PARTIE II, Cn&P. TLIV
cette lance les veuves et les orphelins. Quelques exploits assez heureux pour cette sainte et digne cause m'ont déjà valu l'honneur d'être le héros d'une histoire imprimée : trente mille exem' plaires de ma vie sont répandus en Espagoe ; je oe serais pas surpris que bientôt on en vit paraître trente mille autres. EDiin, pour tout vous dire eu un seul mot , je suis don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier de la Triste Figure. Itfa modestie souffre un peu de me louer ainsi moi-même; mais le mérite le plus discret est fcHrcé de parier de lui lorsque personne n'est là pour le vanter. »
jiprés ces paroles don Quichotte se tut, et l'étranger, encore plus surpris, ue trouvait rien à lui répondre. Après un assez long silence: •> Seigneur chevalier, dit-il, ma franchise ue peut vous cacher que ce que vous venez de me dire loin de faire cesser mon étoonemeut ne sert qu'à l'augmenter. Je ne croyais point qu'il y eût aujourd'hui des chevaliers courant le monde, encore moins que leur histoire fdt imprimée. Malgré mon res' pect très-sincère pour l'occupation si louable de secourir les opprimés , de défendre les veuves et les orphelins , je n'aurais jamais pensé, si je nele voyais de mes yeux, qu'il y eût des hommes assez vertueux pour consacrer leur vie à ce noble emploi- Je TOUS en félicite de tout mon cœur, M si votre histoire imprimée n'est, comme je le présume , qu'une suite de ces bonnes actions , j'aurai beaucoup plus de plaisir à la lire que je n'eu ai trouvé dans ces volumineux ramas de mensonges qu'on appelle romans de chevalerie , où la raison , les mœurs et le goût sont également blessés. — Monsieur, reprit don Quichotte assez gravement, tout le monde n'est pas d'accord que les livres dont TOUS parlez ne soient que des recueils de mensonges. — Personne, ce me semble, n'en doute. — Moi, j'eu doute; et si j'étais sûr d'avoir le plaisir de causer quelques heures avec vous , Je vous prouverais incontestablement qu'il n'est peut-être point d'histoires aussi authentiques , aussi vraies , aussi utiles , que les histoires de chevalerie. Halhaureusement je sais trop qu'il est a la mode à présent de les placer au rang des fables. Laissons cette discussion, et permettez-moi devous demander à mou tour quel état, quel genre de vie votre godt voua a fait choisir ?
308 DON QUlCaOTTE.
— <• SdgDeuc.répoDditrétraDgerJedoisceBdétailsàvotre po> lilesse. Je suis gentilhomme ; j'habite ua village où nous irons, dîner aujourd'liui , si vous voulez bien me faire cet honneur. Mon nom est don Dtègne de Miranda; ma médiocre fortune est pUu que suffisante pour mes désirs. Je passe ma paisible vie avec ma femme , mes enfants et quelques amis. La chasse et la pécbe sont les amusements qui remplissent nws loisirs. Je n'ai ni meute ni équipage : les grands apprêts ne couviendraienl point à mes simples délassements. Un héron , une perdrix privée, sont tout ce qu'il me faut et tout ce que je veux. J'ai quelques livres, les uns latins, les autres espagnols : j'en fais comme de mea amis , j'ai soin qu'ils soient en petit nonibre. L'histoire m'instruit et m'amuse. J'élève mon Sme avec les ouvrages de piété , mais je lis davantage les auteurs proËnes , lorsqu'ils réunissent une morale pure au charme de l'imagination et à l'harmonie du style. Je vais quelquefois dîner chez mes voisins; je les invite chez moi plus souvent. Dans ces repas toujours abondants, jamais recherciiés, je tâche d'égayer meG convives, sans