‹ Don Sanche d'AragonChapitre 36 sur 111 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Souffrez qu'auparavant il nomme ses parents. 240

Nous ne contestons ])oint l'honneur de sa vaillance, Madame; et, s'il en faut notre reconnaissance, Nous avouerons tous deux qu'en ces combats derniers L'un et l'autre, sans lui, nous étions prisonniers; Mais enfin la valeur, sans l'éclat de la race, 245

N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.

CARLOS

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux :

Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux;

Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître,

Et suis assez connu sans les faire connaître. 250

Mais, pour en quelque sorte obéir à vos lois,

Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits ;

Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.

D . LOPE

Vous le voyez. Madame, et la j^reuve en est claire : Sans doute il n'est pas noble.

Eh bien! je l'anoblis, 255 Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils.

246. Don Lope, plus galant homme que don Manricjue, rend plus franchement hommage à la vaillance de Carlos ; mais, au fond, il n'est pas moins obstiné dans son préjugé aristocratique.

24!t. Un peu de jactance encore se Iraiiit dans ce langage si plein et si fier; mais on s'en aperçoit à peine, tant la réplique de Carlos est attendue et tant elle résonne avec magnificence.

Il est difficile de ne pas se rappeler ici ce (juc l'auteur de Don Stinclie avait dit autrefois de lui-même, sur le même ton : Je ne doi-; qu'à moi s-oul loule ma renummée.

251. Pour rn quelque sorte alourdit ce couplet si vif et si viril. « Quand pour est suivi d'un verbe, il ne faut ni adverbe entre eux, ni rien qui tienne lieu d'adverbe. » (Voltaire.) Ces construrrtions hardies, où la pré])osition est séparée par plusieurs mots de l'infinitif qu'elle régit étaient condamnées par

A'augelas. Corneille, suivant une longue tradition (cf. (Jodefroy, Lexique, II, 106), les emploie pourtant sans scrupule.

Voir notre «'dilion de Pompée, 1176.

M. Godcfioycite de nombreux exemples de tournures semblables, même eu prose.

25:}. « Cette tirade était digne d'être imitée par Corneille, et l'on voit ([ue, si elle n'(''tait pas dans l'espagnol, il l'aurait faite. Il est vrai que mon liras est mon pcre est trop forcé. » (^'oltaire.) Cela est, en elfet, bien espagnol; mais Carlos est ici dans le ton de son rôle et de sa situation. Voir la note du vers 1614.

2'>."'). Toutes les éditions ])ubliées du vivant de Corneille donnent ennoblir.

On ne distinguait pas alors entre les deux orlhogra|)hes et les deux sens, propre et figuré.

2)6. De qui qu'il..., cacophonie, (lit Voltaire, et Voltaire n'a ])as tort, malgré l'usage favorable à Corneille,

Qu'on ne conteste plus.

D. MANRIQUK

Encore un mot, de grâce.

D. ISABELLE

Don Manrique, à la lin, c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

D . MANRIQUE

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités; 260 Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

D. ISABELLE, <i CcirloS

Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comte de Peùafiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos? Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme? 265 [D. Manrique et D. Lope se lèvent, et Carlos se sied.)

D. MANRIQUE

Achevez, achevez; faites-le roi. Madame :

Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous,

C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous.

Ce préambule adroit n'était pas sans mystère;

Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire 270

Montraient bien dans votre âme un tel choix préparé.

Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré.

Je suis prêt d'obéir; et, loin d'y contredire,

Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.

257. Don Manrique est toujours des 264. Ce beau mouvement dramatique,

trois le j^lus revèche. qui humilie les comtes en exallant

258. On aime cette révolte fière de D. Isabelle : c'est la reine qui parle,

Carlos, est aussi un trait de caractère : c'est la revanche d'un cœur délicat

„ autant (tue iier. L'apostrophe à don

..j^is une rcinc qui est aussi une femme Manrique souligne, par son ironie,

oliensL-e. cette petite vengeance. On remarquera

261. Don Manri([ue, intelligence à la précision et la vérité des jeux de

part, est le Saint-Simon de la Cas- scène. Corneille ne dédaignait pas ces

tille : la hiérarchie n'a pas de secret détails extérieurs, sans lesquels la pein-

pour lui. Le plaisant, c'est que D. Isa- turc de l'intérieur de l'âme resle tou-

l)elle va ])récigément, soit par malice, jours un peu abstraite,

soit ])ar colère et amour tout à la fois, 266. Toujours don Manrique ! et

faire Carlos marquis, c'est-à-dire lui toujours même maladresse agressive

conférer Je tilrc immédiatement supé- dans l'expression de son orgueil. Il

rieur

:elui de comte. n'a pas le sens du ridicule.

ACTEI, SCENEIII 55

Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux, 275

Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.

