Dona Olympia
C'était au mois de décembre; toutes les horloges de Rome sonnaient dix heures, au milieu du silence de la nuit. Un carrosse noir, dont les rideaux étaient fermés, et derrière lequel étaient montés des laquais, ainsi qu'aux portières, faisait entendre un bruit sourd, en roulant dans les rues solitaires et obscures qui conduisent de la place Navone au palais que les papes habitent l'hiver. Arrivé à la rue de la Daterie, dont la montée est rapide, l'équipage ayant pris le pas, ne tarda point à être entouré de quatre hommes placés en vedette, qui, remontant silencieusement auprès des chevaux, servirent de guides au cocher pour entrer dans le palais Quirinal, dont la porte s'ouvrit doucement et f. 1
se referma de même sitôt que la voiture l'eut franchie.
Tous les domestiques mirent pied à terre et coururent à une petite entrée près de laquelle le carrosse arrêta. Dès que la portière fut ouverte, une femme, à laquelle son enbonpoint n'ùtait rien de son agilité, tendit une liasse de papier à l'un des domestiques qui se présenta pour la prendre, et bientôt elle descendit de la voiture, en laissant porter tout le poids de son corps sur quatre de ses laquais, qu'elle maintenait ainsi dans toute l'exactitude d'un service dont elle aurait pu se passer.
Un des serviteurs, celui qui portait les papiers, entra en précédant sa maîtresse, et ce ne fut qu'après avoir traversé une première pièce, que l'on parvint dans une seconde qui était éclairée. Tout était prévu, comme on le pense bien, au palais Quirinal en cette occasion, et le cérémonial en était entièrement banni. Toutefois, un serviteur particulier du pape, le fidèle Pablo, qu'il avait conservé avec lui depuis sa nonciature en Espagne, prit la liasse de papiers des mains de l'autre domestique, frappa doucement à la porte de la chambre de sa sainteté, l'ouvrit, entra le premier, et annonça
gravement en déposant les papiers sur une table : a Son excellence dona Olimpia. » La dame entra rapidement, puis l'Espagnol se retira tout aussitôt en refermant la porte sur lui. Personne n'ignore aujourd'hui que les hommes opulents en Italie, que ceux mêmes qui aux richesses joignent encore l'éclat que donnent un nom et les plus hautes dignités, ont en général peu de goût pour le luxe personnel. La somptuosité de leur suite, la magnificence de leurs palais, le brillant de leurs fêtes, ont surtout pour objet de relever ou de soutenir la gloire de leur maison dans l'esprit du public, tandis que pour eux-mêmes, et journellement, ils se contentent des appartements les plus petits, les plus simples, et d'une vie frugale dont beaucoup de particuliers dans le reste de l'Europe ne s'arrangeraient qu'assez difficilement. Quant à leurs manières, elles suivent leurs goûts, et rien n'est siéloignéde toute jactance et de toute affectation que le ton dont ils traitent les affaires les plus graves, et dont en conversant ils abordent les sujets les plus élevés. Ce qui frappe surtoutà Rome, c'est lecontraste de la majesté,' de la grandeur imprimée à tout ce qui est public et extérieur, avec la bonho-
mie, on pourrait même dire le laisser aller qui rtVnent dans la vie iournalièrc cl intime.
La chamhrc du j)aj)e était sans aucune comparaison la parlic la plus modeste de tout le palais Quirinal. Le lit, placé en face de la porte d'entrée, était entouré de grandes tentures formant à chacune des extrémités une espèce de cabinet fermé, qui correspondaient chacun avec une petite porte à l'intérieur des appartements. Des tapisseries faites en Flandre couvraient les murs, et outre deux fauteuils à bras, une grande table, et quelques sièges courants, on ne voyait pas d'autres meubles qu'un prie-Dieu surmonté d'un crucifix.
Le pape Innocent X était assis dans l'un des grands fauteuils, et lorsque dona Olimpia entra, le pontife fit un mouvement pour se lever; mais son grand âge (il avait soixante-quinze ans) et la promptitude avec laquelle sa bellesœur porta la main sur la sienne, le forcèrent de ne pas se déranger, u Je sais, lui dit-elle en se débarrassant de sa mantille, que vous avez été un peu incommodé ces jours-ci; moi-même j'ai éprouvé une légère indisposition; mais j'ai appris ce matin que vous étiez mieux, et quant à moi, je suis parfaitement remise.
— Savez-vous bien, chère sœur, dit le pape, qu'il y a deux jours que je ne vous ai vue? Approchez-vous donc de moi; asseyez-vous là, sur ce fauteuil, et donnez-moi votre main. » Olimpia obéit, et le vieillard, après avoir éprouvé un petit tremblement dans les membres, accident qui se manifestait toujours quand il était ému, soit de plaisir, soit par la colère, ajouta : « En vérité, il me tardait de vous revoir. Ne restez pas si longtemps, chère sœur, sans venir m'aider de vos lumières. Il y a bien longtemps, vous le savez, que je vous ai dit pour la première fois que je ne puis rien faire sans vos conseils, que je ne puis me passer de vous.
— Votre sainteté s'exagère l'importance de mes humbles services.
— Je vous en prie, chère sœur, bannissons entre nous ces formules de cour. Nous sommes ici chez nous, en famille; appelez-moi frère.
— Allons, remettez-vous, frère, dit Olimpia en passant légèrement ses belles mains sur celles d'Innocent, et causons un peu de ce qui vous intéresse. »
Après avoir dit ces mots, elle roula son fauteuil en face de celui qu'occupait le pontife, de
manière à ce qu'ils pussent poursuivre leur entretien plus facilement. Cette disposition des deux meubles, à laquelle Olimpia ne manquait pas de se conformer quand elle se trouvait en bonne humeur , était une invention du pape, qui prétendait, non sans raison, que pour saisir toute la portée de ce que dit un interlocuteur, il faut en lire une bonne partie dans ses yeux. Dona Olimpia n'était plus jeune, mais grâce au privilège que la nature a accordé à un grand nombre de femmes des états Romains, elle avait été charmante de fort bonne heure, et elle était très-belle encore à un âge où la plupart des femmes d'Europe et des autres parties du monde ont déjà perdu depuis longtemps toute espèce d'e>clat. Sa taille était médiocre, comme il convient à une personne de son sexe. Elle avait de l'aisance et de la dignité dans les mouvements^ et malgré quelque peu d'obésité, qui entre forcément dans les conditions de la beauté des femmes quand elles la conservent après l'âge de quarante ans, elle se montrait très-alerte et très-vive quand elle sortait de la majestueuse gravité qui distingue les dames romaines.
La physionomie belle et piquante de doua
Olimpia était donc un beau miroir sur lequel le pontife aimait à suivre les plus h'géres ondulations de la pensée.
« Eh bien, dit-il en se laissant aller sur le dossier de son fauleuil, que se passe-t-il dans notre ville de Rome, et que font les Romains ?
— Les Romains ! ils ne vous épargnent guère; pas plus que moi, du reste.
— En vérité ! Et que disent-ils de nous? demanda le pape en accompagnant son interrogation d'un rire assez prolongé.
— Oh! vous le savez bien... Mais voici une plaisanterie en latin qui s'adresse à moi personnellement. » En parlant ainsi, dona Olimpia se souleva de dessus son siège pour prendre un petit papier de la liasse posée sur la table, et elle le remit au pape, qui se prit à rire de nouveau en le parcourant des yeux*. Comme il ouvrait la bouche pour le lire à haute voix, dona Olimpia l'interrompant : «Saint-père, lui dit-elle, vous savez bien que mon éducation a été fort négligée et que je suis restée une ignorante. Permettez-moi de profiter de ce que je
* On trouva sur la statue de Pasquin, voisine du palais Panfili, qu'occupait dona Olimpia, ces mots en latin : Olim-pia; nunc vmpia.
n'ai jamais lu un mot de latin, excepté celui des ollices, pour irjnorer le mauvais jeu de mots que Ton a fait sur mon nom. J'ai voulu que vous en prissiez connaissance, parce qu'il m'est revenu aux oreilles un bruit que vous ne devez pas ignorer. Cette plate plaisanterie a fait fortune, non-seulement parmi la canaille de Rome, mais jusque dans le palais des ambassadeurs des puissances étrangères. Et je sais qu'hier, chez le marquis de Fontenay, tous les Français, si tenaces dans leurs volontés et si légers dans leurs manières, ont débité mille extravagances à ce sujet. »
Cette dernière phrase, qui avait rendu le pape plus grave, finit par lui faire éprouver un petit mouvement convulsif décolère. MaisOlimpia, lui touchant légèrement la main : « Allons, frère, dit-elle, conservez donc un peu de calme; vous êtes vraiment comme un enfant. N'oubliez donc pas que vous êtes chargé de gouverner le premier empire du monde, et que vous devez regarder d'un œil non pas irrité, mais miséricordieux, ceux même qui portent atteinte à votre sainteté...
— Mais vous, sœur, c'est vous que l'on insulte !
— Eh bien, loin de m'en plaindre, j'en suis joyeuse. Laissez-les, frère, épuiser sur moi les traits de leurs satires, le fiel de leurs injures, le poison de leurs blasphèmes ; que j'aie le bonheur d'être l'humble égide sur laquelle viendront se fixer leurs armes impies, et je me glorifierai des blessures que j'aurai reçues pour vous en servant de but à vos ennemis. Mais restons calmes, et veillons aux intérêts du saintsiége. »
Le pape joignit les mains, baissa d'abord la tête, puis élevant bientôt après ses regards vers le ciel, comme pour le remercier, il les reporta sur sa belle-sœur, dans l'attitude de quelqu'un qui se prépare à recevoir un avertissement céleste.
« Vous avez pour secrétaire d'état, continua dona Olimpia, un homme fort habile sans doute, et dont j'apprécie singulièrement les lumières; mais Pancirole manque à mon sens de netteté dans ses vues, et surtout de clarté dans ses discours.
— Sœur, interrompit brusquement le pape, Pancirole est un homme...
— Entièrement dévoué à votre sainteté, je le sais, mais qui, par un sentiment qui l'honore
au fond, évile toutes les occasions de travail avec vous pour ménager votre santé. Cependant, et parfois, vous en avez souffert, ainsi que le gouvernement du saint-siége; il vous a accablé de détails à l'occasion d'affaires contentieuses d'un intérêt fort secondaire, sans parler jamais de ce qu'il vous importe surtout de connaître ; de l'ensemble et de l'enchaînement de ce qui s'est passé depuis que vous êtes sur le trône. Voilà quatre ans environ que vous régnez; or il est bon de savoir d'où nous sommes partis et où nous en sommes ai rivés, car selon toute apparence il nous faudra bientôt prendre une marche toute différente de celle que nous avons suivie. Écoutez un peu patiemment, poursuivit dona Olimpia, qui vit les sourcils du pontife se froncer; rappelez-vous qu'à la mort d'Urbain VIII, votre prédécesseur, malgré tous les efforts de ses neveux, soutenus par la France, il leur fut impossible de persuader au conclave de nommer un pape qui, en soutenant leur famille rapace, éternisât les exactions et les rapines que les cardinaux Antoine et François, ainsi que tous les Barbérins, avaient exercées en Italie pendant le règne de vingt-un ans de leur oncle. En vous exaltant surlesaint-siége,
on vous imposa tacitement la condition de mettre un frein au népotisme, et de faire rendre gorge aux Barberius des trésors immenses qu'ils avaient amassés.
Fidèle à cet engagement qui vous fit accueillir avec transport par la chrétienté et tourna à l'avantage des intérêts spirituels et temporels du saint-siége, vous n'avez pas tardé à vous déclarer contre les Barberins, et à faire rechercher tous les actes de leur administration pendant le pontificat de leur oncle. Vous ne l'ignorez pas ; plus de deux cents gouvernements, dignités, offices, abbayes et bénéfices, dont les revenus étaient absorbés par cette famille, sont rentrés à la disposition du saintsiége et ont été répartis entre les véritables défenseurs de l'Église romaine, par la juste répartition qu'en a faite votre sainteté.
— C'est vous seule, ma sœur, qui avez pris tous ces soins !
— J'ai suivi votre intention : heureuse encore en cette occasion, si j'ai pu vous délivrer des ennuis pesants que causent de pareils travaux. Après ces mots Olimpia baissa doucement la tête en signe de respect et continua :
Tous les Barberins frappés de crainte et
poursuivis par la haine publique, s'échappèrent de Rome. INIalgré la bulle par laquelle vous fites défense aux cardinaux de sortir sans ordre de l'état ecclésiastique, Antoine s'enfuit en France, et peu de jours après, son frère le cardinal François, puis son cousin Tadée Barberin, qui sut si bien amasser l'or à Palestrine pendant son gouvernement de Rome, l'y rejoignirent, traînant avec eux toutes celles de leurs richesses qui étaient transportables; et vous savez qu'elles s'élèvent à des sommes immenses.
— A quatre millions de ducats d'or, selon l'évaluation de Pancirole.
— Plus encore ; mais peu importe. La France prit fait et cause pour les Barberins, ou au moins se servit de leur exil comme d'un prétexte pour jeter des embarras dans la politique du Vatican. Elle exigea de vous leur rappel en Italie. Bien plus, elle prétendit qu'on les réinté.<riàt dans tous les bénéfices dont ils avaient joui. Mais vous fûtes courageusement habile dans les refus constants que vous avez opposés à cette bienveillance hypocrite. Voyant que cette ruse était sans effet, Mazarin crut devoir y substituer la force et la violence ; et une flotte française fut envoyée pour soutenir
l'autre partie de l'armée qui faisait le siège d'Orbitello'. Le projet qu'avait le cabinet de France de nuire aux Espagnols à qui cette place appartenait, et surtout le désir de s'approcher de Rome pour vous faire des menaces plus pressantes, ne fut pas satisfait cette fois, puisque les Français furent forcés de lever le siège. Mais, toujours plus persévérant et plus implacable dans ses projets, Mazarin compta pour rien cet échec, remit des vaisseaux en mer et fit emporter d'assaut, deux mois après, Porto- Longone et Piombino.
— Ce monstre de Mazarin! s'écria le pape en se soulevant avec vivacité sur son siège.
— Ah ! mon frère ! reprit dona Olimpia après avoir calmé le pontife, vous savez que je m'abstiens toujours de rappeler les événements tristes quand ils sont accomplis et sans remède. Toutefois il serait fâcheux que leur expérience demeurât inutile pour l'avenir. Comme vous j'ai ressenti vivement le tort et l'injure que Mazarin faisait à notre famille en s'emparant d'une place, d'un bien qui appartient a votre neveu, à mon gendre, le prince de Piom-
» En Toscane.
bino *; comme vous j'ai gémi de voir les Espagnols, nos alliés les plus lidéles, chassés de deux forteresses protectrices de Rome, par les Français, auxquels nous ne devons jamais nous lier. Mais, mon frère, l'homme que le ciel a choisi pour gouverner les nations de la terre doit mettre tous les intérêts secondaires de côté, et surtout ne pas se faire d'illusion sur l'état présent des circonstances, afin d'en tirer tout le parti possible. Vous n'ignorez pas le motif secret qui rend Mazarin si acharné à nous nuire.
— Ce drôle-là, il faudrait encore créer son frère cardinal; c'est déjà bien assez qu'il soit archevêque.
— Je n'aime pas à vous voir dans cette disposition d'esprit, dit dona Olimpia, qui après s'être levé se promena lentement dans la chambre en continuant de parler : C'est en se laissant aller ainsi à sa mauvaise humeur que l'on risque de commettre des fautes irréparables.
— Allons, c'est bien ! prenez Mazarin sous votre protection; il ne vous manquera plus que de plaider en faveur de la famille Bar-
* Nicolo Ludovifiio.
berine et de sacrifier l'Espagne à la France. C'est un beau marché que nous ferions là. »
Innocent en s'agitant sur son siège répéta plusieurs fois cette même observation en la retournant sous plusieurs formes différentes, sans que dona Olimpia répondît un seul mot. Elle était dans un des angles de la chambre, immobile et la tète inclinée comme quelqu'un absorbé dans des réflexions qui l'isolent complètement. Cette immobilité et le silence durèrent assez longtemps pour que le pape, à qui la position de son fauteuil ne permettait pas d'apercevoir dona Olimpia, se retournât plusieurs fois avec une curiosité inquiète pour démêler dans l'attitude de sa belle-sœur la disposition d'esprit où elle pouvait être.
Ces mouvements répétés n'échappèrent pas à l'œil observateur d'Olimpia , qui attendit que la colère du pape se fût entièrement changée en inquiétude pour lui adresser la parole de nouveau.
Elle fit encore lentement quelques pas dans la longueur de la chambre; puis, étant venue se placer à quelque distance du pape, sur lequel son regard profond et pénétrant se fixa, elle lui dit enfin :
« Si ma mémoire ne me Iraliit pas (au surplus j'ai là les dates dans mes papiers), le cardinal Antoine lîarhcrin s'est enfui en France quelques jours avant le 4 décembre 1645, que vous avez lancé la bulle de défense de la sortie des cardinaux des états de l'Église.
— Oui... répondit le pape, inquiet de faire une réponse positive à une question dont il cherchait vainement le but.
— C'est au mois de janvier suivant, continua sa belle-sœur, que François et Tadée Barbcrin, malgré votre bulle, et bien que nous fussions tous prévenus de leur départ à demi clandestin, ont fait transporter leurs caisses remplies de richesses curieuses, d'antiques et de tableaux de prix, à Civita-Vecchia, pour les expédier pour Marseille et passer eux-mêmes en France.
— Je crois... que... oui... répondit cette fois le pape.
— On fit assiéger Orbitello. L'entreprise ne réussit pas. Souvenez-vous qu'alors je vous engageai, non par inclination naturelle assurément, mais par prudence, à ne pas courir plus longtemps les chances d'une guerre dispendieuse et dont l'issue était incertaine. Piap-
pelez-vous que je vous donnai le conseil d'user de clémence envers les Barberins, quand il était encore temps de vous en faire un mérite auprès de la France, et de donner le chapeau au frère de Mazarin pour mettre un terme à une querelle personnelle entre vous deux. Vous vous êtes emporté contre moi, comme vous venez de le faire encore il n'y a qu'un instant; vous n'avez écouté que Pancirole, que son aveugle préférence pour l'Espagne et son aversion pour Mazarin ont toujours fait pencher pour la guerre; et ses espérances comme ses calculs ont été réduits à rien. Du 8 au 29 octobre^, Piombino et Porto-Longone étaient tombés au pouvoir des maréchaux de la Meilleraie et Duplessis, et le 17 décembre nonseulement vous aviez pardonné aux Barberins, mais vous aviez fait lever le séquestre de dessus leurs biens. Tenez, ajouta Olimpia en tirant de la liasse un papier qu'elle présenta au pape, voyez si je me trompe. »
La feuille tomba sur les genoux d'Innocent, qui n'y porta ni les mains ni les yeux.
« Sœur! vous m'accablez, dit -il à voix basse.
— Moi ? Pamphile, s'écria dona Olimpia en
se rapprochant avec vivacité de son beaii-frère, dont elle prit les mains dans les siennes, moi vous accabler? moi chercher à vous faire de la peine? vous ne pouvez le croire. Ah! frère! ajouta-1-elle en se penchant vers lui de dessus le siège sur lequel elle s'était replacée, l'expérience a bien dû vous prouver que toutes les actions de ma vie, depuis que je vous connais, n'ont eu d'autre but que de contribuer à votre bonheur et à votre prospérité. Jamais amitié n'a été plus sincère, plus forte et plus constante que celle que je vous porte, et l'inflexibilité même des raisonnements que j'ai cru devoir choisir pour vous convaincre, est la preuve que l'attachement que je vous ai voué n'est rien moins qu'ordinaire. »
Cette femme avait l'éloquence de la passion, et c'était moins encore ses paroles que la manière dont elle les laissait échapper de ses lèvres, qui lui donnait une puissance irrésistible. Tout en parlant, elle pressait les mains et les genoux tremblants du pape, et lorsqu'elle eut prononcé les derniers mots , elle resta la tète portée en avant et le regard fortement dirigé sur celui du pontife, en laissant lire à la fois sur son visage tout ce que l'espé-
rance et la crainte, se disputant le cœur d'une créature humaine , peuvent faire naître de trouble et d'anxiété.
La passion rajeunit momentanément , et cette fois elle fit resplendir la physionomie de dona Olimpia d'une incomparable beauté.
Le pape éprouva une émotion qu'il ne put dissimuler, et qui s'accrut encore lorsque Olimpia, à qui cette circonstance n'était point échappée , laissa percer un rayon de joie et d'espérance par le plus doux sourire.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel Olimpia , selon l'usage du pays , baisa respectueusement l'une des mains d'Innocent , tandis que de l'autre le pontife arrêtait quelques larmes prêtes à s'échapper de ses yeux.
« Que désirez - vous , Olimpia ? dit enfin Pamphile d'un ton de voix altérée.
— D'abord de ne point essuyer de refus, répondit sa belle-sœur avec cet accent de mutinerie gracieuse et enfantine dont les femmes, si loin de la jeunesse qu'elles soient, ne cessent jamais de faire usage tant qu'elles conservent un reste d'agrément.
— C'est tout naturel; mais après ? »
Olimpia se tourna vers la table, chercha
dans la liasse un papier que le pape s'apprêtait à prendre, mais qu'elle retint en disant : " Vous ne lirez nui requête que quand vous m'aurez promis d'y faire droit et de lapprouver.
— Ah! cela est un peu fort !
— Eh bien, dit la postulante, qui remit en souriant le papier sur la liasBe , n'en parlons plus.
— Allons , donnez-moi donc ce papier.
— Pas du tout.
— Mais c'est un enfantillage.
— Comme il vous plaira de l'entendre; mais je veux que vous mettiez entière confiance en moi, sans cela je ne vous dirai rien; promettez-moi d'exécuter ce que je demande, et vous saurez de quoi il s'agit.
— Mais c'est une plaisanterie que vous faites?
— Pas le moins du monde.
— En vérité, je ne vous ai jamais vue si déraisonnable qu'aujourd'hui.
— Et moi, si peu gracieux que vous l'êtes ce soir. »
En disant ces mots, plutôt en affectant la légèreté qu'avec sécheresse, Olinipia regarda à sa montre. « Il est tard,» dit-elle; alors elle
alla prendre sa mantille, la jeta près des papiers, qu'elle remit en ordre afin de les rouler, et acheva bientôt tous ses aprêts pour se retirer.
Innocent se sentait mal a l'aise , partagé comme il l'était entre l'ennui de faire un refus net à sa belle-sœur, et l'appréhension de se lier par une promesse imprudente.
Cependant tout était préparé, et dona Olimpia, debout entre la table et le fauteuil du pape, repassait ses mains l'une dans l'autre pour enfoncer ses gants, non sans observer avec attention -la contenance de sa sainteté.
« Allons , dit-elle tout à coup en mettant la liasse sous son bras, je pars; que Dieu, saintpère, vous accorde une bonne nuit; et elle se dirigea vers la porte.
— Olimpia!... Olimpia! » s'écria le pape.
Elle s'arrêta, revint sur ses pas et se plaça prés du pontife sans rien dire.
« Asseyez-vous , et donnez-moi votre papier.)) Puis étendant la main pour le recevoir, il ajouta, en laissant voir sur son visage qu'il était disposé à accorder la demande : «Je le veux. »
Dona Olimpia obéit ; sa mantille rejetée, elle
s'assit, et tira le papier, qu'elle présenta sans hésitation au pape.
Pamphile y jeta les yeux avec empressement, et y lut la liste des noms suivants :
Savelli , archevêque de Salerne ; Mazarin , archevêque d'Aix; Cherubini, auditeur de sa sainteté.
Et plus bas :
Vitman , auditeur de la chambre ; Raggi , trésorier, et Maldachini.