me permettre de médire, et sans souffrir qu'on f raédisede personne. Je ne m'informe point des actions d'autmi, je me borne à veiller sur les miennes ; mes yeux et ma sévérité ne s'étendent point an delà de mon étroit horizon. Attentif autant que je le peux à remplir les préceptes de ma religion saiote, je n'oublie pas surtout de partager mes biens avec les pauvres. Quand j'ai le bonheur de pouvoir donner, je fais en sorte que ce soit un secret entre mon cœur et celui qui reçoit : je sais trop que la vanité détruit le mérite d'une bonne action ; et je me dis que puisque cette bonne action est on plaisir , ce n'est pas la peine de s'en vanter. Je tâche de remettre la paii entre mes voisins brouillés , de réunir les familles divisées , de leur prouver que le bonheur dams ce monde n'est antre ebose que la volonté de s'aider mutuellement. Cest ainsi que je coule mes jours, en attendant avec tranquillité le moment où j'en lendraicMupte an souverain créateur, dont j'espère qne la miséricorde surpassera la justice. >
Don Di^e cessa de parler; et Sancho, qui l'avait écouté avec une extrême attention , se jelle à bas de son Ane , court
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saisir la jambe du bon geotilhomme , la serre leadreineat , pousse des sanglots , et se met à lui baiser les pieds. « Que faites-vousdoi)c,moa&èrePliiidJtdonDiègue, surpris. — Ceqoeje dois , monsieur, rÉpondit Sancbo , ce que doivent faire les honnêtes gens qui vous connaîtront. Vous êtes le premier saint en manteau vert que j'aie vu de ma vie. — Jenesutipointsaiut, mon ami; je sais trop, hélas 1 tout ee qui oie manque; votre simplicité tous abuse; et votre humble modestie prouve que vous valez mieux que moL — Il s'en faut bien, ma foi 1 répond Sancbo ens'enretoumaat àsonâoe; uet, remonté sut son bât, il essuie avec ses mains les larmes d'attendrissement que don Di%ue avait fait couler.
n Monsieur, reprit don Quicliotte , permettez à l'intérêt que vous inspirez de vous faire encore quelques questions. Vous savez que les anciens philosophes, privés malheureusement des lumières de la foi, faisaient consister le bonheur dans les prospérités terrestres, et n'en connaissaient pas de plus grande que celle d'avoir une famille nombreuse. Daignez me dire si vous avez beaucoup d'en£ants. — Jen'ai qu'un Gis, répandit tristement don Diègue; et je vous avoue avec peine que ce Sis si cher à mon cŒur ne contribue pas autant qu'il le pourrait à la félicité de son père- 11 a dis-huit ans, monsieur; il en a déjà passé six à Salamanque à s'instruire dans les langues grecque et latine; lonque j'ai voulu qu'il s'appliquât à d'autres sciences plus utiles à son avancement, je n'ai pu l'obtenir de lui, tant l'amour de la poésie remplit et transporte son âme. Au lieu de profiter de son esprit, de ses talents, des avantages qu'il aurait pour devenir magistrat , auditeur , pour arriver même au conseil , il passe sa vie à examiner si tel vers d'Homère est plus beau que tel vers de Vii^le; si une épigramme de Martial n'a pas un sens différent de celui des commentateurs. Son avancement, sa fortune, l'occupent infiniment moins qu'Horace, Perse, Juvénal ; car il ne tait pas grand cas des poètes de notre nation : il dédaigne même nos langues modernes; et tout ce qui n'est pas grec ou latin ne lui parait guère mériter d'estime.
" — Monsieur, reprit don Quichotte, jen'ai pas besoin de vous rnppeler que les débuts des enfants ne doivent jamais altérer
tOV DOn QUICHOTTE.
