riehement garnies. Don - Quichotte se réserva ces teUetles, en abandonnant les éeus à

FAim I, cHkP. xuii. lis

Saneho , qui vint lui baiser In main , et serra tout ce qu*II avait pris.

■ Ami , lui dit notre héros , ceci appartenait sans doute à quelquemalheureux Toy.-igeur que des voleurs auront assassiné. —HoQ, monsicnr , répondit Saneho, les voleurs n'auraient pas laissé «8 beaux écus d'or qui sont dans ma poche. — Tu as raison. Je ne devine point ee que ce peut être , à nioins que ees tablettes ne m'en instruisent. ■ Il les ouvrit, et trouva ces vers, qu'il lut à ■OD éenjer:

Oa Boas dit que l'espoir eoutiGol leul la coait«iice,

Qu'il eM DéccMaire i l'amoiir :

Pbilis, ma passion augmente chaque jour,

Et ne «mnalt point l'espérance.

Ab ! tl Jamai» iMurlant , seiuible à mon ardenr, Voai pouviez. . Pardonnei ani rere* de mon enur.

non , non , k ce bonheur uiireiiMi Votre timide amant n'élève point set vœu :

PhilM,«aunre« que je vont aime.

Kl je rae tronve encore beureux.

• Ces vers ne nous apprennent rien, dit doD Quichotte, mais Je puis t'asBurer qu'ils neï«Dt point mal faits. — Vous vous connaissez donc en vers ? répondit Sandio. — Plus que tu ne crois , mon ami ; et tu n'en douteras point lorsque je te donnerai une lettre en vers pour madame Dulcinée. Les chevaliers errants d'autrefois étaient tous poètes et musiciens : l'amour seul donne ces talents. — Voyei donc encore, monsieur, si vous ne trouverez pas quelque autre chose danslea tablettes. > Don Quichotte tourna la iènille. ■ Voici de la prose, dit-il; c'est, je crois, une lettre d'amour.— Afa , ah I s'écria Saneho, qui était de iMxme humoir, lisez-la-moi , je vous prie ; j'u toujours beaucoup aimé tes lettres d'arooat. ■ Don Quichotte lai cette lettre :

■ Ne craignez rien ; vous apprendre! ma mort araDt d'avoir ( entendu mes plaintes. Totis avez trahi vos serments , tous ■ avez préféré de vils trésors & mon amour, à votre foi, A vos

• devoirs les plus saints. Je voyais en vous réunies toutes les ver- 1 tus , toutes les perfections ; et je n'y vois plus de vous-même

• qi^e votre seule beauté. Adieu : puissiez-vous ignorer toujours

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<i les perfidies de votre époux J puissiez-vous ne pas vous repen- ■ tir d'un choix si peu digne de votre cœur !

■ Vous avez fait mon malheur éternel ; je fais des vœux pour > votre repos. »

• La lettre ne nous instruit pas plus que les vers, > ditdou Quichotte. Et feuilletant encore les tablettes, il trouva d'autres poésies, d'autres billets, qui n'exprAnaient que des plaintes, des reproches amoureux. Pendant ce temps Sancho visitait une seconde fois la valise , saus laisser la moindre poclie , un seul recoin , une couture , où sa main ne passât et ne repassât ; tant les écus d'or , qui se montaient à plus de cent , l'avaient mis en goât d'en chercher encore! Malheureusement il n'en trouva plus ; mais, en regardant son trésor, il se crut amplement payédes coups de bâton qu'il avait reçus , de la mauvaise nuit de l'hôtellerie , et du baume de Fier-à-bras , et d'avoir été berné , et même d'avoir perdu son âne. Le chevalier de la Triste Figure ne songeait qu'au maître de la valise; et , d'après la lettre , les vers, les écus d'or, le beau linge, il concluait que ce devait être quelque jeune seigneur amoureux que les rigueurs de sa maîtresse avaient réduit au désespoir. Personne dans ces lieux déserts ne pouvant lui donner d'antres informations , il résolut de parcourir ces montagnes jusqu'à ce qu'il eût découvert cet amaot infortuné.

Dans ce dessein, notre hétos s'était déjàremisen marche, lorsqu'il aperçut sur une colline un liomme qui sautait de roclier en rocher avec une extrême légèreté. Cet homme était vêtu de lambeaux; sa barbe était noire, épaisse ; sa longue chevelure, en désordre, retombait sur son visage ; il portait des chausses presque en pièces , qui semblaient avoir été de velours chamois ; ses jambes , ses pieds étaient nus. Malgré la rapidité de sa course , don Quichotte fit toutes ces remarques ; et, s'imaginant que c'était le maître de la valise , il l'aurait suivi sur-le-champ , si Rosnante , qui même dans les beaux chemins ne se souciait guère d'aller vile , n'eût refusé de marcher à travers les cailloux et les rocs. Hotre héros dit à son écuyer de courir après cet homme ; mais Sancho lui déclara qu'il ne pouvait s'éloigner, parce qu'aussttdt qu'il était sans son maître la frayeur lui glapit le sang.

TABTIE l, CUAP. XXin. HT

• D'ailleurs , raonsieor, ajouta-t-il, pourquoi (Âercher a?ec tant de soiu le possesseur de cette valise? si nous le trouvions il faudrait lui rendre ses écusd'or; et je ne vois point du tout <;tte cela presse. > Dans ce moment ils arrivèrent à un ruisseau, sur le bord duquel était une mule morte, à demi mangée des corbeaux; elle avait encore sa selle et sa bride. Un vieux pâtre , qui vint à paraître sur le sommet de la montagne, se mit à sifQer pour rassembler ses chèvres. Don Quichotte l'aperçut, et lui cria de vou~ loir bien descendre. Le vieux pStre vint à sa voix.