Malgré tous les efforts que fit Innocent pour se contraindre et ne pas se livrer à la colère, il ne put y réussir complètement. « Je comprends, dit-il d'une voix émue et entrecoupée; voilà six cardinaux de votre façon En vérité il ne vous manquera bientôt plus que d'aller prendre possession à Saint-Jean de Latran, madame.... Me tendre une pareille embûche encore, pour faire tomber le chapeau sur la
tête d'un second Mazarin puis d'un enfant
de seize ans , comme votre neveu Maldachini ! c'est très-mal , madame; c' — c'est très-mal. — Permettez, Pamphile, dit Olimpia avec calme, et en mettant ses mains sur celles du pape , qu'un tremblement assez fort agitait ; pour peu que vous me soupçonniez d'artifice dans
cette ciix^onstance, regardez-vous comme entièrement dégagé de toute promess(>, même tacite, envers moi. La nomination de mon neveu au cardinalat vous semble-t-elle le résultat désiré d'une vanité puérile? n'y souscrivez pas. Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir entraîné dans une démarche fâcheuse pour le saintsiége , ma famille et moi dussions - nous en tirer les plus grands avantages. Croyez-moi, cessons de parler de cette affaire , puisqu'il ne vous est pas donné de l'envisager sous son vérital)le jour ; elle nous causerait à tous deux des contrariétés qu'il est plus sage d'éviter; ainsi, qu'il n'en soit plus question. » Elle dit, reprit la liste des cardinaux proposés, des mains du pape , et la déchira.
La grande colère d'Innocent commença presque à se calmer. Sa belle-sœur, qui depuis si longtemps avait l'occasion d'observer la température si variée de son humeur, prit le parti de rester muette pour le forcer de reprendre la parole le premier. Le silence fut long, pénible pour tous deux; mais enfin l'obstination féminine l'emporta; et vaincu par une résistance inerte , le pontife commença à parler ainsi sous la forme de réflexions :
« Il fera beau entendre les discours que l'on
va tenir dans la ville de Rome que dis-je?
dans toute l'Europe, lorsque l'on apprendra que nous avons achevé (ï enmazariner le sacré collège, en y adjoignant encore le frère du ministre de la régence de France.... Après tout... et comme on le dit, il est peut-être plus sage d'avoir l'air de faire de bon gré ce que l'on céderait forcément un peu plus tard ; n'est-ce pas, madame? L'Espagne sera peu satisfaite; mais l'ambassadeur de France vous devra des
remerciements et il vous en fera Car
enfin tout l'étalage qu'il a montré à son entrée à Rome ne sera pas perdu , et ce ne sera pas vainement qu'il a été accompagné en ce jour d'un cortège de quatre-vingts carrosses à six chevaux, puisqu'on fera l'archevêque d'Aix cardinal. . . Etes-vous satisfaite , madame ? »
Olimpia ne répondit rien. Après une interruption assez longue , le pontife continua en jetant un regard plein de douceur sur sa voisine :
«Je vous remercie, chère sœur, d'avoir pensé à mon vieux serviteur Cherubini. Depuis quarante ans il a rempli avec honneur , zèle , probité et intelligence, tous les offices que mon
prédécesseur et moi lui avons confiés.... Je le fais cardinal. C'est une bonne promotion. Elle
lui fera plaisir, elle nous fera honneur Il
est juste aussi que Venise et Gênes aient prés de nous , et dans le gouvernement du saintsiége, quelques-uns de leurs enfants. Vitman est un bon choix. Quanta Laurent Raggi, jeune encore, vous savez qu'il n'a que quarante-cinq ans; on pourra bien tenir quelques propos sur son compte. C'est un financier habile, mais rusé; prenez-y garde, madame.... On n'a pas encore oublié comment il a rempli sa charge de surintendant des gabelles pour les Barberins, sous le pontificat d'Urbain VIII, et il fera bien de prendre garde à ses actions, afin qu'il ne lui arrive pas encore une fois d'être obligé de sauter par la fenêtre de son palais, pour se soustraire à la fureur du peuple. C'est un homme de mérite, et dont les talents peuvent être utiles, d'accord; mais il faut le surveiller. Enfin, notre trésorier sera cardinal.
» Je n'ai pas d'objections à faire sur la promotion de l'archevêque de Salerne au cardinalat. Fabrice Savelli s'est rendu illustre comme général dans les guerres d'Allemagne, et s'est fait respecter depuis qu'il est entré dans les ordres.
L'importance de sa famille à Rome serait d'ailleurs un titre suilisant pour que nous nous empressions de le lier plus étioilement encore aux intérêts de la sainte Église. Je le fais cardinal.
» Vous voyez, chère sœur, continua Innocent, qui dans ses dernières phrases avait repris son rôle de souverain, que si je ne suis pas toujours gracieux, je ne cesse jamais d'être raisonnable. Quant à vous, à qui le ciel a donné tout ce qu'il faut pour être à la fois l'un et l'autre, j'ai peine à m'expliquer comment il a pu vous venir dans l'esprit de présenter pour le cardinalat votre neveu Maldachini, un enfant de quinze ou seize ans au plus , laid de sa personne et imbécile d'esprit. Qu'en voulez-vous faire? et quel secours espérez -vous tirer d'un pareil sujet, quand il sera couvert de la pourpre ? Vous voulez donc nous rendre la fable de toute la chrétienté ?
— Bannissez cette inquiétude, interrompit brusquement dona Olimpia. Un souverain affermit ordinairement mieux sa puissance aux yeux du vulgaire, en lui imposant parfois quelques fantaisies, qu'en satisfaisant sans cesse à la raison. N'est-ce rien que de pouvoir faire
seul ce qui est juf>é impossible par tous les au trcs ? Vous parliez tout à l'heure du trésorier Laurent Raggi ; vous n'avez peut-être pas su, car alors vous étiez nonce en Espagne, de quelle manière son oncle Octavien fut créé cardinal par Urbain Vllï, qui, malgré ses faiblesses, ne fut point après tout un pontife ordinaire ? Octavien, trésorier dévoué de l'église, et personnellement attaché au pape, passait aussi, comme mon neveu, pour un sot, pour un imbécile; mais enfin c'était, je le répète, un homme sincèrement dévoué, et dans lequel le pape mettait avec raison toute sa confiance. Ce sot, cet imbécile, se met un beau jour dans l'esprit qu'il doit avoir le chapeau, et bien que qui que ce fût ne pensât à lui voir conférer cette dignité, il se fait faire un habit de cardinal, et le met pendant plusieurs mois trois ou quatre fois par jour, pour consulter ses amis et ses courtisans sur la coupe de son vêtement, et sur les airs qu'il doit prendre. Tout en se moquant de lui, on le flatte, on l'encourage ; son idée s'enracine dans son cerveau, et bref, voilà notre trésorier qui part un soir de chez lui, vêtu en cardinal, pour se rendre chez le pape, aux pieds duquel il se jette en disant : « Ah ! que sa sainteté
daigne mettre la joie dans le cœur de mon pauvre vieux père et dans le mien, en me créant cardinal ! » Cette confiance, cette foi, toucha Urbain, qui le nomma à la première promotion. On en rit beaucoup, ainsi que de la joie extravagante qu'en témoigna le cardinal improvisé ; mais ceux qui plaisantèrent avec le plus d'amertume furent ceux mêmes qui ne pouvaient se pardonner de n'avoir pas eu une idée si simple, et dont le succès fut si prompt. Soyez certain, frère, qu'une grâce produit plus d'effet qu'une récompense; qu'un souverain s'attache les hommes par les faveurs qu'il leur accorde, et non par la justice qu'il leur rend. Nous ne serons donc pas la fable de la chrétienté si vous faites ce que je vous demande ; au contraire, vous donnerez signe de votre puissance. » Quant à l'âge de mon neveu, poursuivit dona Olimpia, qui ne laissa pas au pontife le temps de l'interrompre, c'est une cause de refus que l'on ne saurait admettre ; et je pourrais citer vingt exemples d'enfants de douze à treize ans, élevés à la dignité de cardinal, dont les familles, si illustres qu'elles soient, ne peuvent le disputer à la mienne, depuis surtout qu'elle s'est unie à la vôtre, n
Malgré la tëméritë plus qu'orgueilleuse de ces paroles, le pape ne se sentit pas disposé à y répondre, et sa belle- sœur continua ainsi: (( Mais au surplus, toutes ces considérations, si importantes qu'elles puissent devenir en certaines circonstances, doivent le céder à la nécessité qui nous presse aujourd'hui. Le népotisme qui s'est établi depuis longtemps à la cour de Rome, et dont les inconvénients et les excès mêmes, pendant le dernier règne d'Urbain et de ses neveux les Barberins, ont consacré l'usage plus fortement que jamais, est devenu un besoin impérieux pour aider les rouages de la politique européenne, qui aboutit au Vatican comme à son centre. A votre avènement au trône, mu par un sentiment de justice, et forcé d'ailleurs d'obéir à la fureur de vengeance qui animait la cour et le peuple contre les neveux d'Urbain, vous avez repris tous leurs bénéfices, vous avez saisi leurs biens en les condamnant à l'exil, pour vous épargner des rigueurs plus cruelles que l'on eût peut-être exigée de vous. Enfin, dans une intention très-louable, et aux applaudissements unanimes, le commencement de votre règne a été signalé par l'abolition du népotisme, et Pancirole, complètement étran-
ger à votre famille, est devenu le cardinalmai tre '.
» Cependant cinq mois s'étaient à peine écoulés, que tous les ambassadeurs étrangers, à l'exception de celui d'Espagne, à qui Pancirole est encore exclusivement dévoué, se plaignirent de ce qu'ils ne pouvaient traiter direc tementavec un intermédiaire qui eût tout à la fois votre confiance et la leur, qui vous touchât de près, qui fût en quelque sorte un second vous-même. Il ne se passa pas beaucoup de temps sans que vous reconnussiez la justesse de ces observations, ainsi que les embarras continuels que la partialité et la temporisation excessive de Pancirole apportent dans les relations diplomatiques. Ceux mêmes qui s'étaient emportés avec tant de véhémence contre le népotisme des Barl)erins, qui l'avaient vu détruire avec le plus de joie, furent les premiers à sentir le besoin d'un cardinal-neveu, et à crier bien haut qu'il fallait en trouver un.
» Ce fut vousrmême qui me parlâtes le premier de mon fils, du prince don Pamphile.
^ Cardinale padrone.
Cet essai ne fut pas heureux, j'en conviens ; car il y avait à peine un mois que vous l'aviez revêtu de la pourpre, que cet homme... extravagant... car, en vérité, je ne sais quel nom lui donner... s'est pris d'un amour insensé pour la veuve du prince de Rossano, et n'a pas eu de cesse qu'il ne vous remît le chapeau pour l'épouser.
— Ah! ah!... dit le pape en souriant, la princesse de Rossano est hien helie... et de plus, une personne de beaucoup de mérite...
— Dont les talents même peuvent être utiles, dit Olimpia, d'accord, mais qu'il faudra surveiller. En somme, ajouta-t-elle après cette brusquerie, vous avez reconnu la nécessité impérieuse d'un premier cardinal de votre famille, en donnant cette dignité à votre neveu à mon fds don Pamphile. Si sa conduite n'a pas répondu aux espérances que nous avions placées en lui, ce n'est point une raison, lorsqu'il se présente une autre chance, de ne pas la tenter. Or, cette chance est unique ; aucun des hommes de notre famille, à l'exception du jeune Maldachini, n'est en po sition de faire partie du sacré collège; ainsi, que Maldachini soit ridicule, sot, imbécile, et pis encore si vous
voulez, nous n'avons pas le choix ; il faut qu'il soit cardinal, il le faut î »
Kn proiioiicaiit ers (Icrnieis mots, Olimpia avait profilé du doiiljle sens que présentait sa phrase, pour exprimer tout ce qu'il y avait d impérieux et d'absolu dans sa volonté, en se donnant toutefois l'air de présenter la promotion de Maldachini comme un événement fatal et inévitable. 11 ne serait peut-être pas difficile de dire lequel des deux arguments influa le plus directement sur la résolution du pape; ce qu'il y a de certain, c'est qu'après être demeuré assez longtemps plongé dans ses réflexions sans faire aucun mouvement, il releva tout à coup la tête et dit en souriant à dona Olimpia : « Je fais Maldachini cardinal. »
Il faudrait que l'on sût ce qu'il n'a pas été possible de développer encore, c'est-à-dire, quel assemblage d'espérances, de craintes, de projets, d'idées et de passions de toute nature, s'était amoncelé dans le cœur et l'imagination de dona Olimpia, pendant le cours de cet entretien nocturne, pour que l'on se formât une idée de la détente générale qui eut lieu dans toutes les facultés de cette femme, lorsqu'elle eut obtenu ce qu'elle désirait. Elle se jeta aux pieds
(lu pape, baisa ses vêtements, lui prit les mains, sourit et pleura en même temps, et finit par assurer le pontife qu'elle était la plus heureuse des créatures de ce qu'elle avait pu le décider à faire une promotion qui, d'après ses idées, devait être un des actes les plus importants du gouvernement d'Innocent X.
« La volonté de Dieu soit faite , chère sœur, dit le pape en lui touchant légèrement le bras; je suis charmé de vous voir satisfaite. Mais tout ce qui vient d'être fait sera le sujet d'une terrible conversation demain entre Panci rôle et moi.
— Veuillez ! veuillez ! saint-père ; ordonnez, et n'allez pas vous engager dans une discussion qui n'aurait d'autre résultat pour vous que des contrariétés, puisque tout est... décidé... arrêté entre nous. N'est-ce pas, frère, ajouta-t-elle avec un certain accent persuasif et affectueux auquel Pamphile n'avait jamais su résister ; n'est-il pas vrai que vous avez reconnu l'importance et la vérité de tout ce que je vous ai dit? Vous le savez, non-seulement j'ai toujours pris vos intérêts avec ardeur et sincérité, mais vous l'avez dit bien des fois vous-même, que le ciel me fournissait d'heureuses inspi- I. 3
— 3i — rations chaque fois que je m'occupe de ce qui vous touche. Si je ne me trompe, et en prenant la joie que j\''[)roiive comme un présage favorable, jamais détermination n'aura été plus fertile en bons résultats, que celle que nous venons de prendre. Mais écoutez , Pamphile, le dernier conseil que croit devoir vous donner une amie, une sœur qui ne vit que pour vous servir et élever votre gloire. Ne vous fiez pas aveuglément aux conseils de votre premier ministre. De grâce , écoutez-moi , et ne vous emportez pas, dit-elle en embrassant les genoux du pape, qui avait laissé échapper un léger signe de mécontentement. Oui, on ne saurait le proclamer trop haut, Pancirole est un homme intégre, plein de lumières, d'habileté dans les affaires. Je ne prends part à rien sans le consulter ; ainsi vous voyez quelle opinion j'ai de son mérite. Mais Pancirole a vieilli dans la haine qu'il a toujours portée aux Barberins et par suite à la France ; mais Pancirole, précisément parce qu'il a de certaines qualités qui le rendent fidèle à ses affections et à ses promesses, est resté et restera toujours dévoué à la couronne d'Espagne. >) Or, vous n'ignorez pas qu'ainsi que vous et
que votre premier ministre , j'ai toujours éprouvéet manifesté une préférence non équivoque pour ce royaume purement et constamment catholique ; pour une nation dont la soumission envers le saint-siége a donné tant de force à vos prédécesseurs et à vous. Peut-être qu'hier encore vous auriez trouvé cette disposition intacte dans mon esprit. Mais faut-il vous rappeler tout ce qui se passe depuis quelque temps ? est-il nécessaire de vous redire le triste sort qu'ont eu les armes espagnoles à Porto- Longone et à Piombino? Est-il possible de se faire illusion sur l'affaiblissement du pouvoir de l'Espagne, en voyant qu'un misérable pécheur comme Masaniello a détruit la puissance du vice-roi qui gouvernait pour elle, en vingtquatre heures? et serait-il bien sage que le saint-siége continuât de prendre pour point d'appui et pour alliée indispensable une nation qui paraît n'avoir bientôt plus la force ni de se gouverner ni de se défendre ? De l'autre côté considérez la France. Un instinct insurmontable nous éloigne, il est vrai, de cette nation si opiniâtre et si légère, si indisciplinée et si belliqueuse. Mais voyez comme par la bravoure de ses armées, ainsi que par les in-
fati{»al)les travaux de sos ministres, elle étend le réseau de sa puissance sur toute l'Europe. Ils ont repris Dunkerqvie sur les Aujjlais. Au moment où je parle, un certain duc de Guise, venu à Rome pour faire rompre son mariage, s'entend avec les insurgés de Naples pour enlever cette couronne à l'Espagne. A INIunster les intrigues de INIazarin nous menacent de la conclusion d'un traité qui, en faisant renoncer le roi d'Espagne à la Hollande, relèverait l'orgueil des hérétiques et porterait un coup mortel au saint-siége. Enfin partout ils s'ingèrent et se mêlent de tous les intérêts. Aussi jamais ne se sont-ils montres plus exigeants et plus fiers à Rome qu'aujourd'hui.
» J'ai voulu les voir dans tout le faste de leur fierté. Protégée par une jalousie, j'ai vu de là défiler les quatre-vingts carrosses qui formaient le cortège de l'ambassadeur de France. Je l'avoue, si je trouvai naturel que la populace romaine prît comme de coutume grand plaisir à repaitre ses yeux d'une cérémonie brillante, je ne pus m'empêcher de remarquer avec un profond étonnement l'enthousiasme que les Français inspiraient aux Romains, tandis que les Espagnols ne recevaient que des lazzis mo-
qiicnrs et de mauvais compliments. Lo soir, le marquis de Fontenay, après avoir été vous baiser les pieds, vint à mon palais, et pendant la soirée il se montra aussi sémillant et aussi disert que l'ambassadeur d'Espagne fut triste et muet.
» Ah ! frère, je ne saurais vous dire à quel point ce contraste a frappé mon esjjrit. Involontairement je me laissai aller à la rêverie, et il me semblait voir l'Espagne descendre et la France monter. Si vous entendiez ce que tout ceux qui viennent de ce pays répètent sur le jeune enfant roi qui , bien que régi par sa mère, semble déjà gouverner son royaume, vous partageriez sans doute mes incertitudes. Pour moi, je ne sais quel pressentiment m'avertit que son règne sera glorieux, que son pouvoir deviendra immense. Ah ! mon frère ! ne nous faisons pas une ennemie de la France... il se pourrait qu'elle devint bien puissante un jour ! Et voilà ce que Pancirole ne prévoit pas. »
Innocent, qui avait écouté sa sœur avec la ])lus profonde attention, porta son regard sur elle quand elle eut cessé de parler. Ce qu'il venait d'entendre avait déroulé dans son esprit toute une série d'idées nouvelles, et après
— asavoir fait lentement deux ou trois petits signes de tête, il dit : « Chère sœur, je vous remercie; j'étais comme Pancirole , je n'avais jamais pensé à rien de tout cela.»
Cette fois la joie qu'Olimpia ressentit en entendant ces paroles sortir de la bouche du pape fut d'une nature toute différente de celle qu'elle avait éprouvée en obtenant la promotion de son neveu. C'était un bien-être général qui lui laissa la libre disposition de son esprit et de ses mouvements. « Avant de me retirer, cher frère, dit-elle, je n'ai plus à vous entretenir que d'une affaire qui vous prendra peu d'instants. » Elle lui présenta plusieurs cahiers de papiers qui formaient la plus forte portion de la liasse, et ajouta : « Voilà les comptes du mois passé, sur les revenus des gabelles et des bénéfices de la circonscription de Rome. Ces comptes ont été appurés contradictoirement par Pancirole et Raggi, et je les ai revus moi-même. Le total est de cinquante mille ducats, et cette somme vous sera apportée et remise demain soir à la brune, par Guahieri. Avez-vous encore de la place pour loger ces fonds?
— Oui. Tenez, le quatrième coffre dessous mon lit est à peu près vide, et il pourra sans
doute contenir la somme que l'on doit apporter.
— C'est bien.
— Sœur! vous êtes une personne incomparable.
— Saint-père, vous êtes si excellent que vous forcez vos amis à devenir ingénieux pour se rendre dignes de vos bienfaits. »
Elle agita doucement une sonnette. Pablo, avec son vêtement noir et sa figure blême, parut en entr'ouvrant la porte. « Avertissez mes gens, » lui dit-elle ; puis s'élant sérieusement préparée cette fois pour le départ, elle souhaita la bonne nuit à son frère, mit un genou en terre, reçut la bénédiction du pontife, et sortit pour monter en voiture et rentrer au palais Pamphile.
Lorsque après avoir dépassé Dole, on arrive aux Rousses, pour descendre du Jura et se rendre à Genève, le lac, les montagnes qui l'avoisinent et le mont Blanc qui surmonte ce paysage, se présentent tout à coup à l'œil du voyageur.
Depuis soixante ans environ que l'observation pittoresque des sites et des montagnes est devenue une des parties les plus importantes de notre éducation, il n'y a garde que nous passions devant un tertre ou une flaque d'eau sans que leur aspect ne réveille plus ou moins fort en nous les habitudes d'admiration que l'on a fait prendre à notre esprit.
Je suis loin de blâmer ce goût, quoique sou-
— kl —
vent un peu factice, et je n'en parle que pour faire observer qu'il y a deux cents ans, vers le temps où s'est déroulée l'histoire que je raconte, les esprits étaient en général moins disposés à la contemplation des beautés de la nature. En voyage surtout, les torrents, les lacs et les hautes montagnes n'étaient que des obstacles formidables, au milieu desquels les voyageurs, ordinairement très-impatients d'arriver à leur but, ne s avisaient guère de faire de la poésie, même spéculative. En un mot, le métier de touriste n'était pas encore connu, et c'était chose rare que la beauté ou la bizarrerie d'une route séduisissent l'imagination du voyageur toujours affairé. Mais si ces impressions de voyage manquaient alors , on en avait d'autres.
Deux jeunes cavaliers, enveloppés de man^ teaux, venaient de sortir de leur voiture, aux Rousses, pour descendre à pied, afin de se remettre du froid du matin. En apercevant le majestueux horizon qui se déroulait à leurs yeux, leur premier mouvement fut d'exprimer l'effroi et le dégoût. Ils se regardèrent ensuite, puis baissèrent les yeux sans cesser de marcher en silence, tandis que leur voiture les suivait.
Pendant toute la descente , ils continuèrent ainsi, et ce ne fut que quand ils eurent repris place dans leur voiture, pour suivre la route qui mène à Nyon, que le plus jeune des deux voyageurs dit à l'autre, après avoir tiré brusquement les rideaux des portières : « Nous voilà donc au milieu des hérétiques ! et près d'entrer dans Genève! Par quelle singularité avez-vous choisi cette route plutôt que celle de Marseille pour aller à Rome? — Mon cher monsieur, répondit en très-bon français l'autre voyageur, dont l'accent trahissait parfois son origine italienne, mon itinéraire est tracé, et en partant de Paris, monsieur le nonce m'a donné l'ordre de m'arréter un jour à Genève, oii j'ai d'ailleurs une caisse à prendre. — Mais comment monsieur le nonce a-t-il pu avoir l'idée de vous exposer à passer par Genève ? — Écoutez, monsieurdeBeauvoir; les personnes qui se destinent à prendre part auxnégociations politiques sont comme les militaires ; ils doivent obéir aveuglément, ponctuellement. Et quelque dégoût qu'inspirent ou quelque danger que présentent les commissions dont on les charge, il faut les remplir. La veille de notre départ, monsieur votre père, malgré la joie
qu'il éprouvait de vous voir partir pour aller faire rolBce de secrétaire auprès de M. le marquis de Fontenay à Rome, n'a pu s'empêcher de manifester les craintes que lui inspire, pour votre nouvelle profession, l'excessive sincérité de votre caractère. En effet, depuis trois jours que nous voyageons ensemble, je vois avec quelle vivacité ce que vous éprouvez se peint sur vos traits. Il faut dtvenir maître de vous. Il est même indispensable que vous preniez cette résolution dés que nous aurons mis le pied dans Genève ; car, outre notre sûreté personnelle qui exige cette précaution, l'inspection que je dois faire dans cette ville ne peut s'exercer qu'avec prudence et discrétion. »
L'abbé Segni s'étant aperçu que ses paroles avaient fait impression sur le jeune de Beauvoir, en profita pour achever de lui donner d'autres instructions : « A partir de ce moment, lui dit-il, vous répondrez au nom de Chauvin ; quant à moi, afin de justifier mon accent méridional en parlant français, je m'appellerai Taillac. »
La qualité de secrétaire du nonce, et la confiance que M. de Beauvoir père avait montrée à l'abbé Segni, lorsqu'il lui avait confié son
fils, ôtèrent à celui-ci toute volonté de faire la plus légère observation, bien que ces apprêts mystérieux et ces changements de noms répugnassent à son caractère. Ils entrèrent donc dans Genève sans dire une parole, jusqu'au moment qu'ils descendirent à l'auberge de la Balance.