D . ISABELLE

Arrêtez, insolent : votre reine pardonne

Ce qu'une indigne crainte imprudemment soupçonne;

Et, pour la démentir, veut bien vous assurer

Qu'au choix de ses États elle veut demeurer; 280

Que vous tenez encor même rang dans son âme;

Qu'elle prend vos transports pour un excès de flamme,

Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux,

Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.

Madame, excusez donc si quelque antipathie 285

D . ISABELLE

Ne faites point ici de fausse modestie; J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier. Et sais bien les moyens de vous humilier.

Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime Je rende à ses vertus un honneur légitime, 290

Vous devez respecter, quels que soient mes desseins. Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains. Je lai fait votre égal; et, quoiqu'on s'en mutine.

280. L'édition de 1G55 donne « aux rompu. » (^Voltaire.) La critique qui

choix ». Selon Voltaire, demeurer au porte sur la forme est un peu dure;

choix est un barbarisme. Le sens de celle qui porte sur la suite des idées

s'en tenir a est pourtant bien clair et ne ne paraît pas juste : don Manrique,

paraît pas incorrect : demeurer un vlioi.i, embarrassé, parle dantipathie, pour

c'est se renfermer f/«H5 les limites de ce ne pas laisser accuser son orgueil

choix. jaloux; D. Isabelle lui fait entendre

284. « Cette réplique de donc Isabelle quelle a jjcnétré ses vrais sentiments, n'est-clle pas jolie? bien espa}j;nole, et 289. Elle tient à réserver l'avenir, bien féminine? m (E. Deschanel, le Non seulement elle a la possession de Romuulismc des classiques.) soi-même, mais elle raisonne comme

285. Devant la fermeté de D. Isa- raisonnent les femmes de Corneille, belle, don Manrique bat en retraite; 293. Quoiqu'on s'en jtiutine, quand on mais il n'est pas moins maladroit à devrait se révolter contre les honneurs reculer qu'à attaquer, et le mot d'«;)- que je lui destine. Voir Cinnu, 1090; tipatliie, qu'il prononce, découvre le Kodo^une, 1217; A'iroméde, 388. Cette fond de son àme envieuse, attitude énergique, un peu mena(.ante

286. « Faire de fausse modestie, barba- même, ne doit pas nous cacher ce risnic. Il faut : n'a/fectez point ici de qu'elle est destinée à cacher aux comtes : fausse modestie. Mais il ne s'agit pas de la rare ingéniosité de l'artifice par modestie quand Manricjue parle d'an- lequel U. Isabelle va sortir d'omt

ipalliie : c'est jouer au propos intcr- bar

Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine.

Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi

J'en ai fait un marquis, je A'eux qu'il fasse un roi.

S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites,

Il sait quelle est la vôtre, et connaît vos mérites,

l^^t jugera de vous avec plus de raison

Que moi, qui n'en connais que la race et le nom.

Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque

Au plus digne des trois que j'en fasse un monarque.

Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.

Rivaux ambitieux, faites-lui votre cour : Qui me rapportera l'anneau que je lui donne R.ecevra sur-le-champ ma main et ma couronne.

Allons, reines, allons, et laissons-les juger De quel coté l'amour avait su m'engager.

301. K La bague du marquis vaut bien l'anneau royal d'Astrate. Cela est tout espagnol. » (Voltaire.) Corneille écrit une tragi-comédie, mais il est loin d'èlrc un Quinault. Ces sortes de ressorts dramatiques ne sont absolument blâmables, ce semble, que lorsqu'ils dispensent le poète de nouer el.

de dénouer les situations. Ici, le don de l'anneau à Carlos prépare une situation dont ^'^oltai^e lui-même reconnaîtra la Ijeauté.

30-2. On ne peut accepter ici la ponctuation de l'édition des Grands Ecrivains :

Au plus digue des trois, que j'en fasse na [monarque.

Si on l'acceptait: on tomberait sous le coup de l'arrêt, d'ailleurs risiblement sévère, de Voltaire : « Barbarisme et solécisme! » Il est clair qu'après avoir

critiqué, comme nous l'avons fait déjà, {

le sens trop vague du substantif marque "'

il faut supprimer la virgide et com- \

prendre : à celui des trois qui est le -

plus digne d'être choisi par moi. Il n'y i a pas de virgule dans l'édition de 16.5(t.

304. Ici encore, je modifie la ppnc- <j tuation de l'édition des Grands Ecri- j A-ains, et je lis : <i Rivaux ambitieux... », 1 sans virgule, comme dans l'édition pu- i, bliée en 1650 chez Aug. Courbé et dans »1 relie de 1682. — M. Marty-Laveaux rap- 'j proche de cette fin de scène la première scène du troisième acte des ' Amants mav;infiques. .

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