• Je gage, dit-il en arrivant, que vous désirez savoir pourquoi cette mule est là : il y a six mois qu'elle n'en a bougé. Vous avez dû rencontrer son maître. —Non, répondit don Quidiotte; nous avons seulemeut trouvé près d'ici une valise au milieu du chemin. — 11 y a longtemps que je l'ai vue , reprit le chevrier, mais je me Buisbien gardé d'y toucher, de peur que l'on ne m'uoeusSt de larcin. Le diable est plus malin que nous. — C'est ce que j'ai dit, interrompit Sandio , en découvrant cette va)ise ; je n'ai pas voulu en approcher de cent pas : elle est encore au même endroit; qu'elle y reste. Oh! que je n'aime pas les chemins pierreux I il est trop aisé d'y broncher. — Brave homme , ajouta don Quichotte, savez-vousà quielleappartenait?— Monsieur, répondit le vieux pâtre, tout ce que je puis vous dire , c'est qu'il y a six mois à peu près que , dans une bergerie à trois lieues d'ici, nous vîmes arriver un jeune bomme d'une belle taille et d'une jolie figure , monté sur cette mule que vous voyez , et portant derrière lui la valise à laquelle vous n'avez pas voulu toucher. Il nous demanda quel était l'endroit le plus désert de ees montagnes : nous lui indiquâmes eelui-ci; aussitôt il piqua sa mule, s'enfonça parmi ces roeben , et nous le perdîmes de vue.

" Quelques jours après , un de nos paires rencontra ce jeune voyageur, qui, sans lui rien dire, vint droit h lui, !e frappa, courut à l'flneebargé de nos provisions, s'empara de tout le pain, de tout le fromage qu'il trouva , et l'emporta dans ces rocbers en courant d'une vitesse extraordinaire. Nous nous rassemblâmes tous, et nous !e cherchâmes pendant deux jours. Nous le trouvâmes enfin dans le creux d'un liège. Ses habits étaient déchirés, son viiagc brûlé du soleil ; nous eûmes de la peine à le reoon-

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fis DON qUICHOTTB.

naître, il TÎut à nous avec beanconp de douceur , nous salua. Dons dit qa'il ne allait pas s'étonner de l'état où nous le voyions, qa'il aeeom plissait une pénileace qu'on lui avait imposée pour ses nombreux péchés. Nous lui demandâmes se» nom ; il baissa b tfte , et ne répondit pas. Kous le priAmes de nous indiquer où nous pourrions lui porter des nvres , à moins qu'il n'aimât mieux Tenir les chercher à nos cabanes, $«as ks prendre de force comme il aTaitfait. 11 nous remercia, nous demanda pardon, promit que dorénafant il nous demaudersit du pain pour l'amour de IMeu , et qu'il ne ferait plus de peine à personne. Il ajouta qu'il ne pouvait nous indiquer sa demeure, parce qu'il n'en avait point , et qu'il passait les nuits où il se trouvait. En achevant ces paroles il se mit à pleurer , et nous aussi ; car ce jeune homme a l'air bon : on lui ■ causé quelque grand chagrin ; et rétat où nmis le trouvions , comparé avec celui où nous Ta- Ytims vu la première fois , nous brisait le cœur.

■ Comme nous nouseffordousde le consoler avee nos pauvres raisonnements de chevriers , son visage changea tout è coup; il fixa sesyeui à terre , ewni ses lèvres , fronça ses sourcils, et se lançant avec fureur sur l'un de nos pStics, il le frappa d'une telle force, que sans nous il l'aorait tué. Eu se débattant il criait toujours : ■ Ah 1 traître Feniand, tu vas me payer ta perfidie ° abominable! je veux f arracher ce cceur où l'artittce, la fraude, ■ régnent avec tous les vices i ■ U sjoala à cela beanooop d'autres refooehes adressés à ce Feroand. Nous le laissâmes aller ; il s'enfuit avec vitesse jusque dans ces pointes de rocs, oât il serait impossible de l'aller joindre.

• De tout cela, monsieur, nous avons conclu que ce malheureux jeune homme a de temps en temps des accès de folie, qui viennent sans doute du mal que lui a fait quelqu'un appelé Fernaud. Cequiooosl'acoBfirmé, c'est que depuis il est revenu nous demander de quoi manger, quelquefois le prendre de force. Quand il est daus ses mauvais moments, on a beau lui offrir ce dcHitil a besoin, il bat toujours. Le reste du temps il prie avec douceur et politesse qu'on lui doone un peu de pain ; il remercie, pleureets'en va. Hier, quatre bergers de m« amis et moi, nous avons décidé de le chercher partout, de lous e^nparer

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délai, et de le eondniro i Atmodavar, qui est à hait lienes (Tiei, pour le faire guérir, s'il est possible, ou du moins pour décooTTir SB famille, afin qu'elle en prenne soin. Toilà tout ee qat je sus. •

Don Quichotte, surpris aatant qu'iotëressé parce récit, remercia le vieax pâtre, et résolut de l'aider dans^sesrecberches; mais le hasard Ini en épai^a la ptine. A l'instant même ils Tirent sortir du millMi des rocs le jeune homme aux habits dé- <Airés, qui venait à eux en marmottant quelques paroles. Il s'approcha doucement, les salaa , leur dit bonjour d'une roix faible et enrouée. Don Quichotte se pressa de descendre de cheval , et courut l'embrasser tendrement. Le jeune homme parut étonné, se retira deux pas en arrière , et posant ses deux mains sur les épaules du i^vaiier, se mit à le considérer avec une grande attention. Enfin , après un long sileuce , il lui adressa ces paroles.

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