A peine furent-ils entrés, que l'abbé Segni interpellant son compagnon de voyage à plusieurs reprises, le força d'entendre et de prononcer maintes fois leurs nouveaux noms ; en sorte que M. Taillac et M. Chauvin furent tout aussitôt connus de l'hôte, de l'hôtesse et des serviteurs de la maison.
Après une courte toilette et un léger repas, l'abbé, vêtu en laïque, dit à son compagnon : « Ne perdons pas de temps, et allons vaquer à nos affaires. » Tout ce qui s'était passé entre M. de Beauvoir et l'abbé Segni depuis deux heures, joint au ton de bienveillance amicale, mêlée d'une certaine autorité, que prenait parfois le secrétaire du nonce, avait jeté le jeune Français dans un état mixte qui tenait* de la stupeur et de la confiance. Mais ce qui plus que tout le reste contribuait à paralyser son esprit, était la pensée sans cesse renaissante
qu'il était à Genève, dans la ville de Calvin; qu'il avait parlé à des héréliques , et serait forcé de s'entretenir encore parfois avec eux, jusqu'à son départ.
Le jeune de Beauvoir, qui touchait à sa vingtdeuxième année, était le fils d'un gentilhomme fort pauvre du Poitou , vivant avec sa famille du revenu modique d'une petite terre dont une partie de la propriété lui était même contestée. C'était dans ce lieu que le jeune de Beauvoir avait été élevé sous la direction de sa mère, l'une des plus zélées catholiques de son temps et de sa province. En aucune occasion de sa vie ce jeune homme ne s'était trouvé avec des protestants , ou si le hasard lui en avait fait rencontrer, l'espèce de monstruosité effrayante que son imagination prêtait à leurs traits ne les lui avait pas laissé reconnaître. Dans son idée, un hérétique était comme un lépreux, un pestiféré.
A la rigidité prés des principes religieux que le jeune de Beauvoir avait reçus de sa mère, il avait d'ailleurs été élevé dans l'inaction d'esprit la plus complète. Trop pauvre pour prendre honorablement le parti des armes, et vivant sans inquiétude, quoique incertain sur sa desti-
née, il s'était laissé aller à la préoccupation la plus naturelle à son âge. Les beaux yeux de la fille ainée du fermier de son père l'avaient ému, et tout son temps était employé à la regarder aller et venir, ou à lui parler à la dérobée quand l'occasion devenait opportune. Dans cette circonstance, le père aurait été plus endurant pour les galanteries de son fils, si les manières du jeune homme eussent indiqué qu'il ne s'agissait que d'une amourette passagère. Mais M. de Beauvoir ayant cru reconnaître qu'il se mêlait aux démarches de son fils quelque chose qui ressemblait à de la retenue et à du respect, il en conçut une inquiétude d'autant plus vive, que connaissant les principes rigides de sa femme, qui n'admettait d'issue possible à l'amour que par le mariage , tout ce conflit de scrupules et de tendresse présageait des scènes romanesques qu'il était prudent d'éviter. Or, pour trancher l'afTaire dans le vif, M. de Beauvoir, décidé à faire un voyage à Paris pour solliciter la protection du cardinal Mazarin contre ceux qui lui intentaient un procès, prit le parti d'y mener son fils pour le dépayser. Dans cette ville, M. de Beauvoir père trouva le cardinal si bien disposé en sa faveur, que
— w — l'afiaire de son procès, au lieu de durer deux ou trois mois, comme il s'y était attendu, fut terminée en quelques jours. S'il fut joyeux de ce succès, l'embarras que lui causait son fils s'en augmenta d'autant. Il était même fort indécis sur le parti qu'il convenait de prendre, lorsque, se trouvant un jour à la cour du cardinal, il y rencontra monseigneur Bagni, nonce du pape, avec son secrétaire l'abbé Segni, chargé de dépêches pour Rome, et sur le point de partir. Un mot poli de l'abbé, adressé au jeune de Beauvoir, à qui il demanda s'il n'était pas curieux de venir à Rome avec lui, fut un trait de lumière pour le vieux gentilhomme poitevin. Il crut avoir trouvé une excellente occasion d'éloigner son fils de lui, et profitant des bonnes dispositions du cardinal à son égard, il le mit dans la confidence de ses inquiétudes paternelles, et demanda une commission quelconque pour envoyer son fils à Rome et le mettre sur le chemin de la fortune. Mazarin écouta en riant l'affaire du jeune de Beauvoir, entra dans les idées du père, dit quelques mots au nonce et à l'abbé Segni, puis annonça luimême au jeune homme qu'il était désormais engagé auprès de l'ambassadeur de France à
Rome, et qu'il se tînt pri'tà partir. Le ministre de la régence de Fiance, qui regardait peu à la dépense dans un uioment où il chargeait l'abhéSegni de prendre, en passant parGenève, un cadeau destiné à payer le chapeau de cardinal donné à son frère, ajouta à toutes les faveurs qu'il avait accordées à M. de Beauvoir père, une assez forte somme d'argent pour le voyage et le séjour de son fds à Rome. Une lettre écrite tout aussitôt par Mazarin à M. de Valencey l'avertit de l'arrivée prochaine du jeune de Beauvoir, dont on le priait de faire ce que Von 'pourrait, sans oublier de surveiller, sa conduite, et de ne pas le laisser manquer d'argent. Quant au départ des deux voyageurs, le nonce en fixa le jour au surlendemain.
La veille, le jeune de Beauvoir et son père se rendirent chez le cardinal-ministre, pour le remercier et prendre congé de lui. Ce soir-là, la cour de Mazarin était nombreuse , et parmi les personnes qui la composaient se trouva M. de Chantelou, maître d'hôtel du roi. Prévenu tout à coup du départ de l'abbé Segni et du jeune de Beauvoir, il avait préparé en hâte sa correspondance pour ses amis de Rome. A cette époque, l'envoi des lettres en pays étran-
gers ne se faisait pas aussi racilcmcnt que de nos jours; et lorsque quelque voyageur se mettait en route, on saisissait ces occasions pour confier ses missives, sinon à un courrier rapide, au moins à des mains sûres. M, de Chantelou, muni de ses lettres, vint donc chez le cardinal pour les remettre au jeune de Beauvoir, dont il connaissait le père, en donnant pour excuse le départ prompt et prochain des voyageurs, de la liberté qu'il prenait de les interrompre ainsi jusque dans le salon de son éminence. u Je prie monsieur votre fils, dit M. de Chantelou en s'adressant au père de de Beauvoir, de se charger de ces lettres. Quant à celle-ci, ajouta-t-il en en mettant une à part, elle est adressée à M. Poussin, premier peintre du roi, à qui je recommande particulièrement monsieur votre fils. » Le jeune gentilhomme poitevin , étranger aux arts, et à qui le nom de Poussin était absolument inconnu , reçut la lettre avec politesse, mais sans y attacher grande importance, et promit de s'acquitter fidèlement des commissions dont on le chargeait.
Tels avaient été le motif et les antécédents du voyage improvisé de M. de Beauvoir, lequel, .1 4
habitué à l'aisance des mœurs françaises et imbu de l'aversion qu'il avait puisée dans sa province, contre les hérétiques, semblait affecter de mettre plus de liberté en marchant avec l'abbé Segni dans les rues de Genève, à mesure que le flegme extérieur de la population excitait son antipathie.
L'Italien n'eut pas fait vingt pas qu'il s'aperçut que l'agilité de leur démarche et l'aisance de leur maintien attiraient sur eux les regards des passants. Il en fit faire l'observation à son compagnon, en l'engageant à se conformer à la gravité de ceux dont ils étaient entourés. En effet, le calme étudié du maintien des hommes et des femmes à Genève, habitude qui, aujourd'hui même encore, fait un contraste frappant avec le laisser aller des pays catholiques , était poussé à l'excès il y a deux cents ans. Presque toutes les personnes des deux sexes portaient des vêtements noirs ou au moins bruns. On parcourait les rues d'un pas lent et mesuré, tenant les regards dirigés vers la terre, et le seul accident qui modifiât parfois le flegme austère de ces disciples de Calvin étaient les salutations et les révérences que se faisaient entre eux les patriciens de la ré-
publique , ou bien la rencontre des habitants de la basse ville, deux portions de citoyens qui, bien qu'également soumis aux mêmes lois politiques et à la même croyance religieuse, nourrissaient cependant au fond du cœur une aversion réciproque qui se manifestait dans toutes les relations de la vie.
M. de Beauvoir aurait pu se passer de l'avertissement de l'abbé , tant l'aspect monacal de l'intérieur de cette ville le frappa ; mais son étonnement fut d'autant plus complet, qu'au lieu de l'espèce de démons et de harpies dont il supposait qu'une population protestante dût se composer, il remarqua au contraire, à travers le voile de gravité dont chaque personne était entourée, de la noblesse dans le maintien, une politesse exquise dans les manières;, et un assez grand nombre de très-belles femmes.
A moins d'être un étourdi au premier chef, ce qui n'était rien moins que le cas de M. de Beauvoir, il est difficile de ne pas se conformer aux habitudes des gens au milieu desquels on se trouve. C'est un des plus beaux privilèges de l'homme que de pouvoir se modifier pour ne pas blesser les autres, sans rien perdre cependant de sa dignité ; céder avec urbanité et sans
bassesse est le grand secret de la vie sociale. L'heureuse nature du jeune de Beauvoir lui rendit ce petit ellort l'acile, et se guidant d'ailleurs sur lexeniple que lui doiuiait lal^bt' Scgni , il modéra son pas de manière à ce qu'ils purent traverser la ville sans être remarqués.
Ils ne tardèrent pas d'arriver dans la ville basse , portion de Genève habitée particulièrement par les artisans de toute espèce. Avec l'assurance d'un homme qui avait reçu des- renseignements certains sur les lieux, l'abbé jeta les yeux de bas en haut sur une maison dans laquelle il entra en engageant son compagnon à le suivre. Après avoir monté deux étages , Segni heurta à une porte qui s'ouvrit, et où ils furent reçus par un apprenti joaillier. Sur ces entrefaites, le maître s'avança avec empressement, et dit à l'abbé : « C'est sans doute à M. Taillac que j'ai l'honneur de parler?» Et comme Segni allait prendre la parole : « Je vous attendais avec impatience , continua le joaillier, ainsi que M. Chauvin , votre ami. » En disant ces mots, il fit entrer, presque forcément , les deux voyageurs dans son laboratoire, où le jeune de Beauvoir, devenu Stupide de ce qu'il avait entendu, se laissa pousser sur
un siège où il demeura assez longtemps comme s'il eût été ivre. Lorsqu'il sortit de cet état, il vit l'abbé Segni occupé à considérer une parure composée d'un magnifique collier et de deux pendants d'oreilles en perles énormes. « M. Gauthier, disait-il à l'ouvrier, c'est trèsbien ; et autant que je puis m'y connaître, vous avez rempli toutes les conditions qui vous étaient imposées pour la fourniture et l'achèvement de ces bijoux. Il ne vous reste plus, pour parfaire votre commission et recevoir le prix qui vous est dû, qu'à transporterie tout à Rome, selon qu'il a été convenu. — En effet, j'ai reçu les instructions de Paris , et je suis prêt à partir, dit l'ouvrier. — Eh bien ! demain? — Demain? cela n'est pas possible. C'est dimanche ; vous savez avec quelle exactitude nous sanctifions le jour du Seigneur, et pour rien au monde nous ne trouverions ici quelqu'un qui nous louât des chevaux et voulut se mettre en voyage. — Eh bien! à lundi matin, dit l'abbé Se.";ni. — A lundi, » répéta Gauthier, qui promit même de s'assurer des montures, et s'informa de l'auberge des voyageurs, en les reconduisant jusqu'au bas de son escalier et même assez avant dans la rue.
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Si le premier étourdissement de M. de Beauvoir était passé, son esprit ne s'en trouvait pas beaucoup plus à Taise, en réfléchissant à tout ce qui avait eu lieu devant lui depuis son entrée à Genève. Cette espèce de rôle de complaisant à moitié dupe, qu'il se trouvait forcé de jouer, le blessa vivement ; et ce fut à peine si les recommandations que lui avait faites son père et le cardinal Mazarin, de mettre toute confiance en l'abbé Segni , suftirent pour le décider à se prêter de nouveau à des démarches aussi étranges que celle à laquelle il venait encore de prendre une part involontaire en ce moment. Rassuré cependant par l'idée de voir promptement la fin de tous ces manèges en arrivant à Rome, et ne pouvant penser que son père l'eût mis dans une mauvaise position, il prit son mal en patience, et accompagna l'abbé Segni sans lui faire aucune demande, ni aucune réflexion sur la visite chez le joaillier.
L'Italien, considérant cette retenue comme un progrès, parla à M. de Beauvoir d'une manière plus amicale qu'il n'avait fait encore depuis leur départ de France, et tout en conversant sur ce qui s'offrait à leurs yeux, ils parcoururent et visitèrent la ville. Leur curiosité fut
tout à coup excitée par la boutique d'un libraire, le long de laquelle un assez grand nombre d'ouvrages nouveaux attiraient l'attention d'une foule composée de personnes de tous rangs et de toutes conditions. «Approchons, dit l'abbé, nous allons savoir ce qu'on lit à Genève. «Et les deux voyageurs se mêlant aux curieux, ne tardèrent pas, avant même de se trouver plus près des livres , d'apprendre de quelle nature en était le contenu. La plupart de ces petites brochures ressemblaient assez aux livrets que l'on vend encore aujourd'hui sur les quais à Paris, dans lesquels la vie des quatre fils Aymon ou du Juif errant se trouve ornée de gravures sur bois. Les brochures qui attiraient alors si vivement la curiosité des Genevois renfermaient l'histoire injurieuse de quelques papes dont les portraits, placés en marge, étaient figurés ordinairement par une tête d'animal cruel ou immonde , couronnée de la tiare. Parmi les curieux assemblés devant la boutique, on reconnaissait facilement à quelles classes de citoyens chacun d'eux appartenait. Leurs habillements et leurs manières ne les auraient pas fait distinguer, que le choix des pamphlets qui attiraie t les patriciens ou It s gens du peupl
aurait mis une ligne de démarcalion entre eux. Les premiers se pressaient pour suivre des yeux une pancarte ornée d'élégantes gravures accompagnées d'un texte en vers latins, dont le titre, Opposition du Christ à VantC'Christ^ était imprimé en gros caractères. Dans cette suite d'images, dont l'une était toujours opposée à l'autre, on remarquait les disciples du Christ soignant les malades, en regard avec un pontife chargé d'embonpoint et marchant appuyé sur les bras d'un cardinal et d'un évêque; plus loin, le Sauveur, ordonnant de rendre à César ce qui lui appartient, contrastait avec le pape assis sur son trône, entouré de sa cour, et recevant les hommages respectueux des empereurs et des rois delà terre. Là deux autres sujets donnaient lieu aux comparaisons les plus vives; d'un côté, Jésus entrait à Jérusalem pour y recevoir bientôt la mort; de l'autre, le pape entouré de soldats sortait de Rome à cheval pour aller au loin porter lagucrre. C'était les vendeurs chassés du temple, à côté du pape, vendant les indulgences au poids l'or; le Dis de Dieu lavant les pieds de ses disciples, et le pape faisant baiser sa mule; le couronnement d'épines et l'imposition de la triple conroiuie ; Jésus
(rainant sa croix au Calvaire; le ponlifc romain porté au Vatican dans une magnifique litière ; et enfin Moïse recevant les tables de la loi, placé dos à dos avec le pape à genoux, faisant un pacte avec le diable.
La perfection des gravures et le style assez élégant de l'autenr, qui y avait joint des pièces de vers en latin, ne laissaient pas d'exciter vivement la curiosité des érudits Genevois, qui ne voyaient pas sans quelque jalousie qu'un si beau pamphlet contre le pape eût été fait à Berne et dédié par l'auteur aux magistrats de cette ville.
Tandis que quelques membres du clergé protestant, et d'autres personnes considérables de Genève, parlaient avec gravité, mais non sans aigreur, du parti que l'on pouvait tirer auprès des catholiques éclairés de l'Europe de l'arme de la salire, les petits bourgeois et les artisans surtout se répandaient en injures contre la cour de Rome, en regardant des pamphlets à gravures dont le style et les dessins étaient aussi plats que grossiers. Le pape et les cardinaux, avec des têtes de loups, faisant sortir des pièces d'or de la bouche de gens qu'ils frappaient à coups redoublés avec des os d(> mort, cessaient
pour eux d'être une allégorie ; c'était la réalité.
Mais toute la joie acre du protestantisme plébéien se manifestait à la vue de l'histoire scandaleuse de la papesse Jeanne, Les détails les plus repoussants dont on a paré ce mensonge étaient représentés en gravure avec une exactitude minutieuse; et malgré l'indécence du sujet, l'aversion du peuple genevois pour la papauté était si aveugle, que la pruderie naturelle à ce peuple cédait chez lui tout empire à la haine.
L'avidité avec laquelle les assistants regardaient ces satiresdétourna leur attention de dessus nos deux étrangers, qui purent eux-mêmes les considérer tout à loisir. En faisant des efforts au milieu de la foule pour s'approcher d'un dernier pamphlet qui semblait captiver l'attention encore plus fortement que les autres, l'abbé Segni s'aperçut que de Beauvoir était tout pâle. 11 lui prit la main en la secouant pour l'engager à ne pas perdre courage, et surtout à dissimuler le dégoût et l'horreur que tout ce qu'ils venaient de voir leur inspirait.
Non sans peine ils parvinrent à portée de la dernière satire. Mais cette fois, ce fut Segni
lui-même qui faillit succomber à son étonnement. Après avoir lu le titre, il se frotta deux ou trois fois les yeux, dans la crainte de s'être mépris. Mais enfin il fallut bien se rendre à l'évidence, et repassant encore ce titre : « Description des fêtes célébrées à Babylone pour le mariage du loup et de la louve, » il vit deux horribles figures gravées avec ces noms : Innocent X et Dona Olimpia Maldachini.
La sotte histoire de la papesse Jeanne avait épuisé tout ce que M. de Beauvoir pouvait ressentir d'humiUation et de colère à la vue des satires des protestants contre le saint-siége ; mais l'abbé Segni, qui était un peu plus au fait et aux aguets des affaires courantes que son compagnon de voyage, se sentit accablé par la dernière découverte qu'il venait de faire chez le libraire genevois. « Rentrons à notre auberge, dit-il d'un ton de voix qui trahissait son émotion et son inquiétude ; car je pense qu'ainsi que moi vous avez besoin de repos. »
La faiblesse passagère à laquelle l'abbé fut forcé de céder réveilla le courage de M. de Beauvoir, qui se sentit plus à l'aise en apercevant que celui qui depuis deux heures l'avait si impérieusement dominé par son sang-froid et
sa discrétion se montrait à son tour vulnérable.
Rentrés chez eux, « Mais c'est une chose indigne que les horreurs que ces fjens-là se plaisent à répandre sur la sainte Église, dit M. de Beauvoir à l'abbé en donnant un ton interrogatif h sa phrase.
— Que voulez-vous y faire? répondit Segni, qui se jeta sur un siège en élevant ses yeux et ses mains vers le ciel ; voilà où nous en sommes... Et quand on leur touche un mot de ces choses à Rome, ils vous rient au nez ou vous mettent à la porte. Quant à moi, mon cher monsieur de Beauvoir, je sens que ma patience sera bientôt poussée à bout... »
Le jeune Français jeta tout à coup un regard inquiet et sévère sur l'abbé, qui, devinant sa pensée, lui dit aussitôt : « Oh ! ne vous imaginez pas que j'aie la moindre velléité de faire une bassesse ; non. Mais plus je vois le monde et m'avance dans la pratique des affaires, plus je reconnais qu'il m'est inqiossiblc d'y vivre eu me maintenant dans la voie de l'honneur. — Eh ! que voulez-vous faire ? demanda de Beauvoir, à qui cette cette réflexion causa un singulier étonnement. — Me retirer de la vie active, répondit l'abbé Segni. Sitôt que j'aurai rempli
— Gl — à Rome l'objot de ma commission, ajoula-t-il avec énergie, je ne balance plus et réaliserai le projet que j'ai formé déjà tant de fois. — Lequel? — J'entre dans un eloilre. »
Le ton de sincérité de ces paroles toucha vivement M. de Beauvoir. Entraîné d'abord par l'effetque produisit sur lui cet aveu involontaire des sentiments secrets de Segni, il fut sur le point de s'exprimer lui-même à cœur ouvert sur ce qui s'était passé. Mais par discrétion et dans la crainte d'avoir l'air de provoquer des explications et des aveux que l'abbé n'était peut-être pas en droit de faire, il se contenta de lui serrer la main affectueusement. Segni reçut cette marque d'intérêt avec reconnaissance, sans quitter toutefois l'attitude que son accablement lui avait prendre.
Pendant prés d'un quart d'heure, de Beauvoir se promena à pas lents dans la chambre, tandis que l'abbé, qui était resté immobile dans son fauteuil, se levant tout à coup, dit en tirant vivement le cordon de la sonnette: «Ah! il est encore jour, il faut en profiter. Demain ce serait impossible ! ;; A peine eut-il laissé échapper ces paroles qu'il se mit lui-même à marcher de long en large^ sans s'apercevoir que
son compagnon s'était écarté pour lui laisser la place libre.
Les pas d'un valet se firent entendre. L'abbé, prévenant son entrée , lui donna un ordre en dehors et rentra; puis on ne tarda pas d'apporter la collation du soir, à laquelle les voyageurs firent honneur, et comme elle se terminait le domestique de l'auberge rentra et remit à l'abbé Segni un petit paquet ficelé.
Le jeune de Beauvoir, peu fait encore à la vie de voyage, sentit le premier le besoin impérieux du repos , et alla se mettre au lit. Quant à l'abbé, impatient de s'assurer si la commission qu'il avait donnée d'acheter les Noces du loup et de la louve, à Babylone , avait été fidèlement remplie, il ouvrit le paquet, qu'il trouva plus épais qu'il ne s'y était attendu. En effet, outre les premières pages qui contenaient la description scandaleuse des noces burlesques, il trouva à la suite une trentaine de feuillets dont le premier présentait en titre ; La Vie de dona Olimpia. C'était encore une satire sans doute , mais il sufTit à Segni d'en lire quelques pages pour s'apercevoir que celui qui l'avait écrite était au courant du sujet, connaissait à fond la cour de Rome, et avait
destiné son livre à des lecteurs tout autres que ceux qui se contentaient des prétendues fêtes données «1 Babylone. Cet écrit excita sa curiosité et ses inquiétudes au point qu'il n'alla se coucher qu'après l'avoir lu, et que plus d'une fois, pendant la nuit, le souvenir qui lui en vint en songe le réveilla en sursaut.