la tendresse patefDelle : les pères ont le droit sans doule, et c'est même un devoir sacré, d'indiquer dès l'enfauee à leurs Qls le chemin qu'ils doivent suivre avec le plus d'avantage; de les y mener par la main , en les contenant avec soin dans l'étroit sentier des vertus; mais lorsque les enfants sont grands, et que , sans abandonner ces vertus , ils marquent de l'éloignement ou du dégoût pour la route qu'on leur a tracée; qu'ils préftrent décidément tel état à tel état, telle science a telle autre, je pense que c'est là le point où s'arrête l'autorité d'un père , je pense qu'il n'a plus le droit de forcer leur inclination. Celte contrainte serait tout au plus permise au manouvrier indigent , qui a besoin pour manger du pain que son fils apprenne son métier. Le vâtre n'est pas dans ce cas, et je ne vois point que vous deviez autant vous affliger de son godt pour la poésie. La poésie, seigneur gentilhomme, est ime jeune et belle vierge, que ses attraits, son éclat, sa délicate pudeur, rendent l'objet des Iiommages de toutes les autres sciences. Jalouses et fières entre elles, c'est la seule poésie qu'elles veulent bien consentir à regarder comme leur reine : elles ne croient pas déroger en s'humillant à sa cour. Réunies pour lui complaire , elles s'honorent de l'embellir, et savent qu'en l'embellissant elles reçoivent d'elle un lustre nouveau. Testime heureux le jeune homme épris de la poésie , mais il faut qu'il sache l'aimer ; il faut qu'il n'expose point cette pudique maltresse h des regards effrontés ; qu'il ne recherche point pour elle les humiliants succès que donne un public ignorant; qu'il ne la vende point dans la satire à la haine ou à l'orgueil ; qu'il ne la prostitue point sur le thédtre aux veux d'un vulpire imbécile, et je comprends dans ce vulgaire non-seulement le peuple des spectateurs assis aux dernières places , mais le peuple des seigneurs , qui ne jugent pas roieuv aux premières. Si,dis-je, monsieur votre fils aime ainsi lapoé sie , il y trouvera , je vous le promets , avec le charme de sa vie , avec la gloire de son nom , le goût de toutes les vertus,
■ Quaift au peu d'estime qu'il a pour nos poètes, pour notre langue,je crois que c'est une erreur, quoique je connaisse beaucoup de personnes qui partagent cette prévention contre les modernes- Ces personnes ne réOéchissent point qu'Homire et Vir-
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gile étaient modernes lorsqu'ils ëciÎTaient ; que leurs beaux vers ont été bits dans la langue qu'on parlait alors. Eurent-ils be- , soin d'un autre idiome pour exprimer leurs Gubliraes pensées? AdmiroDs-les, j'en suis bien d'avis; mais admirons aussi unbon poète d'Allemagne qui parle allemand , un Castillan qui parle espa^ol , un Biscsfen même si dans son jargon il me dit de belles choses. Allez, allez , seigneur don Biègue , quand un oU' irage déplaît , ce n'est jamais la faute de la laDgue, mais la faute de l'nuteur. S'il était né poète, s'il avait reçu en venant au monde cette flamme divine et brûlante sans laquelle le travail le plus opiniâtre ne produit rien, il saurait nogs rendre sa langue agréable, y découvrir des richesses cachées, et la placer bientôt par ses écrits au rang des langues savantes. Dites donc à votre ftls de ne point mépriser notre idiome, d'être sûr que s'il nous venait un Homère l'Iliade espagnole vaudrait la grecque. Ne TOUS opposez point à sa passion pour les vers : recommandezloi seulement de n'en faire que de bons; d'imiter ces auteurs anciens qu'il a raison d'adorer ; de faire la guerre aux vices sans jamais la faire aux personnes ; de chanter, de célébrer, d'in^irer des sentiments aimables ; de se souvenir toiyours qUele Térilable génie viwt du coeur, et non de la tfte;que la plume est la langue de l'âme ; et que le plus sûr moyeu de bien peindre les vertus, c'est de les posséder soi-même. Vous verrez, seigneur gentilhomme, qu'en suivant une telle route votre fils se fera bienlât estimer, aimer, honorer. La fortune même aura honte de ne pas lui accorder quelques faveurs, et les rois, les grands de la terre , se verront forcés par la renommée de ie couronner un jour de cet immortel laurier qui jamais n'est frappé de la foudre, pour avertir les humaixis du respect q<f on doit au génie. >
Don Diègue de Miranda écoutait don Quichotte avec plaisir, et se reprochait la mauvaise opinion que lui avaient donnée de son bon sens les premiers discours qu'il avait tenus. Sanclio , que cette longue dissertation n'amusait guère, s'était détourné du chemin pour aller demander du lait à des bergers qu'il voyait dans les champs. Le gentilhomme, enchanté de l'instruction, de l'esprit de notre héros, allait renouer l'entretien, lorsque don Quichotte, levant ta téie, aperçut devant lui, sur la route.
318 SON OOICHOTIK.
un grand chariot sur lequel flottaient des banderoles aux armes durai: il ne douta point que ce nefdt une aventore, et, pressé de reprendre son casque , il appelle à haute voix son écuyer. A ses cris Sancho quitta les bergers, et revient auprès de sou roatire au plus grand trot de son âoe.