Cependant le lendemain matin , jour de dimanche, nos deux compagnons, rafraîchis par le repos de la nuit, se levèrent, accomplirent leurs dévotions aussi bien qu'il était possible dans la capitale du protestantisme, puis se firent apporter une légère collation. Comme ils terminaient leur repas, la cloche de l'église Saint-Pierre, transformée en temple, se fit entendre, et ils virent entrer chez eux le patron de l'auberge, vêtu d'un habit et d'un ample manteau brun foncé dont l'extrême propreté était relevée encore par la blancheur éclatante d'un col de chemise rabattu sur les épaules. Quoique cet homme fut "habituellement grave, il l'était trois fois plus que de coutume en ce moment. D'abord il avait son habit du dimanche, ce qui lui faisait contracter un surcroît de roideur et de gaucherie qui frappait ceux même qui le voyaient journellement ; secondement il entre-
— iik —
tenait son esprit dans une disposition favorable à profiter du prr'ci»e (pTil allait entendre; puis enlin, en sa qualité de zéli- protestant, il désirait savoir ce (pie les deux étrangers qu'il logeait se proposaient de faire en ce jour consacré à Dieu.
(( Messieurs, dit-il en saluant profondément ses deux hôtes, sans m'écarter de la discrétion dont la profession que j'exerce me fait une loi , pourrais- je savoir si l'intention de leurs seifl;neuries est d'assister à la lecture du saint Évangile et au prêche, ou de demeurer dans leur appartement? Notre usage en cette maison, ajouta-t-il aussitôt qu'il crut s'être aperçu de quelque étonnement de la part des deux étrangers, notre usage est de prévenir les voyageurs que les jours fériés, personne ne circule dans les rues de la ville pendant que Ton se tient au temple, et que, lorsque les personnes qui nous font l'honneur de descendre chez nous ont l'intention de rester chez elles, nous nous faisons un devoir de les prévenir que tous les serviteurs de la maison, sans exception, se rendant avec moi et ma femme au temple, l'hôtellerie est entièrement fermée pendant trois heures. »
Le Ion solennel que venait de prendre l'aubergiste pour signifier à l'abbé Segni et à M. de Beauvoir qu'il allait les mettre sous clef pendant une partie du jour, leur donna une envie de rire que la prudence leur fit cependant comprimer. Toutefois leur esprit flottait dans l'indécision sur le parti qu'ils avaient à prendre , lorsque le brave calviniste leur fit une nouvelle proposition relative à l'emploi de leur matinée. 4 Attentifs à prévoir tout ce qui peut agréer aux voyageurs, reprit bientôt riiôtellier, et regardant surtout comme un devoir de fournir la mâne céleste à leur âme, nous avons au temple un banc réservé pour notre famille , dont nous nous empressons d'offrir une partie aux étrangers qui veulent bien s'arrêter chez nous. »
Cela dit, l'hôtelier genevois s'inclina devant les étrangers et resta dans cette position en attendant leur réponse.
De Beauvoir, qui ne voulut pas parler le premier, regarda l'abbé Segui, dans l'espérance de lire dans ses regards la résolution qu'il allait prendre; mais l'Italien ne le laissa pas longtemps dans l'indécision, car s'étant levé :
« Monsieur, dit-il à l'aubergiste, nous vous re- I- 5
mercions de votre politesse et nous l'acceptons. Si vous voulez vous retirer, nous allons mettre nos manteaux, et nous vous rejoindrons à l'instant. » L'hôte sortit.
(( Y pensez-vous? s'écria de Beauvoir, sitôt que le Genevois fut hors de la chamhre ; eh quoi ! vous pourrez vous décider à assister à ce conciliabule de démons?... Vous me permettrez de ne pas vous y suivre.
— INIon intention n'est même pas de vous y engager, si votre répugnance est insurmontable. Quant à moi, malgré tout le dégoût que ces cérémonies sacrilèges m'inspirent, il faut que j'y assiste, que je les voie... c'est un triste devoir; mais, je vous l'ai dit, il m'est imposé, et si vous m'avez vu accepter l'offre de notre hôte avec un empressement qui a pu vous faire prendre le change sur ce que j'éprouve à ce sujet, vous vous êtes mépris. J'étais précisément inquiet de savoir quel moyen je pourrais employer pour pénétrer au milieu de cette infernale synagogue, quand notre homme est venu nous offrir tout à la fois un banc et sa protection. Mettez-vous à ma place; pouvais-je refuser?... Restez ici sous clef pendant que je vais explorer le cœur de l'enfer; je vous en dirai
des nouvelles a mon retour. Non que je croie, ajouta- 1- il en mettant son manteau, que M. l'ambassadeur de France vous sache beaucoup de gré de cette réserve, quand vous vous présenterez à lui devant Rome ; car sachant que vous êtes passé par Genève, il va vous accabler de questions, et je ne vois pas l'avantage que vous tirerez de n'avoir rien à lui répondre... Allons, que résolvez-vous? dit enfin Segni, prenant son chapeau et faisant mine de partir; venez-vous?... Eh! mettez donc votre manteau, et partons. »
Malgré toute sa répugnance, de Beauvoir céda aux instances de l'abbé, et faisant un effort sur lui-même, il ajusta ses vêtements et le suivit. Comme il ne restait plus que quelques marches à descendre pour se trouver parmi la famille de l'hôtellier, Segni s'arrêtant, se retourna, et parlant à voix basse à son compagnon : « Or ça , lui dit-il , quelque chose que vous voyiez ou que vous entendiez, ayez soin de vous montrer impassible, et réglez, je vous en prie, votre maintien sur le mien, car les huguenots ne badinent pas ! »
Ces précautions prises, ils joignirent la famille, dont les habillements se composaient uni-
formément d'étoffe brune et de linge blanc. Chacun, le regard baissé, un livre à la main, était placé selon son rang et n'attendait que le signe du patron pour se mettre en marche. On sortit un à un, et lorsque tous furent dehors, l'hôtelier ferma sa porte à double tour, se plaça ensuite en tête de cette espèce de cortège et le dirigea vers le temple. A mesure que l'on en approchait, on voyait les familles s'avancer gravement de différents côtés, toutes vêtues de brun et de blanc, quel que fût le rang plus ou moins élevé qu'elles tinssent dans la ville, et la seule distinction qui pût les faire reconnaître aux étrangers était l'empressement qu'elles mettaient à se disputer ou à se céder le pas, lorsqu'elles arrivaient à la porte du temple.
Comme outre l'abbé Segni et M. de Beauvoir qui n'étaient point connus , l'hôtelier n'avait aucun étranger de marque avec lui, il fut obligé de laisser passer plusieurs familles patriciennes avant qu'il pût entrer avec sa cohorte, composée en très-grande partie de ses serviteurs.
Tout alors fut nouveau pour les deux catholiques. La régularité minutieuse ainsi que la lente gravite avec lesquelles chaque protestant,
homme et femme, entrait, suivait une direction déterminée, prenait sa place marquée et s'asseyait en tombant dans une immobilité parfaite, captivèrent l'attention de nos étrangers. Ils ne furent pas moins surpris et même choqués de la nudité absolue des murailles intérieures de l'église, dont la propreté aride rappelait l'aspect de ces lieux qui ont vieilli sans avoir été habités. Le silence, même en marchant, était si rigoureusement observé par l'assemblée, qu'il fatiguait comme celui d'un cimetière. Habitués à l'éclat et à la pompe des églises et des cérémonies catholiques, Segni et de Beauvoir cherchaient vainement un signe, un point, un centre visible qui pût rattacher, au moins momentanément, leur pensée à celle de toutes les personnes dont ils étaient entourés; mais ce fut en vain, et lorsque leurs yeux, las d'interroger les murs et les figures impassibles des assistants, se portèrent machinalement vers la chaire placée en face des auditeurs, ils n'y découvrirent encore qu'un homme , le chantre , vêtu de noir, qui, la tête appuyée sur ses deux mains, était aussi , comme les assistants et les murailles, immobile et muet.
L'abbé Segni, mais le jeune de Beauvoir sur-
toiit^ s'étaient attendus, en mettant le pied sur le seuil du temple, à éprouver une sorte de fureur dont ils n'espéraient pas pouvoir se rendre maîtres; mais il en arriva tout autrement. Ils furent suffoqués, pétrifiés; leurs idées s'embrouillèrent, leur respiration était devenue pénible, et si l'idée de sortir se présenta à leur esprit, c'était bien moins par borreur des protestants que poussés par un certain instinct qui leur faisait désirer de respirer l'air libre, de voir le ciel et de courir de toutes leurs forces, pour ranimer chez eux la vie qui semblait prête à s'éteindre.
Le maître de l'auberge, qui se défiait, non sans raison, de la pureté du calvinisme de ses hôtes, les surveillait soigneusement. Sa profession le forçait tout à la fois de satisfaire assez souvent la curiosité des étrangers, et d'éviter tout scandale pendant le prêche, en sorte qu'il avait prudemment réservé une partie de la place qui lui était assignée dans le temple, pour y cacher les curieux, de manière à ce qu'ils pussent voir sans être vus. Après avoir fait passer Segni et de Beauvoir, à la faveur de ses domestiques par qui il les fit entourer, il* leur montra la place qui leur était destinée, les y fit
passer et s'assit auprès d'eux. C'était pendant que toutes ces pieuses évolutions s'étaient opérées, que les deux intrus avaient éprouvé des émotions si étranges, à la suite desquelles ils se trouvèrent plongés dans une espèce de stupeur. Ce qu'il y a de plus redoutable pour ceux qui, comme rhô te en cette occasion, répondent des curieux qu'ils conduisent, c'est d'avoir af* faire à des gens mal élevés ; mais le brave Genevois s'était bien aperçu qu'il n'y avait pas lieu pour lui d'avoir cette crainte. Ce qu'il appréhendait était d'avoir à calmer quelque papiste bien fervent, qui, sur un mot qui offenserait ses opinions, laisserait échapper involontairement quelque signe de désapprobation. Profitant donc de la retraite d'un mur près duquel se tenaient les deux étrangers, il s'approcha d'eux, et toujours avec son air grave et tenant les yeux baissés, il leur dit : « J'ai l'honneur de vous prévenir, messieurs, que c'est le pasteur Diodati que vous allez entendre ; un homme qui édifie tout Genève par ses actions et sa science, comme par sa parole. » Après avoir donné cet avertissement, il reprit place sur son banc, et le service ne tarda pas à commencer.
On sait combien furent profondes et étranges les émotions de nos deux voyageurs au moment de leur entrée dans le temple; aussi serait-il superflu de revenir sur les surprises que leur causèrent les prières dites en français, ainsi que l'étrange musique sur laquelle on chanta les psaumes. La prédication, on le sait, est la partie la plus importante du culte protestant, en sorte que l'auditoire, sans rien perdre de son calme, laissa apercevoir qu'il se préparait à redoubler d'attention, lorsque le pasteur fut près de monter en chaire. Diodati était alors en effet celui qui avait le plus d'autorité,- et outre la foule des assistants venus pour l'entendre, on distinguait dans cet auditoire les Turretin, les Budé, les Pictet, les Saussure, les Lullin, les Prévost, les de Candole, et d'autres familles dont les noms sont restés ou devenus célèbres dans la théologie et dans les sciences de toute espèce.
Au moment que le pasteur Diodati parut dans la chaire, tous les regards dirigés d'abord sur lui se baissèrent bientôt après, et luimême, inclinant son front, se recueillit quelque temps avant de réciter les prières et de lire l'évangile du jour. Enfin, cette partie du service étant terminée, il commença par énoncer
le passage qui devait servir de texte à son sermon. « Mes frères, dit-il, le repos, la gloire e^ la prospérité des familles, celle même des états, dépend principalement de l'obéissance et de la modestie que montrent les femmes : muîieri docere nonpermitto, neque dominari invirum, sed esse in silentio : Je ne permets pas aux femmes d'ensei-'^ner, ni de prendre autorité sur leurs maris; mais je leur ordonne de demeurer dans le silence, dit saint Paul à Timothée, épît. 1 '% chapitre 2, verset 12. »
Lorsque ces paroles eurent été prononcées, on vit succéder au mouvement de curiosité qu'avait fait naître le choix du sujet, un silence plus profond encore, s'il est possible, que celui qui régnait précédemment. L'abbé Segni lui-même , retiré dans son embrasure , s'apprêta à porter une oreille attentive à un sermon dont le texte lui parut étrange, et qui lui fit éprouver aussitôt une assez vive inquiétude.
C'est une question demeurée entièrement mystérieuse, que de savoir si, lorsque le secrétaire du nonce en France passa par Genève, le choix du sujet de sermon que débita le pasleur Diodati fut l'effet d'un pur hasard, ou bien improvisé pour faire pièce à ce person-
nage. Quant à l'abbé Scgni, ce dilemme se présenta tout aussitôt à son esprit, et en rapprocbant sa visite à la boutique du libraire^ où il avait pu être deviné et même reconnu, de la complaisance excessive qu'avait déployée son hôte pour le faire assister commodément au prêclie , il ne put se défendre d'une certaine émotion, qui ne fit qu'augmenter à mesure que le prédicateur développa sa matière.
On imagine facilement ce que put dire le ministre du haut de sa chaire, dans les deux premières parties de son exhortation, qui eurent pour objet de faire ressortir l'avantage des deux vertus les plus importantes de la femme, dans la vie privée , l'obéissance et la chasteté. Mais quand il arriva au troisième point, où il se proposait de traiter cette question dans sa forme la plus générale et la plus élevée; lorsque, montant de degré en degré dans la vie sociale, il eut démontré que, quelque poste éminent qu'occupent les hommes, leurs compagnes ne doivent jamais s'écarter sous aucun prétexte de cette soumission, de cette retenue d'esprit qui est l'élément conservateur de la pureté de leur âme ; tout à coup, passant rapidement en revue la vie antichré-
tienne de plusieurs princes, dont le conseil était sinon présidé, au moins làclioment soumis en secret aux intrigues des femmes, il quitta sans précaution oratoire le langage et le sens positif qu'il avait employé jusque-là, et d'une voix sombre et terrible laissa échapper ces paroles :
H Savez- VOUS , mes frères, qu'il existe au » monde, et même assez près de nous^ sur cette » terre que nous habitons , une femme vêtue M de pourpre et d'écarlate , parée d'or, de » pierres précieuses et de perles, tenant à la » main un vase d'or plein des abominations » et de l'impureté de sa fornication ; horrible » breuvage avec lequel les rois de la terre se » sont corrompus , et qui a enivré les habi- )) tants du monde ? Cette femme, mes frères, » c'est la grande prostituée ; elle habite Baby- » lone, et parcourt sept montagnes, assise sur » une bête immonde qu'elle mène et dirige à » son gré, en la gouvernant avec un sceptre » enrichi d'escarboucles. Mais je le vois, mes » frères, continua l'orateur en promenant son » regard sur l'assemblée, vous vous refusez à » l'évidence ; vous croyez que je vous trace le >) portrait imaginaire d'un monstre qui n'a
» jamais existé. Détrompez-vous : les paroles » que vous venez d'entendre sont celles mêmes » de saint Jean, qui reçut le souille prophéti- » que de Dieu, et la vérité n'a Aiit que passer » par ma bouche. Mais, ajouta bientôt le pas- » leur, en trahissant par un éclair de ses » yeux l'indignation qu'il éprouvait, si la su- » blimité de ce langage pouvait laisser encore >j un faible voile sur la vérité, déchirons-le. » Oui', mes frères, celte reine de Babylone, » celte grande prostituée , cette femme enfin w qui se promène sur sept collines, traînée par » la bête immonde, elle existe, elle vit, elle » règne à Rome en ce moment ! Qui ne con- » nait pas cette épouvantable histoire ? qui » n'a pas entendu parler de l'infâme Olimpia
» Maldachini? »
A peine ce nom eut-il été prononcé, que le pasteur, favorisé par l'indignation devenue générale , s'emporta avec une fureur sans bornes contre la cour de Rome. Faux ou vrais, tous les détails scandaleux débités dans les satires et les libelles furent reproduits en cette occasion, et il ne fallut rien moins que l'excès auquel la haine contre le papisme était portée dans tous les esprits à Genève, pour que
les femmes réunies alors au temple aient pu entendre sans rougir ce qui y fut dit.
Cette tempête d'anathèmes et d'injures dura assez longtemps ; et pendant le bouillonnement de joie haineuse, mais comprimée, qui agitait sourdement le cœur des calvinistes, on imaginera , s'il est possible , quel devait être l'état où se trouvaient l'abbé Segni et M. de Beauvoir, se serrant l'un prés de l'autre, derrière le pilier qui leur servait alors d'abri et de soutien. Enfin le gros de l'orage étant passé, le pasteur Diodati acheva sa péroraison d'une manière moins fougueuse, mais sans abandonner Olimpia, qu'il tenait comme une proie ; et il prononça ces dernières paroles , tirées de l'Apocalypse, auxquelles il sut encore donner, par son accent et son geste, la vivacité et toute la violence d'un anathème direct.
(( Maintenant vous connaissez tous la reine » de Babylone, mes frères, dit-il; eh bien! elle » va tomber , et Babylone avec elle , parce w qu'elle est devenue la demeure des démons, » parce qu'elle a fait boire à toutes les nations » le vin de sa colère et de sa prostitution , » parce que les rois se sont corrompus avec » elle , et que les marchands se sont enrichis
» par l'excès de son luxe. N'en doutez pas : » ses tourments, ses douleurs seront multipliés w à proportion de ce qu'elle s'est élevée dans » son orgueil et de ce qu'elle s'est plongée » dans les délices. Le deuil, la famine et la » mort viendront fondre sur elle en un même )i jour, et elle périra par le feu. Amen. »
Une psalmodie lugubre termina le prêche, et tous ceux qui étaient dans le temple en sortirent dans le même ordre et avec le même silence qu'ils avaient observés en y entrant.
L'espèce de retraite où Segni et de Beauvoir étaient placés au temple, les ayant forcés de se tenir debout pendant presque toute la durée du prêche , il en résultait que la lassitude de leur corps, jointe à la longue préoccLipation de leur esprit, les avait plongés dans un grand abattement. En rentrant chez eux, ils se jetèrent chacun dans un fauteuil, et demeurèrent silencieux jusqu'au moment que le maître de l'auberge vint prendre leurs ordres pour le repas.
Pour dire le vrai, le sermon ne leur avait pas ouvert l'appétit; et ce fut bien moins dans l'idée de se mettre à table, qu'avec l'intention de faire la dépense convenable dans une au-
berge, que l'abbé Segni mit à la discrétion de son hôte le soin de les servir comme il l'entendrait. Restés seuls de nouveau , les deux voyageurs n'en devinrent pas plus parleurs, et le temps se passa à échanger des questions et des réponses insignifiantes, jusqu'au moment qu'un domestique vint dresser la table et servir le repas.
L'assoupissement de leur appétit en avait redoublé l'activité; en sorte que les convives faisaient honneur à la bonne chère de la Balance ^ lorsque l'hôtellier revint demander à leurs seigneuries si elles étaient satisfaites. Malgré son flegme habituel, le Genevois ne put s'empêcher de laisser percer son étonnement à la vue des deux étrangers mangeant de si bon appétit. Cet hôtellier, l'un des plus entêtés calvinistes de la ville, se trouvait souvent, par le fait de sa profession, froissé jusqu'au fond de l'âme par les ménagements qu'il était forcé de prendre envers ceux des voyageurs dont la religion était opposée à la sienne. La foi du calviniste et celle de l'aubergiste étaient arc-boutées l'une contre l'autre, et ces deux ressorts pesant également sur la conscience de l'hôtellier, lui donnaient habituellement un air de
contrainte et d'embarras qu'il ne dissimulait que par une gravité étudiée.
En voyant ses hôtes faire si lestement disparaître les plats, il lui fut eependant impossible de ne pas témoigner quelque étonnement. Au prêche, il n'avait pas manqué d'observer ses voisins du coin de l'œil, pour deviner par leur maintien et à leur expression, l'elTet que produisait sur eux la cérémonie reli.'jieuse. En sa qualité d'aubergiste, il était enchanté d'avoir donné l'hospitalité à ses deux voyageurs jusque dans le temple; mais comme protestant, il n'avait pu s'empêcher d'éprouver une pieuse satisfaction en voyant ses deux papisles, car il les avait bien reconnus pour tels, foudroyés par les paroles du prédicateur. En sortant de l'église et en rentrant aux Balances, Tair abattu, consterné, vaincu de ses deux hôtes, ne lui était pas échappé , et il se flattait, car c'était un homme sincère, qu'il ne suffirait que d'un dernier effort pour détacher ces deux âmes des séductions de Babylone.
L'abbé Segni, qui, de son côté, avait parfaitemenl jugé cet honnête homme, se montra plus gai et afTecla de manger davantage, lorsqu'il vit l'étonnement qu'il témoignait. De plus
il le complimenta sur la bonne tenue ile son auberge, fit l'éloge de la chère qu'on y faisait, et n'oublia pas de le louer sur la bonne grâce qu'il avait mise à leur faire entendre le sermon.
Cette politesse à laquelle l'hôtellier ne s'attendait pas le déconcerta tant soit peu. Mais s'élant remis, il se crut obligé d'y répondre. Dans l'embarras intérieur où le mit la nécessité de parler en franc protestant sur ce sujet à des papistes, il se manifesta sur tous les traits de son visage une contraction dont le sens total exprimait évidemment le désir de savoir quel était l'effet qu'avait produit l'éloquence du pasteur sur les deux étrangers.
« Nous sommes très-satisfaits d'avoir eu l'occasion d'entendre M. Diodati, dit l'abbé Rossi, d'un ton ferme et poli qui coupait court à toute réflexion et à toute réponse. Et quant à moi , je vous renouvelle les remerciments que je vous ai déjà adressés pour les soins que vous avez pris de nous faire assister au prêche. »
L'aubergiste fit un profond salut, et allait se
retirer, lorsque l'abbé ajouta, pour remettre
complètement l'hôtellier à sa place : « Vous
aurez soin de tenir notre compte prêt, car
nous partons demain. » L'hôte salua de nouveau et sortit.
Le repas terni iné et la table ayant été enlevée, les deux voyageurs, remis de leur surprise et de leur fatigue, sentirent enfin le besoin de se parler de la scène dont ils avaient été témoins au temple. « Eh bien ! monsieur de Beauvoir, dit l'abbé, malgré tout ce que vous avez sans doute éprouvé d'angoisses pénibles au milieu de cet enfer où nous avons été enfermés trois heures, je suis très-satisfait que vous l'ayez vu de près. Vous pouvez «vous vanter à présent de mieux connaître la situation et les intérêts de la cour de Rome que ceux qui ne l'ont jamais quittée. Monsieur votre père désirait que je vous préparasse sur toutes les nouveautés que Rome pourrait présenter à un esprit droit comme est le vôtre, mais qui n'est point encore rompu aux affaires et au train du monde; en vérité, je ne m'attendais guère à ce que le hasard nous servirait si bien.
— Il faut que ce soit vous, monsieur l'abbé, qui me félicitiez d'une pareille aubaine, pour que j'espère en tirer parti un jour; car je dois vous l'avouer : en mettant de côté l'horreur et le dégoût que m'a inspiré ce faux prêtre fu-
rieux., à peine si j'ai compris ce qu'il a dit au sujet de Rome et du pape. Qu'est-ce que cette Olimpia Maldachini qu'il a si ctrangement confoudue avec la femme de l'Apocalypse? Que piéleud-il faire comprendre par ces rapprochements absurdes? et comment un homme qui se donne pour prêtre ose-t-il rapporter des détails aussi scandaleux que ceux qu'il nous a complaisamment débités? C'est horrible; et l'impression qui m'en est restée dans l'esprit ne l'est pas moins. »
L'abbé ne sachant que répondre , garda le silence. M. de Beauvoir se promenait dans la chambre devant le siège qu'occupait Segni, et de temps à autre il répétait : « C'est horrible, c'est affreux, abominable ! — Enfin, monsieur l'abbé, dit-il enfin, puisque vous voulez bien satisfaire aux intentions de mon père, en dirigeant mes premiers pas dans la carrière où l'on m'engage, ayez la bonté d'apporter quelques lumières dans mon esprit troublé, confondu, parce que cet infernal prêtre a vomi de sa chaire. Quel profit en puis-je tirer? Qu'est-ce que cette dona Olimpia Maldachini par exemple ? est-ce un être réel ou imaginaire? Vous devez sentir qu'il est de quelque importance pour moi de savoir
— 8i — à quoi m'en tenir sur un pareil personnage, et je crois être en droit de vous prier de lever mes doutes à ce sujet. »
C'est toujours une chose très-pénible pour un honnête homme que d'avouer des désordres qu'il condamne intérieurement , et sur lesquels sa position dans le monde le force de garder le silence. L'abbé Ségni, à qui la requête du jeune de Beauvoir parut juste, resta quelques instants indécis. Puis réfléchissant qu'une réponse évasive aurait l'inconvénient de donner de ses sentiments une opinion désavantageuse : « Asseyez-vous, dit-il à son compagnon, en le plaçant sur un siège voisin du sien ; je vais vous satisfaire. » 11 tira alors de son portemanteau le petit livre qu'il avait fait acheter la veille, et montra à M. de Beauvoir le second titre, ainsi conçu : « Vie de dona Olimpia Maldachini, qui gouverne V Eglise, sous le pontifcat d'Innocent X. » L'auteur de ce pamphlet, ajouta p^ravement l'abbé, est du petit nombre des Italiens qui se sont laissés séduire par les erreurs des hérétiques. Élevé près de la cour de Rome, il a dû la bien connaître en effet, et cet écrit pourra vous être utile. Mais permettez que je vous en fasse moi-même lecture, afin que je
puisse y ajouter et en distraire tout ce qui le rendra plus conforme à la vérité. »
Après s'être assuré que les portes de l'appartement étaient bien fermées, l'abbé Segni revint prendre sa place, et commença à lire ce qui suit :
« Dona Olimpia est fille de Sforzia Maldachini Romain, etdeVittoria Gualtieri. Ce Maldachini était simplement capitaine de milice, n'ayant à peu prés d'autres ressources pour soutenir sa famille que ce que lui rapportait sa profession. Olimpia sa fille, personne trèsjolie et qui montra de fort bonne beure une prudence au-dessus de son âge, se refusa constamment à entrer au couvent, et ne tarda pas à épouser un homme riche de Viterbe, un certain Nini, dont elle eut deux fils. Ce Nini mourut bientôt après; les enfants ne survécurent que peu de temps à leur père, en sorte qu'Olimpia, fort attrayante encore, veuve et héritière de quarante mille écus ( deux cent quarante mille francs environ), se trouva libre de sa personne, et dans les conditions les plus favorables pour se remarier avantageusement.
» Élevée dans une famille pauvre, Olimpia n'a reçu qu'une éducation très-incomplète ;
— semais la vivacité de son intelligence, la pénétration de son esprit, la fermeté de son jugement surtout , suppléèrent ce défaut. Elle apprit dans le commerce de la vie ce que les livres n'enseignent jamais, à coonaitre le cœur humain; heureuse si elle savait faire un meilleur usafi:e de cette science !
» Quelque temps après son veuvage , elle vint s'établir à Rome, où l'illustre famille Pamphile, originaire de cette ville, tenait alors un rang considérable. La beauté d'Olimpia, les grâces de son esprit et l'état de sa fortune firent naître à Camille, fiîs aine du prince don Pamphile, le désir de l'épouser. Le mariage se conclut, et trois enfants en furent le fruit; un fils, don Camille, car ce nom est toujours donné aux aines de cette famille, et deux filles, Camille et Constance.
» Il est dillicile de faire une fortune plus rapide et plus brillante. Toute autre femme qu'01im})ia se serait trouvée heureuse de la conserver et d'en jouir. Mais la fille de Maldacliini i>e considéra cette élévation que comme les premiers degrés qui devaient la conduire à la puissance inouïe oii elle est parvenue.
» tLe second fils du prince don Pamphile,
Jean-Baptiste, l)cau-frère de doua Olimpia, et pontife régnant aujourd'hui, a pris de bonne heure le parti de l'Église, afin de eontinuer dans cette carrière l'illustration que son oncle, lecai'dinal Jérôme, avait déjà obtenue dans cette famille. Après s'être appliqué à l'étude des lois, le beau-frère de dona Olimpia fut successivement avocat consislorial, auditeur de rote, et nonce à Naples sous Grégoire XV ,• puis , sous Urbain VIII, il fut fait dataire du cardinal François Barberin, pendant sa légation en France et en Espagne, et enfin cardinal; et dans ces différentes charges il donna à la cour de Rome des preuves de son zèle et de ses talents. )) Pamphile, Innocent X aujourd'hui, est un homme dont l'esprit est plutôt pénétrant qu'élevé ; que son goût naturel a toujours entraîné au maniement des affaires, et qui n'a jamais montré une vive inclination pour les sciences, pour les lettres, ni pour les arts. L'avancement de sa famille, et le sien propre, a été le but constant de ses désirs et de ses efforts, jusqu'au moment qu'il parvint au trône pontifical. Son caractère d'ailleurs est inégal ; porté naturellement à la justice, il lui arrive de ne.pas y rester fidèle, tantôt par faiblesse, tantôt par em-
porlemeni, mais j)lus souvent encore par une bizarrerie d'humour qui rend les relations avec lui toujours incertaines et souvent dilliciles. Pour les deux mobiles qui ont constamment mis l'âme et l'esprit de cet homme en mouvement, c'est ce que la suite de ce récit nous fera connaître.
» Quant à dona Olimpia, après la naissance de ses trois enfants, et lorsque l'amour assez vif qu'elle avait ressenti pour don Camille eut été calmé par cinq ou six ans de mariage, elle s'aperçut de la nullité de son époux, qui n'était qu'un beau prince romain, généreux, affable, et rempli de petites attentions pour elle, mais sans aucune disposition qui le portât à profiler des avantages de son rang et de sa fortune pour jouer un grand rôle dans le monde. Il était curieux d'antiquités, recherchait les tableaux, aimait passionnément la musique, et jouait même des instruments, choses dont dona Olimpia ne s'occupait pas volontiers, en sorte que tout commerce intellectuel devenait impossible entre eux.
» Son frère l'ecclésiastique, au contraire, a une physionomie peu gracieuse, mais énergique et mobile. Son imagination, d'une teinte grave,
il est vrai, était fertile en espérances, en inventions, en projets, et lui fournissait sans cesse des idées sans éclat, mais fortes et pleines d'avenir.
)) Le goût naturel qu'avait dona Olimpia de s'occuper des choses sérieuses lui avait toujours fait rechercher la société de son beaufrère, que ses emplois et ses occupations à la cour du saint-siége avaient rendu depuis quelque temps déjà un homme considérable. Elle l'interrogea d'abord pour se distraire et s'instruire, puis hasarda des objections, et finit par se mettre si bien au courant des affaires qui s'agitaient à Rome, qu'elle se trouva bientôt en état de les discuter et d'entrer pour quelque chose dans la manière dont son beaufrère Pamphile les envisageait, et se décidait même à les traiter. L'élève dans la science de la politique ne tarda pas à égaler le maître, et de ce moment s'établit entre eux cette étrange amitié qui dure encore. »
En entendant ces derniers mots, que ^l'abbé Segni prononça d'une voix plus basse, M. de Beauvoir se disposait à parler; mais Segni l'engageant au silence par un geste, reprit sa lecture.
« Don Camille , Tëpoux de dona Olimpia , mourut, * t de ce moment, non-seulement cette amitié devint plus forte encore, mais Olimpia, dont le jugement avait été mûri par les années, épousa les intérêts de Pampliile, en lit les siens propres, devint attentive à tout ce qui pouvait servir son beau-frère, le conseilla, le dirigea, le gouverna dans ses démarches, et devint, en un mot, maîtresse absolue de ses actions. Parmi les preuves de l'ascendant qu'elle avait déjà pris sur lui, on cite une lettre qui lui fut adressée à Rome, lorsque pendant sa nonciature en Espagne, Pamphile lui exprimait à quel point il regrettait sa présence et ses conseils.
« Très-chére belle-sœur , écrivait-il , mes « opérations en Espagne sont loin d'avoir une » aussi heureuse réussite que celles que j'en- » treprenais à Rome, parce qu'ici je n'ai plus » vos conseils. Loin de vous, je suis comme un » vaisseau sans gouvernail allant à l'aventure;; » c'est un aveu qu'il faut vous faire par recon- » naissance de tout ce que je vous dois. »
» Déjà, depuis longtemps, le peuple de Rome, fort enclin à la raillerie, muUipliait les épigrammes sur le genre d'amitié qui s'était établi entre dona Olimpia et Pamphile; aussi lors-
que celte lettre fut divulguée par l'indiscrétion de quelque serviteur, ne manqua- 1- on pas de répéter tout haut et d'écrire sur les murs de la ville que dona Olimpia donnait ses instructions aux nonces du pape. Mais loin de s'offenser de ces railleries, cette femme, douée du courage patient de toutes les âmes ambitieuses, se félicitait intérieurement de voir la populace s'habituer en riant à son pouvoir qui s'affermissait. A ces plaisanteries , assaisonnées d'injures souvent grossières , elle opposait le luxe calculé des aumônes faites aux couvents, des distributions d'habits et de secours aux pauvres, tandis que dans sa maison tout était soumis aux règles d'une opulente économie.
» En l'absence de Pamphile, lorsqu'il séjourna pendant plusieurs années en France et en Espagne, avec la charge de dataire près du cardinal F. Barberin, attentive à tout ce qui se passait à Rome, elle employait une grande partie de son temps à écrire avec régularité à son beaufrère tout ce qui pouvait contrarier ou servir leurs projets d'ambition. Parfois , dérogeant à son économie habituelle, le palais de Pamphile, qu'elle habitait avec toute sa famille , brillait d'un luxe inusité, pour recevoir tout ce que
Rome renfermait de personnes d'importance. Les cardinaux, les prélats, les ambassadeurs, la noblesse romaine, s'accoutumaient déjà à fréquenter amicalement le palais d'une femme où ils devaient bientôt ne plus être admis que comme chez une souveraine. Là tout , depuis la somptuosité des apartements jusqu'aux discours qui s'y tenaient, était grave et mystérieux. Quelques jeunes femmes ^ entre autres les filles de dona Olimpia , rendues muettes par sa présence, demeuraient immobiles sous l'éclat éblouissant de leurs parures. La maîtresse, que dis-je? la reine du logis avait seule droit de parler, et ce n'était que tour à tour, et quand les assistants étaient invités par un sourire, qu'ils venaient présenter leurs hommages à Olimpia, ou lui parler à voix basse si elle les interrogeait.
»]Mais à peine le dernier étranger était-il hors du palais, que, faisant prendre à chaque personne de sa famille le chemin de l'appartement qui lui était destiné, Olimpia commençait à solliciter l'activité de ses domestiques, pour éteindre les lumières, couvrir les meubles, et resserrer dans des coffres les vases d'or et les objets précieux dont elle avait momentanément
orné ses salons. Demeurée seule au milieu de ses laquais, et ayant passé la longue pente de sa robe sous un de ses bras, pour exercer sa surveillance avec plus d'activité, elle allait de l'un à l'autre, avertissant celui-ci, morigénant celui-là, selon qu'ils ne s'y prenaient point à sa fantaisie, et poussant la réprimande jusqu'à la brutalité, quand l'empressement ou la maladresse d'un serviteur lui faisait craindre qu'il n'y eût quelque objet de brisé. Non contente de ces soins, lorsque tout était replacé, Olimpia, accompagnée de sa camériste, la malheureuse Flaminia, parcourait encore le palais, et faisait la ronde depuis l'étage supérieur jusqu'à la porte d'entrée, dont elle examinait soigneusement la serrure. C'est alors que, rentrée dans son appartement, elle écrivait sur les lettres qu'elle tenait toujours courantes pour Pamphile, les observations, les craintes, les conseils et les espérances qu'elle avait à lui confier, w
— Quiestdonccette Flaminia? demanda M. de Bauvoir, dontrattentionavaitétéarrétéeparl'épithète jointe à ce nom. — Vous entendrez sans doute parler d'elle à Rome^ répondit l'abbé en laissant voir qu'il ne voulait pas en dire davantage. Il y a une foule de détails aventurés ou
trop longs dans cet écrit, et j'omets de vous les lire. L'auteur s'étend ici sur la conduite de dona Olinipia envers ses enfants, avec une prolixité qui vous fatiguerait. Ce n'est, certes, pas à tort qu'il taxe cette femme d'avoir subordonné tous les sentiments naturels à son insatiable ambition; mais il n'omet aucune des circonstances qui se rattachent à sa conduite envers ses enfants, et je ne vous dirai que celles qu'il peut vous importer de connaître. Ainsi, il raconte le mariage de ses filles,. dont l'ainéc, Camille, fut mariée au marquis André Justiniani, et la seconde. Constance, à Nicolas Ludovisi, prince de Piombino. En cette occasion, il exagère sans doute les vues ambitieuses de dona Olimpia, à qui sa position permettait de rechercher de telles alliances pour ses filles. Quant à ce qu'il dit de son fils don Camille, que vous verrez à Rome, ses reproches sont mieux fondés. Ce jeune homme fut beaucoup moins bien traité que ses sœurs. Il avait hérité des inclinations douces de son père, et il aurait eu besoin que l'on corrigeât de bonne heure, et par une éducation soignée, cequ'il y avait d'inactif et d indolent dans son caractère; mais dona Olimpia, au contraire, l'entretint volontairement dans une i^^norance
telle, qu'à vingt ans c'était à peine s'il savait lire. (( Quel motif avait donc sa mère pour agir ainsi? demanda M. de Beauvoir. — On l'ignore, répondit l'abbé, et à Rome, où don Camille a toujours été aimé, on a cherché vainement à découvrir la raison secrète qui poussait sa mère à amoindrir ainsi le seul rejeton qui pût perpétuer la race des Pamphile. Vous savez , ajouta Segni en souriant, que sa mère Fa fait cardinal malgré lui , et qu'il a épousé la princesse de Rossano malgré sa mère ? — Non. — Oh î alors je ne vous en dirai pas daA^antage; je vous laisserai le plaisir d'apprendre toute cette histoire en détail à Rome. Continuons notre lecture.
« L'époque à laquelle il fut question qu'Urbain VIII donnât le chapeau de cardinal à J. B. Pamphile (1629) est aussi celle où dona Olimpia commença à faire pénétrer ses intrigues à la cour, pour aider son beau-frère à obtenir une faveur qu'elle désirait plus ardemment encore que lui. Elle réussit, et quand la nouvelle de l'élection lui parvint, la joie qu'elle en ressentit tint presque du vertige. Le lendemain de cet événement son imagination était eucore tellement exaltée, qu'elle répétait sans
cesse à Pamphile, (juc tout ce qu'elle voyait lui paraissait couleur de pourpre.
» L'importance et par suite les immunités concédées à Rome par ro[)inion, à ceux qui ont reçu le chapeau, enhardit dona Olimpia et le cardinal à secouer le joug de certaines convenances dont ils n'avaient point encore osé s'afTranchir. Tous deux hahitérent le palais Pamphiie, prirent leur repas à la même lahle, et traitèrent ensemble habituellement les nombreuses affaires contentieuses, juridiques et ecclésiastiques, soumises à l'examen ou à la décision du cardinal, c Ce sont des impostures de libelliste, » observa de Beauvoir avec humeur. Mais l'abbé ne répondit rien, ne leva pas même les yeux et continua : « La netteté avec laquelle dona Olimpia saisissait les questions les plus compliquées, et son aptitude au travail, lui firent prendre en peu de temps sur son beau-frére une influence, une supériorité même, auxquelles Pamphile, par une disposition à la paresse qu'il ne put jamais vaincre, céda volontiers. La vie de cet homme plus que sexagénaire avait été constamment employée à examinerdesquestionsdilîiciles; aussi trouvaitil doux de se reposer de ces soins sur une per-
sonne en qui il croyait pouvoir se confier aveuglément. Plus il jouissait de ce repos, plus dona Olimpia devenait active ; tellement que Pamphile, laissant échapper peu à peu de son esprit le fd de ses occupations, se débarrassa presque entièrement de ce tracas d'esprit dont s'empara joyeusement sa belle-sœur. Bientôt toutes les requêtes, toutes les plaintes furent adressées à cette femme ; les grâces que l'on attendait du cardinal devaient être demandées a dona Olimpia, et rien n'était moins rare que d'entendre dire à ceux qui avaient reçu une réponse négative de Pamphile : Peut-être que le cardinal na 'point encore -parlé à sa bellesœur ! »
L'abbé Segni suspendit encore sa lecture en cet endroit. — Je saute quelques feuillets, ditil, où l'auteur s'est engagé dans le récit de certains faits dont il lui a été impossible d'acquérir la preuve, et que la hardiesse du pasteur de tantôt ne vous a d'ailleurs pas laissé ignorer. Ce sont des précautions oratoires que les ennemis du saint -siège ne manquent jamais d'employer pour faire lire leurs ouvrages à Genève. Je les supprime et reprends un peu plus bas.
(( Dans leurs entretiens particuliers, continue le libelliste , dona Olimpia répétait sou- Tent à Pamphile un axiome dont elle lui développait soigneusement toutes les conséquences. (( Le mérite personnel peut conduire au cardinalat, disait-elle; mais il faut toujours user d'adresse pour devenir pape; » et la ruse de Sixte-Quint contrefaisant l'imbécile était le modèle qu'elle proposait sans cesse à son beaufrère.
» Enfin, après vingt-deux années de règne, dont les dernières parurent des siècles à dona Olimpia, Urbain VIII mourut,- et quoique pendant les dix jours qu'on laissa écouler, selon l'usage, entre la mort du pontife et l'entrée des cardinaux en conclave, il ne se présentât aucune chance qui pût faire croire que le cardinal Pamphile serait élu, cependant dona Olimpia ne cessa pas d'avoir le pressentiment que son beau-frère serait pape. Les âmes passionnées sont toujours superstitieuses. Cette femme, sans cesse préoccupée de la fin toujours prochaine et si souvent ajournée d'Urbain, avait consulté, quatre ans avant sa mort, un astrologue sur ce que le destin réservait aucardinal. La réponse fut que Pamphile serait élevé aux grades les
plus éminenls de l'Église, lorsqu'il aurait atteint sa soixante-dixième année. Il n'en avait alors que soixante-six, et pendant quatre années dona Olimpia fit dire régulièrement des messes pour la conservation de la vie d'Urbain VIIÏ. La coïncidence de la mort de ce pontife avec l'accomplissement de l'âge indiqué par l'astrologue donna une telle confiance à dona Olimpia, que pendant la tenue du conclave, certaine désormais de l'élévation prochaine de son beaufrère, elle fit retirer du palais Pamphile, qu'ils habitaient, toutes les richesses qui y étaient amassées. »
Il faut que vous sachiez, dit l'abbé en s'interrompant, que cette précaution n'était pas inutile, parce que l'usage à Rome est de livrer au pillage de la populace le palais du cardinal devenu pontife. « Est-il possible? demanda M. de Beauvoir tout étonné. — Oui, c'est une vieille coutume dont on ne conserve guère que la forme, comme vous voyez. Je poursuis.
(( Cependant trois partis étaient en présence au conclave, celui desBarberins, neveux du pape défunt, qui désiraient voir porter au trône un homme qui, loin de les poursuivre à cause des grands biens qu'ils avaient assez injustement ac-
qiiis, les protégeât au contraire contre la haine que leur portait la cour, le clergé et le peuple. Ce parti repoussait naturellement le cardinel Pamphile, ennemi déclaré des Barberins.
» Il était encore exclus par les cardinaux dévoués à la France, parce que le roi très-chrétien, d'une part, soutenait les Barberins, et que de plus, le cardinal Mazarin ne pouvait pardonner à Pamphile l'opposition qu'il avait toujours mise à ce qu'Urbain VIII donnât le chapeau à son frère l'archevêque d'Aix.
» Restait donc le parti des cardinaux attachés à la cour d'Espagne, qui désiraient un pape disposé à renverser les Barberins, mais à qui l'idée de porter Pamphile n'était pas même venue à l'esprit.
«Outre les chances politiques qui ne lui étaient pas favorables, comme on en peut juger, il avait encore contre lui tous les membres du sacré collège, dont la piété s'accommodait fort peu de ce qu'ils entendaient dire de dona Olimpia. On lui reprochait d'ailleurs d'avoir un aspect dur et repoussant, d'être étranger aux sciences, aux lettres et aux arts; et enfin tous s'accordaient à dire que dans un moment où les hérétiques, plus hardis que jamais, scrutaient ma-
licieiiscment les mœurs privées du clergé catholique, on ne pouvait même pas penser à élire Pamphile, dont la conduite étrange, connue bientôt dans toute l'Europe par son élévation, deviendrait un sujet de scandale universel.
» Enfin Pasquin, dont la verve est intarissable pendant la durée des conclaves, enchérissait encore sur la sévérité de ces observations, en les traduisant en épigrammes obscènes.
» Telle se présentait la triste candidature du cardinal Pamphile, lorsque dona Olimpia, inspirée par la prophétie de son astrologue, etsoutenue dans ses espérances par la ressource de son esprit et l'opiniâtreté de son caractère, résolut de ruiner la conspiration tramée contre son parent. Tout l'or dont elle put disposer fut employé, avant l'ouverture du conclave, à se faire des espions et des fauteurs, par qui elle put savoir et répandre ce qui devait favoriser ses desseins. Cardinaux, ambassadeurs, prélats, ainsi que les familles influentes de Rome, tous furent entourés d'une nuée d'argus dévoués à Olimpia, plaidant le faux pour savoir le vrai, mentant pour faire jaillir la vérité, donnant des nouvelles fausses et contradictoires^ et profitant de la sincérité des gens hon-
nêtes, pour diviser les opinions, renverser les projets arrêtés et en substituer de nouveaux qui convinssent à la belle-sœur du cardinal.
» Cette femme avait calculé juste. Elle savait exactement tout ce que l'on pensait et disait d'elle, et sentait bien que le véritable motif qui faisait exclure Pamphile était l'attachement qu'elle portait à sa personne et à son sort futur. Mais elle ne recula pas devant cette difficulté, résolue à tout perdre ou à tout obtenir. Instruite comme elle l'était des détails de la vie privée du plus grand nombre de ceux qui composaient la cour de Rome, elle prévit que ce que Ton pouvait blâmer dans la conduite précédente de Pamphile finirait toujours par perdre de son importance dans l'opinion des cardinaux assemblés au conclave, lorsque l'on en viendrait à peser comparativement cette considération morale secondaire, avec l'immense danger politique pour le saint-siége d'élire un pape favorable aux Barberins, et dévoué à la cour de France.
» Cette réflexion l'affermit dans son espoir, et lorsque pendant le dernier jour du conclave, le plus vigilant de ses espions vint lui annoncer que l'opposition des Barberins était le seul
obstacle à l'élection de Pamphile : « Eh bien ! dit-elle, radieuse de joie, il sera choisi, parce que les Barberius sont détestés ! » En effet, trois heures après, tous les cardinaux se prosternaient devant Innocent X.
» Lorsque Olimpia reçut cette nouvelle, sa joie fut profonde; mais elle conserva extérieurement un calme qui imposa à tous ceux qui l'entouraient. On reconnut à l'instant même que son état ne changeait pas, mais seulement qu'il était fixé, et que désormais sa puissance était inattaquable. Elle sourit en entendant le peuple s'avancer vers le palais de son beaufrère pour en faire le pillage. Elle lui en ouvrit les portes elle-même, jeta des pièces d'argent par les fenêtres, et se donna le plaisir de voir dévaster le peu de vieux meubles qu'elle avait laissés pour assouvir la populace, en recevant avec joie dans son àme ce premier témoignage public donné à sa nouvelle puissance.
» Toutefois, la précaution de la souveraine n'échappa pas à quelques malicieux Romains, qui trouvèrent l'ameublement du nouveau pontife plus simple qu'ils ne s'y attendaient. aDona Olimpia a été plus matinale que nous, disaient les uns. — Ah ! s'écriaient les autres, si elle
— lOi — laisse le Vatican dans un aussi triste état, malheur à l'É^^iise! » Et enfin, Pasquin, usant du droit de tout dire, annonçait le déniéna.f'ement de Pamphilc, et donnait des détails sur le nouvel appartement de dona Olimpia au Vatican. «Les occupations auxquelles le pape nouvellement élu doit se livrer immédiatement forcèrent Innocent de ne recevoir en ce jour que les personnes avec lesquelles il avait à traiter des affaires du gouvernement. Mais à peine l'élection fut-elle connue que toute la noblesse romaine, les divers ambassadeurs des puissances étrangères, les cardinaux, les prélats, et les dames de distinction, s'empressèrent de se présenter chez dona Olimpia, qui, se montrant aussi gracieuse qu'il lui était donné de le paraître, reçut leurs hommages au milieu de son palais bouleversé par le peuple, et en s'excusant, avec la coquetterie d'une souveraine qui vient d'être proclamée, d'un désordre qui ne lui permettait pas de recevoir de tels hôtes plus convenablement. Mille questions malignes, mille observations satiriques étaient bien échangées par ce monde élevé et spirituel; mais les épigrammes se débitaient à l'oreille, tandis que les hommages, les assurances de respect et les salutationsise
disaiont et se faisaient bien ouvertement, et de manière à ce que rien n'en fût perdu pour celle à qui elles s'adressaient.
» Lorsque le soir de cette journée laborieuse fut venu, vers dix heures, dona Olimpia s'échappa de son palais et se rendit au Vatican. En- entrant chez le pontife, elle se prosterna à ses ])ieds, qu'elle baisa à plusieurs reprises, les inondant de larmes de joie Le pape lui-même se prit à pleurer, et après le silence assez long où les maintint leur profonde émotion, ils eurent un entretien dans lequel, après s'être communiqué réciproquement ce qu'un pareil événement pouvait leur faire éprouver, ils s'entendirent sur les premiers actes d'autorité qu'il était à propos de faire émaner du trône pontifical. La perte des Barberins, neveux du pape défunt, fut décidée, et dona Olimpia fit promettre au pape leur bannissement et la confiscation de leurs biens.
» Il était minuit quand ils se séparèrent ; mais avant de sortir du Vatican, dona Olimpia, qui depuis longtemps veillait à tout ce qui pouvait rendre la vie douce à Pamphile déjà valétudinaire, parcourut les appartements destinés au pape, examina si on s'était conformé à ses
habitudes, et poussa l'atlenlion jusqu'à visiter les matelas et les draps du lit, auxquels elle fit donner la disposition que les infirmités de son beau-frère avaient rendue indispensable. Elle repassa par la chambre où était Innocent, à qui elle souhaita encore la bonne nuit, et reprit le chemin de son palais.
» En y rentrant, son œil attentif à tout observa une portantine en station. En effet, à peine fut-elle dans ses appartements, qu'on vint lui dire que le cardinal Antoine Barberin, celui qui s'était opposé avec le plus de vivacité et de constance à l'élection de Pamphile, attendait riionneur de lui parler. Dans le premier mouvement de sa colère , Ohmpia voulut le congédier sans le voir ; mais la réflexion l'inspira tout autrement, et elle le reçut. Antoine était un homme que son caractère et sa conduite politique devaient rendre un juste appréciateur de dona Olimpia. Il avait joué longtemps le rôle qu'elle prenait, et il sentait bien que sa fortune et sa vie même étaient à la disposition de celte femme. Il la traita d'excellence, se montra respectueux envers elle, lui parla avec adresse des coups imprévus de la fortune, en lui laissant entendre qu'il y avait toujours
de l'avantage à ménager ceux mêmes dont on croyait avoir le plus à se plaindre; que la vie politique n'était pas moins fertile en accidents inattendus que les courses sur la mer; qu'ainsi que les nochers , ceux qui concourent au gouvernement de l'état doivent toujours entretenir leur esprit dans un calme parfait, parce que souvent ce qui semblait devoir faire notre perte contribue tout à coup à nous sauver. Enfin il lui parla avec tant d'art, et de manière à laisser voir qu'il comprenait si bien toutes les chances de l'avenir, qu'il fit tomber Olimpia dans une rêverie mêlée d'inquiétude, dont le cardinal profita. « Je ne sais, excellence, lui dit-il, quel sort Dieu me réserve'; mais je me confie à vous. Acceptez, je vous prie, comme souvenir de l'entretien que nous avons aujourd'hui, cette bague; et n'oubliez pas que celui que vous avez regardé comme votre ennemi serait heureux de pouvoir vous servir. » En disant ces mots, il présenta à Olimpia un bijou dont le diamant principal valait au moins douze mille écus, et se retira en la saluant.
» Doua Olimpia n'était rien moins qu'indifférente aux objets d'un grand prix ; mais ce qui fit surtout exalter son cœur en cette occasion,
c'est que le premier hommage rendu à sa puissance lui était olTert par son j)lus grand ennemi. De ce moment elle sentit qu'elle régnait , et , sauf à pardonner par la suite , la perte des Barberins fut décidée. »
Ici se termine le récit de notre auteur, qui promet une suite, dit l'abbé Segni en fermant le livre. Malgré les exagérations qu'il contient, vous pouvez juger qu'on aurait tort de s'attendre à trouver la perfection à Rome, et peut-être me pardonnerez-vous les détours que j'ai pris pour vous préparer à de telles nouveautés.
Le jeune de Beauvoir était si consterné de tout ce qu'il venait d'apprendre, qu'il ne put articuler que ces mots : Dona Olimpia!... Rome!... mais c'est un songe!... — Non, c'est une réalité, persuadez-vous-le bien , répondit l'abbé , et plus vous é(es sincère et ardent catholique, plus vous devez chercher à connaître la vérité. Quant à moi, pour rien au monde je ne voudrais avoir manqué l'occasion de recueillir tout ce que j'ai appris dans cette ville. J'ignore, ajouta-t-il en levant les yeux vers le ciel, si le parti que je compte en tirer pour servir les véritables intérêts de l'Église ne me
perdra pas; mais quoi qu'il arrive, je remplirai mon devoir. On m'a donné l'ordre d'observer; je dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu.
Le lendemain, vers l'aube du jour, le joaillier arriva à l'auberge avec un guide et des chevaux. Les voyageurs ne tardèrent pas à se mettre en route. Souhaitons-leur bon voyage, et précédons-les à Rome, où nous aurons peutêtre l'occasion de les retrouver.
Tous ceux qui ont habité Rome n'ont pas manqué de visiter la villa Pamphile, située hors des murs, au delà de la porte Pancrace; et il suffit de s'y être promené une seule fois pour que le souvenir de ce lieu se grave éternellement dans la mémoire. Cet élégant pavillon s'élevant sur des terrasses élagées et dominant les jardins; la grotte des Tritons, ces pentes ombragées par lesquelles on parvient à la grande plantation des pins marins, et ces échappées sur la campagne sauvage des environs de Rome, donnent à cette habitation un charme inexprimable. Ce qui frappe surtout, c'est le mélange qu'on y trouve des productions de l'art mariées si heureusement aux beautés
de la nature agreste; ce rapprochement que l'on y fait sans cesse ne laisse jamais l'àme du promeneur inactive.
L'origine de cette gracieuse habitation ne remonte pas bien haut, car c'est dom Camille Pamphile, fils de dona Olimpia et neveu d'Innocent X, qui la fit construire et planter vers les premières années du pontificat de son oncle. Ce jeune homme que sa mère avait si soigneusement entretenu dans l'ignorance pour le rendre plus souple à sa volonté, ce fils qu'elle avait fait nommer cardinal deux mois après l'exaltation d'Innocent, avec l'espérance d'en faire une espèce de mannequin qu'elle animerait de son intelligence et de son ambition ; ce jeune cardinal Camille parvint à se soustraire à cette tyrannie, grâce à un événement, et par un moyen qu'il était absolument impossible de prévoir.
Dans le temps même où sa mère le fit revêtir de la pourpre, il était tout préoccupé de la construction et des jardins de la villa qui porte son nom. Algardi, jeune artiste bolonais aussi remarquable par la diversité de ses talents que par l'élévation de son caractère , était chargé des travaux d'architecture , de sculpture et de
jardinage que coniporlait Tcnsemble de celte entreprise, et le jeune cardinal, tout neveu et canUnal-pairon en titre qu'il fût, se trouvait plus souvent en conférence avec son cher Algardi sur les terrains de sa villa future, qu'aux congiégations , à la réception des ambassadeurs et dans les olîices de la daterie, où on l'excédait d'affaires , de comptes à régler , de signatures à donneret de bulles à contre-signer. Vainement le grave Pancirole, le pape et dona Olimpia elle-même, épuisèrent ce qu'ils avaient de patience pour tâcher de former l'esprit du cardinal Camille; rien n'y fit. Il resta complètement étranger aux afl'aires, encourut par cela même la disgrâce de son oncle et de sa mère , mais se fit aimer à Rome, parce qu'il rendait service aussi fréquemment que cela lui étaitpossible, et que, contre l'usage général alors, il ne faisait pas payer les grâces qu'il accordait. Le pape fut le premier à ne pouvoir tolérer près de lui son neveu, dont l'éducation politique retardait au moins toutes les affaires, quand elle ne les brouillait pas. Dona Olimpia, plus persévérante, espérait toujours vaincre à force de soins et de patience l'inattention de son fils. Elle n'attendait de lui qu'une soumis-
sion réfléchie, au moyen de laquelle il pût jouer ostensiblement le rôle de cardinal-neveu, de premier ministre, tandis qu'elle lui souillerait continuellement son rôle, et rendrait ainsi Pancirolc toujours moins nécessaire au pontife.
Quant au vieux secrétaire d'état, travailleur exact et infatigable , il redoutait beaucoup moins les embarras passagers apportés dans les affaires, par l'inaptitude et l'insouciance du cardinal Camille, que l'habileté excessive avec laquelle doua Olimpia pourrait les traiter. Aussi le prudent Pancirole affectait-il de prodiguer ses conseils à son jeune collègue, et ne manquait-il jamais de faire des rapports flatteurs sur son compte, assurant même, quoiqu'il n'en crût rien, que ce jeune homme donnait des espérances, et que l'on serait peut-être fort étonné un jour de ce qu'il pourrait faire.
Les choses flottèrent ainsi pendant deux ans; c'est-à-dire que Pancirole et doua Olimpia s'épuisèrent en efforts superflus pour engager l'ambition du jeune cardinal dans les intérêts politiques et en faire un intermédiaire journalier entre eux et le pape. Mais ni l'un ni l'autre ne réussirent. Camille resta impassible, et Innocent persista à dire qu'il n'était bon à rien. I. 8
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Quant au cardinal Camille, il ne s'apercevait même pas des soins continuels et de toutes les espérances dont il était l'objet. Comme un écolier qui, à l'heure de la récréation, s'échappe aussitôt pour aller jouir de sa liberté, Camille, après avoir nonchalamment rempli les devoirs qui lui étaient imposés au Vatican, montait en voiture, et se rendait à sa villa, où l'attendait son cher Algardi, avec lequel, après avoir visité les bâtiments, parcouru les jardins et joui de l'effet des parties déjà achevées, il cherchait des combinaisons nouvelles pour embellir et perfectionner encore cet élégant palais.
L'espèce de fureur avec laquelle le cardinal avait fait pousser les travaux fut cause que constructions et jardins ne tardèrent pas à être presque terminés. Déjà les personnes de distinction s'empressaient pour venir voir cette nouvelle merveille des environs de Rome; et le cardinal, fort affable de sa nature, prenait chaque jour un plaisir nouveau à faire voir jusqu'aux plus petits détails de son palais et de ses jardins, aux curieux venus pour en admirer l'ordonnance.
Camille était de ces hommes tels qu'on en rencontre assez souvent dans la classe élevée
en Italie. Sa figure était plutôt régulière et agréable que belle ; son regard vif et bienveillant, mais sans profondeur, brillait au milieu d'un visage dont le contour plein et le teint également animé indiquaient l'égalité de son caractère et de sa santé. D'ailleurs, intelligent plutôt que spirituel, il aimait les belles choses par instinct , se plaisait à voir les productions des arts et même à entendre de J^eaux vers pour en jouir, et sans penser à tirer vanité d'un goût qui aurait pu lui attirer le renom d'un connaisseur. Au contraire, son ignorance donnait de la grâce et de l'originalité à ses penchants ; et ce qu'il y^ avait certainement de plus remarquable en hii, était la candeur de son caractère et le bon aloi de son esprit, que l'étrange éducation que lui avait donnée sa mère avait peut-être conservé dans toute leur pureté. Accoutumé de très-bonne heure à une opulence dont il ne se servait que pour se procurer les distractions les plus innocentes , étranger pendant longtemps aux passions qui ordinairement tourmentent la jeunesse, et n'ayant pas pénétré les desseins de sa mère, Camille s'était laissé faire cardinal par soumission filiale, et sans avoir la conscience qu'il occupait près du saint-
siège le poste le plus élevé, la dignité qui donnait le plus de puissance. Le seul avantage auquel il fût sensible, parce que c'était un moyen de satisfaire ses goûts, fut le surcroît considérable de revenus attachés à son titre de cardinal-neveu, dont il usa largement pour hàtcr l'achèvement de sa villa.
Ce goût avait été jusque-là le seul assez fort, assez constant pour qu'il lui tînt lieu de passion ; et depuis que la construction de son palais s'approchait assez de son terme pour qu'il éveillât l'attention des curieux, la jeune éminence négligeait toujours plus le Vatican pour faire aux étrangers les honneurs de la nouvelle villa Pamphile. Ce lieu de plaisance était devenu son occupation principale et le centre où toutes ses facultés venaient aboutir. Il y avait bien peu de curieux qui ne fussent pas admis par le cardinal; et pour peu que l'on fût disposé à l'admiration, on était le bienvenu et le bien reçu.
Vers ce temps , la princesse de Rossano , Cornélia Aldobrandini, veuve depuis quelques mois de Paul Borghèse, vint à Rome. Comme elle ne tarda pas à entendre vanter dans le monde la beauté de la nouvelle villa Pamphile ,
elle fit demander au cardinal - neveu la permission de la voir et de s'y promener. Camille, enchanté de l'empressement que montrait la princesse à admirer son ouvrage, ne manqua pas de se trouver à son palais pour recevoir son illustre hôtesse et la conduire dans ses jardins.
Quoique veuve, la princesse de Rossano était encore fort jeune, et passait, non sans raison, pour une des plus belles personnes de son temps. En outre, on la citait pour les agréments de son esprit, pour l'élévation de son âme et la régularité de ses mœurs, ce qui n'était pas fort commun en ce temps.
Cette fois, le cardinal Camille s'occupa beaucoup moins de faire ressortir les beautés de sa villa qu'à admirer lui-même la jeune princesse. Les deux heures qu'il passa avec elle suffirent pour opérer une révolution complète dans son cœur et dans son esprit; et au résultat, car il n'y a pas moyen de faire des romans bien longs avec le caractère et les amours des Italiens, la princesse de Rossano ne déguisa pas la bonne disposition où elle était à l'égard de Camille, et le cardinal devint éperdument amoureux de la jeune veuve. Ce fut un autre homme; il per-
dit son embonpoint et son teint fleuri ; il ne mangea plus, perdit le sommeil, oublia totalement les bâtisses et les plantations de son palais pour ne penser qu'à la belle princesse de Ros- Sano, qu'il rechercha et poursuivit partout, au point que, pendant plusieurs mois, il donna sans s'en douter, a la ville de Rome , les récréations les plus amusantes par l'inattendu et l'excès de sa passion.
Cependant le pape, dona Olimpia et la princesse de Rossano n'envisagèrent pas la chose du côté plaisant. Les deux premiers étaient outrés des folies du cardinal, qui pleurait et se roulait chez lui comme un furieux, en criant à tue-tête que rien ne l'empêcherait d'épouser la jeune veuve, et qu'il voulait rendre son chapeau au pape. Quant à la princesse, touchée au fond du cœur des témoignages fort sincères, bien qu'un peu bizarres de l'amour du cardinal, elle profita habilement de son expérience et de sa présence d'esprit pour faire tourner cette passion à son profit. Elle s'empressa d'écrire à ce sujet aux princes de Parme, ses parents, pour les consulter ; et comme elle était restée veuve avec deux enfants, après avoir éprouvé momentanément quelques pertes dans sa fortune,
elle se dcîcida, malgré tous les obstacles qu'elle prévoyait, à ne rien négli^jer pour faire réussir un mariage qui s'accordait tout à la fois avec les intérêts de son cœur et de son ambition.
Les coquetteries d'une femme qui aime ont d'autant plus de force qu'elles sont faites en toute sûreté de conscience* aussi la belle princesse ne se fit-elle aucun scrupule d'attiser la passion que le cardinal ressentait pour elle. Elle chercha et fit naître les occasions de le voir, et lui parla ouvertement des soins qu'il fallait prendre, du courage et de la vigueur qu'il serait à propos de déployer pour se soustraire au joug de sa mère , et en venir au mariage qu'ils projetaient. Enfin, madame de Rossano l'endoctrina si bien , et le cardinal Camille devint tellement amoureux, que cet homme si soumis , si docile jusque-là aux volontés du pape et de dona Olimpia, leur rompit tout à coup en visière, déclara hautement qu'il voulait renoncer au cardinalat , remit en effet le chapeau ; puis, après s'être retiré à quelque distance de Rome, épousa la princesse de Rossano , malgré le pontife et sa mère.
Ce mariage, le refus qu'Innocent X et dona Olimpia firent d'y assister, ainsi que la fermeté
avec laquelle le cardinal, redevenu prince, accomplit cet acte , excitèrent l'étonnement général, et servirent longtemps d'entretien aux habitants de Rome. Mais ce qui mit le comble à la surprise de tous, ce tut le bannissement de cette ville des deux jeunes époux. Dom Camille était sincèrement aimé; il n'y avait pas jusqu'à son amour extravagant qui n'eut augmenté l'intérêt en sa faveur, bien qu'on en eût beaucoup ri, et personne d'ailleurs ne pouvait comprendre pour quelle raison le pape se montrait si rigoureux envers une jeune princesse , belle , aimable, vertueuse , possédant des biens considérables , quoique passagèrement grevés de quelques dettes alors , mais dont la solidité ne pouvait qu'augmenter par la suite le lustre de la famille Pamphile.
On cherchait surtout à découvrir la cause de l'éloignement que le pontife avait montré pour ce mariage, lorsque l'expérience lui ayant appris que son neveu Camille étant privé de toute vocation pour la carrière ecclésiastique , la rentrée de ce jeune homme dans le siècle, et son union avec la princesse de Rossano, offraient une chance si heureuse de perpétuer la race des Pamphile, ce qui ne serait point arrivé si
(lom Camille, qui en était l'unique rejeton, fut entré dans les ordres.
On parla pendant plusieurs mois de cette étrange aventure à Rome. Mais, comme il arrive dans toutes les grandes villes, les sujets de conversation se renouvelèrent avec les événements, et à toutes ces rumeurs il ne survécut que le souvenir de la princesse de Rossano, dont les qualités furent toujours opposées aux défauts que l'on reprochait à dona Olimpia.
Dix mois étaient écoulés depuis ce mariage , et les deux époux avaient assez doucement passé leur exil, tantôt à Viterbeou àCaprarola, mais plus ordinairement à Frascati , dans la famille de la princesse, chez les Aldobrandini. Leur tendresse n'était point demeurée stérile, et la femme de dom Camille était enceinte de plusieurs mois. Près du jeune couple, il s'était formé à Frascati une petite cour de mécontents; et parmi les ressources employées pour faire passer les heures de loisir, les conversations sur ce qui se passait à la cour de Rome , la satire de ceux qui la composaient et celle même des actes du gouvernement du saint-siége, n'étaient point omises par les exilés. Leurs amis en venant les voir ne manquaient pas de les in-
Struire de ce qui se disait à Rome, ayant soin de blâmer la rigueur dont ils étaient l'objet , les exhortant au courage, et ne cessant de ranimer leurs espérances. Mais lorsque quelque événement extraordinaire , et se rattachant à leurs intérêts, provoquait plus vivement leur curiosité; alors, impatients d'être instruits, ils prenaient leurs précautions pour avoir, loin de Frascati et hors de Rome , des entrevues avec ceux de leurs amis ou de leurs parents plus particulièrement liés à leurs intérêts.
Une occasion importante de cette nature ne tarda pas de se présenter; ce fut la nomination des six cardinaux, au nombre desquels était le jeune Maldachini. A la réception de cette nouvelle, dom Camille et la princesse en éprouvèrent un profond dépit, et la jeune dame ne put même s'empêcher de donner aussitôt un libre cours à l'indignation que lui causa la conduite de dona Olimpia, qu'elle regarda avec raison comme l'auteur de toute cette intrigue. L'émotion et la contrariété qu'elle en éprouva furent si vives, que dom Camille, craignant que la santé de sa femme n'en souffrit, témoigna hautement le regret de ne pas avoir tenu les nouvelles de Rome secrètes. Mais la princesse fit
comprendre à son mari que ce genre de précaution était loin d'être nécessaire avec elle ; qu'au contraire, elle serait plus tranquille selon qu'elle serait mieux éclairée sur les événements qui causaient son inquiétude; et après avoir fait entrevoir à son mari que leur avenir était menacé par les entreprises audacieuses de sa mère, elle le pria instamment d'engager leurs beaux-fréres, les princes Ludovisi et Justiniani, de venir leur apprendre comment les choses s'étaient passées, et pour se consulter sur l'issue probable de cette affaire.
Dom Camille expédia aussitôt un courrier à Rome, pour inviter ses parents à se rendre le lendemain à sa nouvelle villa, où ils le trouveraient ainsi que sa femme. Cet ordre donné, la princesse remercia affectueusement sonmari, et témoigna bientôt après le désir de se mettre au lit pour calmer l'agitation qu'elle avait éprouvée pendant le cours de la journée.
Camille était au fond du cœur si étranger aux intérêts de l'ambition et de la politique, que toutes les nominations de cardinaux, sans en excepter celle de Ma Idachini, seraient passées inaperçues par lui, si l'élévation aussi inattendue qu'extraordinaire du neveu de doua Olimpia
n*eiit pas été cause d'une altération dans le repos et la tranquillité de la princesse de Rossano. Lorsqu'il jugea que sa femme devait avoir été mise au lit, il se rendit chez elle pour s'informer de son état et lui souhaiter la bonne nuit. Il la trouva calme en apparence, lui fit plusieurs questions tendres sur la disposition où elle se trouvait, et se proposait de se retirer, lorsque la princesse, le retenant doucement par le bras, lui demanda avec un sourire qui ne dissimulait pas entièrement une préoccupation grave :
(( Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, mon cher Camille? — Vingt-quatre, ma chère. — L'attelage blanc que vous avez acheté pour moi est-il en état de servir? — Oui ; désirez-vous le faire atteler demain pour nous rendre à la villa? — Oh! non, ce serait attirer par trop les yeux sur nous. Il faut que des exilés, et elle appuya sur ce mot, soient modestes. — Nous ferons lout ce que vous voudrez, ma chère amie; mais en ce moment ne prenez d'autre soin que celui de vous calmer. — Oh ! je ne suis pas en colère, fit observer la princesse, en alTectant d'adoucir le son de sa voix ; vous voyez que je pense à faire une pro -
menade avec vos jolis chevaux blancs. . mais pas demain... non, pas demain... Ce sera pour une autre occasion que je vous dirai...» Camille voulut insister pour connaître le projet de la princesse, qui ne voulut pas en dire davantage, et donna le bonsoir à Camille en répétant plusieurs fois qu'elle se sentait fatiguée et avait besoin de repos.
Pendant la matinée suivante, la princesse parut bien portante et plus tranquille d'esprit, quoiqu'elle exprimât de temps à autre l'impatience où elle était de voir arriver l'instant du départ pour la villa Pamphile. Pour tromper cette attente, elle céda à mille petites fantaisies auxquelles son époux se prêta avec une complaisance toujours nouvelle. Elle le consulta sur les vêtements qu'elle devait mettre , lui montra de nouveaux bijoux, et finit par le prier de l'accompagner dans le parc. En rentrant de cette promenade, Cornélia manifesta le désir d'aller aux écuries voir les quatre chevaux blancs qu'elle affectionnait particulièrement. La vue de ces animaux, l'inspection qu'elle fit des carrosses la rendit gaie, parlante, et elle revint vers les quatre chevaux , qu'elle fit manger dans sa jolie main, en appelant cha-
cun d'eux par le noQi qu elle lui avait donné. Puis se tournant vers son mari : « C'est vous qui me les avez donnés, dit-elle; ce sont nos chevaux de gala ; il ne faut s'en servir que dans les grandes occasions ! »
Camille , dont la seule pensée était de com,plaire en tout à sa femme, ne vit dans le regard tendre, mais profondément interrogatif, de la princesse, qu'un témoignage d'alTeclion qui le toucha jusqu'au fond du cœur, mais dont il ne pénétra pas tout le sens. Madame de Rossano espérait éveiller la curiosité de son mari et provoquer des questions; mais sitôt qu'elle s'aperçut qu'il n'y avait qu'un amant dans Camille où elle voulait trouver un homme , reprenant tout à coup un air grave : «Remontons au palais, ajouta-t-elle, et préparons-nous au départ; je suis impatiente de voir mes heaux-fréres. »
Le trajet de Frascati à la villa Pamphile ne fut pas long. Les deux époux arrivèrent au lieu de leur destination vers les trois heures après midi ; Camille n'étant préoccupé que de prévenir les moindres désirs de sa jeune épouse, la princesse au contraire s'accommodant de tout, excepté du retard de ses beaux-frères , qu'elle s'était flattée de trouver arrivés avant elle.
Elle s 'ë lendit sur une chaise longue, où Ca; mille chcrclia à la maintenir toutes les fois que le plus léger bruit du côté de la porte d'entrée la faisait lever sur son séant. Enfin, cette attente, qui lui parut durer un siècle, cessa lorsque le prince Justiniani entra et s'approcha d'elle. Comme tous ceux qui n'ont pas un fonds d'idées bien riche, le jeune Justiniani prolongea les compliments d'usage au point que madame de Rossano fut obligée d'en arrêter le cours par ime assurance très-ferme qu'elle se portait parfaitement bien, et ajoutant d'un ton qui ne l'était pas moins : « Eh bien ! que diton? que se passe- 1- il à Rome? — Les choses les plus étranges et les plus bouffonnes, madame, répondit aussitôt le prince; croiriez-vous que Maldachini fait fureur à Rome depuis qu'il a reçu le chapeau? c'est à qui le verra multiplier ses gaucheries habituelles en robe de gala, et tout le monde s'arrache ce pauvre garçon ! Figurez-vous, dit Justiniani à Camille, en voyant que la princesse fronçait le sourcil etnel'écoutait pas, figurez-vous que le jour où les ambassadeurs des cours étrangères sont venus faire visite, complimenter et remercier dona Olimpia, après la miraculeuse promotion des six
derniers cardinaux, Maldachini, en se confondant en lémoirina.'Tes de modestie et en compliments auprès de l'ambassadeur de France, a trouvé moyen, après une suite de révérences, qui avaient passablement réussi, de donner un coup de croupe si furieux dans un candélabre, qu'il a porté involontairement la main au siège de la douleur. Tout le monde a failli éclater de rire, et la chose se serait passée ainsi, sans la présence d'esprit vraiment admirable du marquis deFontenay, qui, saisissant tout aussitôt le bras de Maldachini, s'est mis en devoir de lui frotter le coude, en lui disant d'un air inquiet : — Éminence, prenez donc garde ! vous avez dû vous faire mal ! — Je n'aime pas les Français, vous le savez, mais je ne saurais dire à quel point je les trouve aimables et galantsdans un salon. L'ambassadeur a vraiment tiré toute la société d'un fort mauvais pas, car vous devez penser la figure qu'a faite dona Olimpia en cette circonstance. Elle a lancé un tel regard à Maldachini, que le pauvre enfant regardait le dessous des meubles comme s'il eût eu dessein de s'y cacher... Ah! à propos; on a débité de singulières nouvelles de l'Angleterre ce soir-la : Pancirole, ainsi que les am-
bassadcurs d'Espagne et de France, ont assuré que les afl'aires du roi Charles I" vont ou ne saurait plus mal à Londres. — Eh! que s'y passe-t-il? demanda avec vivacité la princesse.
— Mais des choses fort sérieuses... On donne pour certain que le roi a été pris par l'armée de Cromwell, et que les hérétiques sont à la veille d'être maîtres du royaume. — Est-ce que sa sainteté, demanda la princesse d'un ton grave, ne pense pas à solliciter les souverains catholiques en faveur de ce malheureux prince ?
— On n'en parle pas, répondit Justiniani d'un air indifférent. — Et la révolution de Napîes, demanda la princesse, en ayant l'air de faiVeun deruieressaipour fixer l'attention de son beaufrère sur un sujet grave, cette affaire prendelle une tournure décisive? — 0 mon Dieu! non; il y a toujours là ce grand tapageur de Français; vous le connaissez? celui qui battait tous les passants dans les rues de Rome ! — Guise? — Précisément! Mais ses affaires sont en mauvais train. Naturellement les Espagnols n'en veulent pas ; les Napolitains le repoussent à présent, et les Français ne se soucient guère de soutenir un extravagant de cette espèce,...
— Mais pourquoi, interrompit vivement ma-
dame de Rossano, le saint-père ne cherche-t-il pas à profiter de ce conflit pour étendre la puissance du saint-siége sur un royaume où le peuple n'aime pas plus les Français cpie les Espagnols? — Ah! on dit que cela coulerait trop cher. — Qui donc pense ainsi? — Dona Olimpia. — C'est un mauvais marché qu'elle fait; et pour quelqu'un qui s'entend à placer son or avantageusement, elle laisse échapper une occasion qui ne se représentera peut-être jamais de le faire copieusement valoir. — Eh ! madame, Pamphile peut vous le dire, son excellence madame sa mère s'est toujours opposée à ce que l'on tentât aucune guerre. Elle prétend que le saint-siége n'a de force que par les armes spirituelles... — Économie mal entendue, dit vivement la princesse. — Vous lui faites injure, madame, reprit Justiniani, à qui la gravité de cette conversation commençait à peser, et si vous aviez été à Rome il y a quelques jours, vous auriez été forcée d'avouer que dona Olimpia a surpassé en élégance et en somptuosité tous les grands seigneurs de Rome et les plus illustres étrangers. — Qu'a-t-elle donc fait ? demanda dom Camille en souriant. — Peu de jours après celui où elle reçut les hommages
des cardinaux, des princes romains, des ambassadeurs, et de la fournée Maldachini, elle a donne une fête splendide à laquelle tout ce qu'il y a d'hommes et de femmes illustres à Rome étaient invités. Vous savez quelle est la splendeur de ces fêtes, et vous y avez assez souvent assisté pour que je ne vous en fasse pas la description. Mais ce qui donna une physionomie toute particulière à celle-là, c'est une comédie qui fut jouée, et je vous laisse à deviner par qui! — Dites-le-nous tout simplement, Justiniani, interrompit Camille, car la princesse et moi ne sommes pas des sphinx bien habiles. -H Vous connaissez le peintre Salvator Rosa, non moins fameux par ses tableaux que par ses satires? Dernièrement, après avoir fait le coup de fusil en faveur de Masaniello, et s'être échappé de Naples, afin d'éviter d'être pendu, il est revenu à Rome, s'y promenant plus fier que jamais, portant l'épée, et se faisant suivre par des laquais. Vous demandiez tout à l'heure quel intérêt on prend aux affaires de Naples, et vous allez comprendre qu'on ne s'en occupe guère sérieusement, puisque Salvator Rosa, quoique l'un des plus ardents rebelles, a été recherché avec empressement par ce qu'il y a
de plus élevé à Rome, sitôt qu'il est revenu de son expédition. C'était à qui l'aurait chez soi pour lui faire jouer des farces. Et dona 01in\pia ne voulant pas le céder aux autres en cette occasion, l'a chargé de monter une pièce dont tous les autres acteurs ont été choisis parmi les plus nobles Romains. A parler sincèrement, les princes Lanti et Spada, ainsi que deux ou trois marquis chargés de rôles secondaires, ont paru fort médiocres auprès de Salvator Rosa, qui fut réellement merveilleux dans le rôle de Coviello, au commencement de la comédie. Mais vers la lin, il se déconcerta, troublé par un accident qui, en détournant l'attention de dessus lui, mit toute sa vanité à nu, et lui fit quitter la scène d'une manière aussi brusque qu'impertinente. Le petit cardinal Maldachini, qui est encore plus amusant que Salvator Rosa, parce qu'il n'y entend pas malice, se trouvait par hasard, pendant la représentation, non loin de son candélabre fatal, lorsque l'ambassadeur de France se retournant vers lui, le remit encore en humeur de faire ses éternelles révérences. Il reculait et reculait toujours en saluant, lorsque le cardinal Sforza, avec son air soldatesque et sa voix de tonnerre, lui dit en l'arrêtant par
le bras : « Or ça, prenez donc garde! ou vous allez encore vous faire mal au coude, » Pour cette fois, comme la comédie que l'on jouait permettait de rire, ceux qui entouraient Maldachini s'en donnèrent à cœur joie, et le mot de Sforza courant aussitôt de bouche en bouche, les acteurs et Salvator Rosa lui-même restèrent interdits et muets. Alors ce fut le cardinal-neveu qui donna la comédie à son tour, eu allant interroger chaque personne pour savoir de quoi l'on riait. Pancirole et Palotta étaient admirables en observant cette scène avec leur air sérieux. Quant à dona Olimpia, le bonheur a voulu qu'étant en grande conversation avec le sous-dataire Mascambruno, dans le salon suivant, elle n'en ait rien yu... Mais j'oubliais de vous parler d'une autre comédie qui a encore eu lieu dernièrement à Rome. A'ous savez bien le jeune Virginio de Amatis, le fils de Flaminia, la dame de compagnie ou la camériste de dona Olimpia, ce garçon de seize ans, qui est élevé au séminaire aux frais de la chambre apostolique ? Eh bien ! le bruit a couru pendant deux jours qu'il allait aussi être fait cardinal. — Quelle mauvaise plaisanterie ! dit la princesse, en attendant toutefois la suite du récit
de Justiniani. — Très-mauvaise , en effet , comme vous allez voir, reprit le donneur de nouvelles; vous ne l'avez jamais vu Virginio? Eh bien ! figurez-vous que c'est tout le portrait du pape. Au séminaire , ses condisciples ne l'appellent jamais autrement que h cardinal, et trois jours après la nomination de Maldachini, qui est à peu prés du même âge que lui, ces jeunes vauriens se sont avisés de faire une barrette en papier rouge et de l'en coiffer. Cette échauffourée , comme on peut croire, a mis tout le séminaire en rumeur, et malgré les précautions du supérieur, le bruit s'en est répandu dans la ville et est venu jusqu'aux oreilles de dona Olimpia. — Et qu'at-elle fait? demanda la princesse. — Elle a donné ordre au supérieur de venir lui parler; et là, chez elle, en présence de quelques personnes, et faisant tenir la pauvre Flaminia debout auprès de son siège, elle a commencé par donner une semonce au supérieur, sans lui épargner les menaces, non-seulement de destitution, mais d'exil, si pareil scandale se renouvelait; puis, sans avoir l'air de s'adresser particulièrement à quelqu'un de ceux qui étaient présents, elle a dit que Virginio était
un impertinent, un drôle, un orgueilleux, dont il fallait rabaisser la morgue; qu'il n'était rien; qu'il n'était que le fils de l'une de ses servantes, et que le devoir du supérieur était de l'entretenirdansdes sentiments d'humilité, conformes à son extraction. Le supérieur, à ce que l'on dit, se retira la tête basse, et Flaminia fondit en larmes. Cette aventure a été le sujet des conversations de Rome pendant huit jours, jusqu'à ce que les affaires de Mascambruno... » Justiniani s'arrêta tout à coup, sur un signe que lui fit sa belle-sœur, qui pendant la conversation n'avait pas cessé d'être attentive à ce qui se passait dans l'antichambre. En effet, un léger bruit l'ayant avertie que le prince Ludovisi arrivait sans doute, elle se leva de sa chaise et lui sourit en le voyant entrer.
Ce jeune Romain, sans posséder aucune des grandes qualités qui mettent un homme hors de ligne, ne manquait cependant pas d'élévation dans le caractère, ni d'une certaine pénétration d'esprit, qui auraient pu lui faire fournir une carrière éclatante dans tout autre cour que celle de Rome, où alors les ambitieux n'avaient pour but, une fois qu'ils étaient parvenus à un certain rang, que d'augmenter leur
fortune et celle de leur famille. Cependant il restait au fond de son âme quelques étincelles d'honneur, ce qui faisait que la princesse de Rossano lui montrait plus d'amitié et de confiance qu'aux autres princes romains. Elle lui fit partager le sofa sur lequel elle était assise, et commença à lui adresser mille questions sur Rome.
Justiniani n'était pas très-bien avec Ludovisi; prévoyant en outre que la conversation allait prendre un tour plus sérieux encore qu'avant, il se dirigea vers dom Camille, qu'il entraîna facilement à la promenade, en lui disant qu'il voulait admirer sa villa.
Ils étaient à peine sortis , que madame de Rossano pria de nouveau le prince de Piombino de la mettre au courant des affaires de la cour.
«Ah! madame, excusez-moi, dit-il, si je vous parle d'abord de ce qui me touche ; mais vous voyez un homme désolé. — Et de quoi ? — Le pape vient de me nommer lieutenant général de ses galères; or, vous savez en quoi consiste la marine qu'entretient le saint-siége, et quelle figure nous allons faire dans les mers du Levant, auprès de la flotte vénitienne. C'est
évidemment im moyen qne l'on prend pour m'éloigncr de Rome, où ma présence inquiète, à ce qu'il parait. — Vous êtes donc mal avec le pape? — Au contraire, il me reçoit fort bien, me reproche même de pas me présenter plus souvent à lui ; mais. ... — Pourquoi ne le voyezvous pas? — xVh! il n'est pas facile de l'approcher... Il est gardé à vue, et vous savez bien pourquoi. — Comment ! les personnes mêmes de sa famille sont exclues? — Plus rigoureusement encore que tous les autres; votre exil et celui
de dom Pamphile en sont bien la preuve
Tenez, madame, il faut que je vous parle sans détour, et je profiterai de ce que nous sommes seuls pour vous ouvrir mon cœur. Le joug de notre belle-mère devient intolérable non-seulement pour nous , mais il pèse d'une manière affreuse sur la cour, sur le peuple et même sur les étrangers. L'élévation de Maldachini au cardinalat a les effets les plus fâcheux. Les soins réunis de Pancirole et de dona Olimpia n'ont pu même dresser extérieurement cet enfant stupide à transmettre les réponses qu'on lui dicte, et le pape, qui refuse déjà de le voir près de lui au Vatican, verse des larmes de dépit et de colère toutes les fois qu'il pense à l'acte
de faiblesse qui l'a poussé à revêtir ce misérable enfant de la pourpre. Pour les ambassadeurs, quand ils ne se dédommagent pas en bafouant le cardiiial-neveu, ils se plaignent du pape, dont ils sollicitent vainement des audiences, ne pouvant traiter les affaires qu'avec dona Olimpia. Mais c'est le peuple qu'il faut entendre et voir, quand il entre en fureur ! Le palais Pamphile, que nous babitons tous, a failli être attaqué par la populace affamée, qui s'est écriée en escaladant le monument que le pape fait élever au milieu de la place Navone : «Ce ne sont pas des fontaines et des obélisques que nous demandons, mais du pain! du pain! du pain.... et les pierres ont volé dans nos vitres; et le palais eût peut-être été envahi si dona Olimpia ne se fût hâtée de faire distribuer des vivres et de l'argent dans la place. — En vérité? dit la princesse de Rossano d'un air presque satisfait, qu'elle eut de la peine à dissimuler. — Cette émeute nous inquiète beaucoup , madame , poursuivit Ludovisi , parce qu'elle peut se renouveler. Le palais est rempli d'or, et on ne l'ignore pas. Dernièrement, le pape a éprouvé une indisposition assez grave, et dona Olimpia a fait transporter bien vite
tous les trésors du Vatican chez elle. Les carrosses qui les portaient n'ont pas cessé de rouler toute une nuit. Mais ce qui rend le peuple si furieux contre notre belle-mère, c'est la promesse qu'elle a fait obtenir aux fournisseurs de l'armée espagnole, d'acheter des grains dans tous les états du pape, ce qui met la disette à Rome. Je n'ose répéter ce que les plus furieux d'entre la population criaient sous nos fenêtres Ils l'accusaient d'avoir reçu cinquante
mille écus romains (300,000 fr. ) des marchands espagnols! — Ainsi, demanda la princesse du ton le plus grave, dona Olimpia est... profondément haïe? — Bien plus sans doute qu'elle ne le mérite , répondit le prince Ludovisi, en pensant qu'il s'agissait de sa bellemère.... Mais quelle vie, ajouta-t-il, elle nous fait mener dans ce palais Pamphile ! Il se passe peu de jours sans que ma femme et ma belle-sœur ne soient dans des transes mortelles au moindre bruit qui se fait entendre dans la place Navone; et cependant lorsque ces deux jeunes femmes se trouvent en présence de leur mère, elles sont forcées de montrer un front
tranquille. C'est un supplice continuel
Dernièrement il s'est passé une scène chez elle
— uo —
pendant une fête, qui a produit les plus fâcheuses impressions sur tous les gens de qualité, étrangers et romains, qui y assistaient. Abusant, comme cela ne lui arrive que trop souvent, de son excessive puissance , elle a trouvé moyen de forcer plusieurs personnes de la plus haute noblesse à se produire sur un théâtre, élevé chez elle, avec un farceur de profession. Ne pouvant se venger sur elle-même de cet affront, on en a fait subir de cruels à son neveu Maldachini. Il n'est pas jusqu'à ses filles , jusqu'à Justiniani et moi qui ne se soient ressentis de la colère générale que doua Olimpia avait excitée pendant cette soirée, et à la froideur dédaigneuse avec laquelle on nous a salués en sortant, il nous a été impossible de douter qu'on se vengeait sur nous des affronts que l'on avait reçus de notre mère. Aujourd'hui , toutes les folles espérances que dona Olimpia avait fondées sur ce pauvre Maldachini sont déjà ruinées, et le pape a acquis la triste expérience qu'on lui a fait commettre une faute irréparable en le poussant à créer cardinal - patron un pauvre garçon qui ne peut pas même servir de prêtenom dans les affaires. Enfin, le pape a reconnu son erreur, il s'en attriste; et le peuple, comme
j'ai eu riionneur de vous le dire, souffre d'autant plus impatiemment de la disette, qu'il est le témoin journalier des dépenses énormes que l'on fait à la place Navone pour les embellissements du palais Pamphile, et l'achèvement de la somptueuse fontaine élevée en ce lieu. En outre, je sais de bonne part que la dispensalion des abbayes, des bénéfices et des emplois ecclésiastiques est devenue l'occasion d'un trafic abominable, dont le clergé murmure de tous côtés , et déjà on va même jusqu'à porter des accusations étranges contre des hommes revêtus des charges les plus importantes de l'état. ))
Madame de Rossano donnait une attention extrême à tout ce que lui rapportait le prince de Piombino, classant avec soin dans son esprit les diverses circonstances qui semblaient propres à ruiner la puissance dedona Olimpia. Malgré la noblesse de son âme, madame de Rossano, comme tous les exilés, en était réduite à compter sur les désordres et à désirer l'excès du mal, dans l'espoir d'en tirer parti pour rentrer dans ses droits et reprendre une position plus avantageuse. Les deux mécontents continuèrent donc de s'entretenir sur ces tristes sujets, jus-
cfu'au moment que dom Pamphile et le prince Juslinianirentrérent tout à coup, accompagnant le cardinal Sforza, avec lequel ils parlaient avec vivacité et en i iant. « Ma chère àme, dit Camille à la princesse , vous ne vous doutez guère de la bonne nouvelle que son éminence nous apporte. — Allons, allons, aimable princesse, dit Sforza en faisant retentir la voûte du salon de sa voix puissante, du courage, ne désespérons de rien ; vous venez de remporter une grande victoire ! — Qu'est-il donc arrivé, cher cardinal ? demanda vivement madame de Rossano , le saint-père aurait-il révoqué l'ordre qui nous bannit ? — Non, belle princesse; bien que je soupçonne qu'il en meure d'envie ainsi que nous ; car malgré la rigueur avec laquelle il vous tient éloignée de lui, il lui arrive souvent de laisser échapper des éloges de votre personne qui nous réjouissent autant qu'ils déplaisent à madame votre belle-mère. — Allons, éminence, ménagez un peu la famille. — Que vous êtes bonne, chère princesse ! — Trêve de compliments , cardinal, et venons au fait. Dites-nous votre bonne nouvelle. — Je suppose, madame, que personne ne vous a laissé ignorer que cet imbécile de Maldachini...
— Mais en vérité, cardinal, vous êtes incorrigible. — Je vous assure, madame, que sa sainteté elle-même ne le désigne jamais autrement. Mais enlin ce... ce Maldachini est jugé aujourd'hui, et le pape en est à se mordre les doigts de l'avoir guindé là où il est. — Je sais tout cela. — Mais ce que vous ignorez sans doute, princesse, c'est que quand les six cardinaux désignés par son excellence dona Olimpia furent nommés , le pontife en conserva en outre deux in petto qu'il se réserve de faire connaître à la première occasion. — Eh! qui sont-ils? demanda Cornélia, qui savait que son cousin Baccio Aldobrandini était sur les rangs. — Personne n'en sait rien, dit le prince Ludovisi.
— C'est tellement un secret, continua le cardinal, que madame votre belle-mère, pour qui il n'y en a guère ordinairement, ne connaît pas celui-là. Aussi dans la persuasion où elle était de ne pouvoir le pénétrer , a-t-elle été bravement au devant des intentions du saintpère, auquel elle a demandé sans détour un septième chapeau pour Mascambruno. — Eh quoi ! pour le sous-dataire ? interrompit vivement la princesse. — Oui^ madame. Et je puis vous certifier le fait, car Pancirole était présent
— lU — à cette scène. Son excellence madame votre belle-mère a fait valoir les longs et importants services que son protégea rendus au saint-.sié(^e, sans préjudice de ceux qu'il pourra rendre encore. — Ils sont d'une étrange nature, si les bruits sourds répandus à Rome sur son compte ont quelque fondement, observa le prince de Piombino. — Que se dit-il donc? demanda la princesse. — Des choses erronées sans doute, reprit le cardinal, puisque son excellence madame votre belle-mère veut élever cet homme; mais enfin son projet n'a pu réussir. Le saintpère, qui porte rancune à sa belle-sœur, à cause du petit monstre de cardinal quelle lui a fait créer dernièrement , s'est retourné vers Pancirole, à qui il a demandé d'un certain air, qui provoquait une certaine réponse, ce qu'il fallait faire. Je tiens ce que je vous rapporte d'un témoin qui m'a dit que Pancirole avait été admirable en celte occasion : (c Que sa sainteté, a-t-il répondu, écoute ce que lui inspirera le saint Esprit, et qu'elle décide. — Eh bien! reprit brusquement le pape, le saint Esprit ne veut pas de Mascambruno.)) Quanta vous, madame , ajouta-t-il en se tournant vers dona Olimpia, comment voulez-vous qu'il entre dans
le sacre collège? Est-ce que vous ne savez pas qu'il est bâtard? »
Madame de Rossano , les trois princes et le cardinal se laissèrent aller à toute la gaieté que leur inspira cette boutade apostolique, et ce ne fut pas sans quelque peine que la princesse, impatiente de connaître le résultat de la décision du pape, put rétablir le silence et faire reprendre la parole au cardinal Sforza. « Doua Olimpia, reprit enfin celui-ci, devint pâle et immobile de colère. Pancirole, debout à qiielque distance derrière le pape, avait les mains passées dans ses manches, et tenait les yeux baissés, attendant avec son sang-froid ordinaire les suite de cet orage menaçant.
» Un peu remise de son premier étourdissement, doua Olimpia jeta un regard investigateur sur Pancirole, pour tâcher de deviner jusqu'à quel point le trésorier entrait dans la conspiration qui éclatait contre elle, et calculant qu'il était impossible de se débarrasser de ce témoin importun, elle se plaignit non pas tant du refus qu'elle venait d'essuyer que de la manière dont on le lui avait signifié. — Eh mais ! ils sont donc en brouille ? demanda madame de Rossano. — Je n'ose encore m'en I. 10
— U6 — flatter, belle princesse; mais il ne faut pas perdre l'espoir à ce sujet. Le pape est comme tous les hommes faibles ; il brusque toutes les affaires faute de force pour les mettre régulièrement à fin. Aussi, sans autre transition que quelques paroles brèves et entrecoupées , se prit-il à dire tout à coup à sa belle-sœur : « Or ça, madame, j'ai assez fait pour votre neveu MaJdachini , et il paraît qu'il a prononcé ce nom de manière à écraser toute la famille qui le porte, pour que vous vous montriez à votre tour favorable à notre neveu dom Camille. » Elle crut qu'il s'agissait de le faire rentrer ainsi que vous à Rome, princesse, et sa colère allait s'allumer, lorsque le saint-père tira d'un meuble un papier qu'il lui ordonna de lire et de signer. « Eh ! quel est ce papier? demanda la princesse avec anxiété. — Ce papier contient un acte bien en forme, par lequel dona Olimpia donne tout son bien à dom Camille, dont elle ne se réserve que l'usufruit; acte qui annulle la faculté qu'elle avait eue jusque-là de ne transmettre ses biens à son fils que par testament, selon sa fantaisie et avec toutes les restrictions qui lui conviendraient; acte en un mot qui lui ôte une partie du pouvoir qu'elle
voulait se réserver sur dom Camille. — Qu'at-elle dit? qu'a-t-elle fait, cardinal? — Elle est d'abord restée muette, mais après avoir jeté sur Pancirole, toujours immobile, un de ces regards qu'on ne saurait décrire, elle a demandé une plume, a signé l'acte, puis l'a remis entre les mains du pape, en disant : « Votre sainteté n'ignore pas que je me suis toujours fait un devoir de me soumettre à ses volontés. » Puis elle est sortie en s'enveloppant de son voile, et s'il faut s'en rapporter à ce qu'ont dit les serviteurs qui l'accompagnaient, pendant le reste du jour elle n'a pas cessé de pleurer de rage. »
Lorsque le cardinal eut achevé son récit, il se tourna vers dom Pamphile, à qui il serra la main en le félicitant sur un événement qui, sans faire aucun tort à dona Olimpia, assurait à la maison Pamphile un bien dont on aurait pu disposer en faveur de Maldachini, et qui dégageait enfin Camille de la tyrannie capricieuse d'une femme sur laquelle il était impossible de compter.
De tous les membres du sacré collège, Sforza était celui qui supportait le moins patiemment la faveur inouïe dont Olimpia jouissait auprès
— lis —
du pape. Lui seul osait, même chez cette femme redoutable, lui dire des duretés qui auraient attiré des vengeances terribles sur tout autre que lui, tant la probité, quand elle est soutenue par le courage, peut donner de puissance. Aussi se promenait- il triomphant, après avoir raconté la mésaventure de cette femme, s'étonnant qu'une pudeur de famille, fort mal employée selon lui, empêchât même les enfants de se réjouir d'un revers qui ne pouvait être que d'un bon présage, non-seulement pour la maison Pamphile, mais même pour le saint-siége. Les deux beaux-frères Justiniani et Ludovisi, qui n'avaient rien à gagner dans cette affaire, en étaient réduits à louer la conduite du pape pour se venger de toutes les vexations que leur faisait éprouver leur belle-mère ; aussi n'y avait-il que la princesse de Rossano à qui cet événement donnât une véritable joie : non que sa générosité naturelle lui permît d'admettre le moindre sentiment cupide, mais parce quelle entrevoyait qu'à la faveur de révolutions probables, et peut-être assez prochaines, elle pourrait reconquérir pour dom Camille et pour elle une liberté et un rang à la cour, qui souriaient à sa jeune âme ambitieuse.
« Courage, princesse, dit encore le cardinal Sforza, lorsqu'il se préparait, ainsi que les deux princes, à prendre congé pour retourner à Rome, ayez bon courage, et soutenez celui de dom Pamphile, ou plutôt, ajouta-t-il tout bas en s'approcbant de l'oreille de la princesse, donnez-lui-en. »
On se fit de mutuels adieux; les trois habitants de Rome se dirigèrent vers cette ville, et les deux époux partirent pour Frascali, où ils ne rentrèrent qu'assez avant dans la nuit.
Le lendemain matin , madame de Rossano reçut la visite de son mari, et lui reparla de tous les événements dont on les avait entretenus la veille. « Mon cher Camille, lui dit-elle, avez-vous réfléchi à la nouvelle position où nous nous trouvons maintenant? — Qu'y a-t-il de changé pour nous, ma chère amie? — ^Vous imaginez bien que je ne prétends pas parler d'un surcroît de fortune dont nous nous passerions à la rigueur, et dont la possession est, après tout, tellement éloignée, qu'elle nous devient à peu près indifférente. Mais ne voyezvous pas que votre oncle, par ce qu'il vient de faire, laisse percer le désir que vous vous rapprochiez de lui? — Quoique je ne doute nul-
lement de ce que nous a dit hier le cardinal Sforza, cependant c'est une nouvelle, c'est un fait que nous sommes censés ignorer, et il y aurait de Tindiscrélion, à ce qu'il me semble, à hasarder quelques signes de reconnaissance envers sa sainteté avant qu'elle nous ait fait connaître elle-même ce qu'elle a daigné faire pour nous. — Mon cher Camille, dit la - princesse avec quelque peu d'impatience, il est bon , il est convenable sans doute de conserver envers des supérieurs et des parents les égards qui leur sont dus ; mais ce n'est pas cependant une raison suffisante pour se soumettre puérilement à leurs volontés, lorsque par des fantaisies inexplicables, oui, mon cher Camille, des fantaisies inexplicables, répéta avec intention la princesse, ces parents vous exilent, vous arrêtent dans votre carrière, et vous réduisent à courir la campagne le long des murs de Rome, comme nous le faisons depuis deux ans. — Comment ! . . . et que voulez-vous dire ? — Ecoutez, Camille : que vous vous soyez conformé bénévolement jusqu'ici aux volontés de dona Olimpia, par respect pour votre oncle, je le conçois, et vous voyez que moi-même j'ai fait tout ce qui a été convenable pour vous aider à suppor-
ter une punition que tout le monde trouve plus ridicule encore qu'injuste. Mais la durée de ma complaisance est subordonnée aux événements, et il s'en présente de tels aujourd'hui, que je ne me sens plus le courage de continuer la vie oisive et sans but que nous menons. — Eh quoi! ma chère, est-ce que le bonheur si doux que nous goûtons depuis notre union cesserait d'en être un pour vous ? s'écria Camille en serrant sa femme dans ses bras. — Que vous me comprenez mal, Camille, et que vous interprétez faussement la tendresse que je vous porte, ainsi que l'intérêt que je prends à votre famille ! Car enfin, mon ami, je suis sur le point de vous donner un fils, je l'espère au moins; et il faut penser de bonne heure à l'avenir. Si doux que nous ait paru notre bannissement, seriez-vous bien satisfait que votre premier-né vit le jour en exil? — Eh bien ! je vais demander notre rappel au pape. — Vous ne l'obtiendrez pas, Camille. — Pourquoi non ? — Votre mère s'y opposera; vous le savez bien. » Ces dernières paroles firent baisser la tête à dom Camille.
Après quelques instants de silence, la princesse reprit la parole : « Ah! Camille, dit-elle,
que je voudrais trouver des mots pour vous exprimer ce que j'éprouve! Dites, mon ami, ne senlez-vous pas que quelque cliosc vous manque ? — Près de toi ? Rien, al)Solument rien. » Le jeune prince prononça ces mots d'un air si vrai, et avec une tendresse si franche, que la princesse en fut vivement émue. « Mais enfin, ajouta-t-elle , cher Camille, ce sentiment si doux, ce bonheur de vivre l'un pour l'autre, que j'éprouve ainsi que vous avec tant de vivacité, vous n'ignorez pas qu'il ne peut remplir la vie tout entière. Le nom que vous portez et que vous transmettrez à nos enfants, il faut en accroître le lustre, le rendre glorieux s'il est possible. Vous êtes fier de ma beauté, dites-vous quelquefois; trouveriez-vous étrange que je misse mon orgueil à vous voir paraître avec éclat dans le monde? Ah ! croyez-moi, Camille, ne laissez pas s'écouler vainement les jours de votre jeunesse ; mettez-les à profit pour vous préparer un âge mûr digne du nom que vous portez, et ne laissons pas dégénérer le bonheur que nous avons goûté jusqu'ici, en indolence. Montrons l'un et l'autre, mon ami, que la retraite, l'oisiveté à laquelle ou nous a condamnés, est une odieuse injustice. »
Ce discours, eirénergie avec Ia([uelle la j)rincesse dcRossauoen prononça les dernières phrases, jetèrent doni Camille dans le plus étrange étonnement. Ce mélange de tendresse profonde et de conseils sérieux mit une confusion singulière dans les idées du prince ; et en regardant les yeux de sa femme, dont l'expression lui j)arut aussi nouvelle que le langage qu'elle venait de lui tenir, il lui demanda à plusieurs reprises, en la considérant avec une curiosité accompagnée de quelque crainte : « Mais que voulez-vous donc? que voulez-vous? — M'aimes-tu réellement, Camille? lui demanda-t-elle enfin ; ou n'as-tu pour moi que l'attachement que t'inspirerait une maîtresse pourvue de quelque beauté ? Est-ce ta femme que tu aimes en moi? Est-ce la compagne que tu as choisie, celle qui porte dans son sein le fruit de tes amours ? Dis-moi, Camille Pamphile, est-ce à Cornélia Aldobrandini que tu as voué ton existence, ou prétends-tu passer ta vie près d'elle, comme avec une courtisane un peu plus belle et mieux élevée que les autres? — Ah ! Cornélia !... — Réponds-moi : as-tu réfléchi, quand tu as renoncé au chapeau de cardinal pour m'ëpouser, que lu t'engageais à soutenir l'honneur
— 151* — de ta famille et de la mienne? que tu ne t'appartenais plus, et que j'acquerrais le droit de te faire souvenir de ton nom, si tu venais à l'oublier? »
Comme le prince se couvrit le visage de ses mains, la princesse de Rossano se reprocha aussitôt d'avoir été trop dure, et se prit à verser quelques larmes. « Camille, Camille, s'écria-t-elle, en lui prodiguant mille caresses, excusez-moi, je vous prie; non, vous m'aimez, vous m'honorez, je le sais, je n'en ai jamais douté, mon ami.,. Vous me pardonnez cette vivacité, n'est-ce pas ? ajouta- t-elle en l'embrassant avec tendresse. — Ah! Cornélia! répondit Camille après quelques instants de silence et en parlant d'une voix altérée , c'est le premier chagrin que vous m'ayez fait éprouver... Oublions, oublions ce moment de notre vie... Ah ! Cornélia! je n'avais jamais pensé qu'il fût possible que le moindre nuage s'élevât entre nous!... >y II s'arrêta encore, tant il se sentait oppressé; puis continuant non sans peine : « Mais, ma chère et tendre amie , veuillez donc m'expliquer ce que vous désirez de
moi que faut-il que je fasse? Pour vous
plaire , pour vous donner la preuve de ma ten-
dresse , je suis prêt à tout entreprendre; parlez. »
A ces mots , la joie pénétra rapidement le cœur deCornélia, qui, aussi gracieuse que fiére, selon l'occasion, prodigua mille tendresses à Camille, auprès duquel elle s'était placée. «Allons, mon cher Camille, parlons raison maintenant et sans détours, lui dit-elle; n'as-tu pas compris, d'après ce qu'on nous a dit hier, que le pape n'attend qu'une bonne occasion pour nous rapprocher de lui , et que ta mère seule nous tient en exil? Écoute-moi bien , et ne te fâche pas. Dona Olimpia, sois-en certain, nous tiendra éloignés de la cour tant qu'elle aura assez de puissance pour le faire, et ton oncle n'aura jamais la force de contrarier sa volonté à ce sujet -, ainsi notre bannissement peut se prolonger indéfiniment. A te parler franchement, mon cher Camille , j'ai assez de la vie champêtre , et il est par trop piquant d'avoir épousé le neveu du pape pour en être réduite à vivre aux champs. Je te déclare donc que pour mon compte je ne prétends plus mener ce genre de vie, et que dans tous les cas je veux faire mes couches à Rome.
— Alors, ma chère Cornélia, je ne vois rien
de plus simple que d'écrire à sa sainteté , pour lui faire cette demande.
— Point du tout, Camille; ce n'est pas ainsi que j'entends que les choses se fassent. — Et de quelle manière donc? — Il faut brusquer les affaires. — IMais enfin , comment? — H y a un moyen bien simple. — - Lequel? ^ C'est d'entrer à Rome sans prévenir. — Y pensezvous? Cornélia. — Quant à moi j'y suis bien résolue , et je pense que vous ne me laisserez pas aller seule. »
Ces dernières paroles étaient à peine prononcées, que dom Camille quitta le siège qu'il occupait, et' se promena silencieusement dans la chambre.
De son côté, Cornélia, qui était demeurée assise, observant la physionomie soucieuse de Camille, commença à se sentir sourdement agitée par l'inquiétude et la colère. Après avoir vainement attendu que son mari lui adressât la parole : « Il paraît, dit-elle, que vous n'approuvez pas mon projet? —Votre projet? dites donc... votre... folie, madame. — Prince, reprit Cornélia en se levant à son tour , il y a des folies qui réussissent souvent mieux que les actes de prudence , surtout quand un noble orgueil
fait comettie les unes, et que la nonchalance produit les autres. — Cornéiia!... — Don Camille !... — Vous m'outragez, princesse. — Vous m'abandonnez bien, prince. — Ah! Cornéiia ! s'écria Camille les larmes aux yeux, Cornéiia , au nom du ciel , n'accomplissez pas votre dessein : vous allez nous perdre sans ressource.... Réfléchissez donc à la démarche que vous prétendez faire ; pensez donc aux consé- ' quences de la colère de doua Olimpia !.... elle est toute-puissante à Rome; un mot de sa bouche et nous sommes perdus w La princesse
de Rossano interrompit Camille par un éclat de rire moqueur. ((Vraiment, dit-elle, à en juger par la terreur que vous inspire madame votre mère , je sens que je ne pourrai jamais rien obtenir de vous tant que je ne me montrerai pas aussi impérieuse qu'elle. Aussi, mon cher Camille , commencé-je dés aujourd'hui à prendre ce nouveau rôle auprès de vous , et je vous signifie positivement que , quoi qu'il arrive, je pars demain pour Rome. )) En disant ces mots, elle sonna vivement, et ordonna au serviteur qui se présenta de dire à son écuyer de tenir la grande voiture de gala prête , et attelée des quatre chevaux blancs ,
pour le lendemain à deux heures après midi.
Dom Camille resta d'abord étourdi de ce qu'il venait d'entendre; mais rassuré intérieurement par la douceur de caractère que la princesse avait toujours montrée jusque-là, il se persuada que ce n'était qu'un jeu mis en usage par elle, et dont les conséquences ne seraient rien moins que sérieuses. Il prit même la chose en badinant , et engagea sa femme à se coucher pour prendre du repos et se préparer à son grand voyage» Ils se séparèrent après s'être embrassés, et bientôt le sommeil suspendit pour eux le souvenir des premiers débats qu'ils eussent eus ensemble.
Mais dans la matinée suivante , ils se représentèrent vivement à l'esprit de dom Camille, lorsqu'il vit tous les gens d'écurie rouler le grand carrosse dans la cour, le nettoyer, ainsi que les harnois des chevaux, et faire effectivement les préparatifs du voyage dont Cornélia l'avait menacé.
Camille redoutait tellement toutes les circonstances décisives, et qui pouvaient rendre indispensable une explication , qu'il laissa les gens de sa femme achever les préparatifs qui leur avaient été ordonnés , sans pouvoir se
décider à monter chez elle. Il fallut bien cependant s'y résoudre , et il la trouva dans ses appartements au milieu de ses femmes, mettant la dernière main à sa parure , l'une de celles qu'elle ne portait que dans les plus grandes occasions.
i( Comment me trouvez-vous ? dit-elle à Camille sitôt qu'il fut entré; suis-je mise selon votre goût? Allons, dites votre avis; et si je l'approuve, je m'y conformerai. — Quel est cet enfantillage? demanda Camille en laissant voir tout l'étonnement qu'il éprouvait. — Enfantillage ! dit la princesse en ajustant avec grâce ses bracelets et son collier; je puis vous assurer que je n'ai jamais rien entrepris de si sérieux et de si grave dans toute ma vie que ce que je fais en ce moment.... Mais enfin, ajouta-elle avec un petit air coquet et mutin qui ne lui était pas ordinaire, comment me trouvez-vous avec cette parure? — Très-bien, madame. — Ah!
c'est heureux que vous vouliez bien répondre... Laissez-nous,» dit-elle alors à ses femmes, et en souriant comme si elle eût attendu l'approbation de dom Camille, pour renoncer aux soins de ses camérîstes ; puis s'adressant à son mari : (( Je suis charmée, lui dit-elle, que la princesse
de Rossano ait encore quelques charmes à vos veux ; car la pauvre princesse Pamphile est tant soit peu tombée dans votre esprit. — Comme vous vous plaisez à me faire de la peine depuis hier, Cornélia! — Et moi, je me plains depuis le même temps du peu de complaisance que
vous avez pour moi Piattachez-moi, je vous
prie, ce bracelet, dont la fermeture n'est pas
fixée Si vous étiez disposé à m'étre agréable,
vous ne laisseriez pas ainsi la princesse de Rossano aller seule à Rome. — Cornélia, dit le prince en baisant la main de sa femme après avoir rajusté le bijou , vous ne sentez donc pas tout ce qu'il y a de pénible pour moi dans ces distinctions que vous vous efforcez d'établir? — En vérité c'est bien à tort que vous me faites ce reproche, mou ami; et si vous étiez juste, vous vous l'adresseriez à vous - même. — Comment? - Oui , sans doute. — Mais pourquoi ? — Eh! que n'allons-nous à Rome ensemble? Quand on me verra à vos côtés, il ne viendra à personne l'idée de faire les distinctions; mais si vous ne voulez pas laisser la princesse Pamphile agir comme elle l'entend, ce sera la princesse de Piossano qui se chargera d'accomplir ses desseins. »
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton assez ferme pour que Camille s'aperçût enfin qu'il n'y avait plus moyen d'éviter une explication, et il s'étendit longuement alors sur l'imprudence que sa femme allait commettre, énumérant les suites fâcheuses que ne manquerait pas d'avoir une désobéissance éclatante envers le pape, qui serait considérée comme une insulte, et punie sans doute avec rigueur. Encouragé par le silence de Cornélia, qui le laissa se débarrasser de toute son humeur, Camille, croyant avoir ébranlé la résolution de sa femme, ajouta avec une assurance qui ne lui était pas accoutumée et une légère nuance d'ironie : « Les dames ne doutent de rien, et elles se jettent au milieu des dangers sans s'embarrasser de savoir comment on pourra les en tirer.
— Vous vous trompez, Camille, interrompit alors la princesse; je sais à quoi je m'expose, et j'ai prévu tous les embarras dans lesquels je suis près de tomber. Je n'ignore même plus en ce moment que l'appui sur lequel je devais le plus raisonnablement compter me manque... Mais, ajouta-t-elle après avoir jeté sur Camille un regard sévère et triste, je veux que I. 11
votre premier-né voie le jour à Rome, et je suis bien aise de m'assurer si dona Olimpia aura le pouvoir de me faire chasser de cette ville. »
Elle se mit bientôt en marche pour sortir, mali^ré les efforts de Camille, qui cherchait encore à la retenir. ((Laissez-moi, prince, ajoutât-elle, laissez-moi faire une tentative à laquelle vous avez peut-être raison de ne pas vouloir vous associer, mais que rien à présent ne m'empêchera de poursuivre. Restez ici, et demain, quoi qu'il arrive , vous aurez de mes nouvelles. »
La princesse sortit, et trouva dans ses antichambres ceux de ses çjentilshommes et de ses domestiques qui devaient l'accompagner. Les trois lieues qui séparent Frascati de Rome furent bientôt parcourues par les quatre chevaux blancs, attelés à une voiture légère qu'entouraient une quinzaine de cavaliers , et la princesse fit son entrée à Rome en plein jour, dans une voiture de gala, escortée par son monde , et après avoir eu soin de faire relever tous les rideaux des portières, afin d'être reconnue et de pouvoir rendre plus ostensiblement les politesses qui lui seraient adressées. Le piqueur
était prévenu sur les rues qu'il devait suivre, en sorte que l'équipage parcourut les quartiers les plus fréquentés de la ville.
De toutes les séductions qui peuvent être employées avec succès auprès du peuple de Rome, les spectacles bien visibles et trés-éclatantssont les plus sûres. Les quatre chevaux blancs richement harnachés, les officiers et les domestiques splendidement vêtus, une voiture élégante, et enfin la jeune princesse dans tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence, produisirent un effet magique sur le peuple , dont une partie se mit à suivre le cortège en criant : « Vive la princesse de Rossano ! enfin elle nous est rendue ! Vive, vive la princesse de Rossano ! »
Le bruit de son arrivée se répandit bientôt de tous côtés, et chacun se dirigea vers la rue du Cours, où l'on avait eu soin de prévenir de son passage. C'était précisément Theure à laquelle toutes les personnes de distinction avaient l'habitude d'y faire leur promenade en carrosse. Deux files de voitures roulaient en sens contraire lorsqu'une troupe d'enfants et de faquins, débouchant tout à coup dans cette rue, un peu avant la place Colonne, annonça l'arrivée de la belle voyageuse, en criant : « Vive la
princesse de Rossano ! La voilà ! la voilà ! Vive la princesse de Rossano ! »
La foule des piétons était devenue si grande, et elle était tellement engagée entre les chevaux et les voitures, que l'équipage et l'escadron de la princesse furent obligés de prendre le pas sur le milieu de la chaussée. C'est alors que la joie et l'enthousiasme furent portés à leur comble. La noblesse, le haut clergé, les hommes et les dames les plus considérables de Rome, ainsi que les ambassadeurs des cours étrangères , voyant rentrer ainsi avec tant d'éclat la jeune princesse, ne doutèrent pas un seul instant que le pape n'eût enfin mis un terme à son exil. Aussi rien, depuis ce moment, ne put-il contenir la vive satisfaction que l'on éprouvait à revoir une personne qui était si généralement aimée. A mesure qu'elle avançait, la foule allait toujours croissant , à tel point même que les deux files de carrosses ayant été forcées de s'arrêter , les personnes qui étaient en voiture se levèrent ou se mirent aux portières en agitant leurs mouchoirs, firent retentir l'air de vivat! tandis que la princesse de Rossano , envoyant des saints de remercîment et d'amitié à droite et à gauche, agitait elle-même une écharpe, et
donnait à son entrée dans Rome toute l'apparence d'un triomphe.
Elle remonta ainsi la rue du Cours jusqu'à» palais de Venise. Là, de nouveaux Ilots de curieux, amoncelés pour la voir, donnèrent des témoignages de leur enthousiasme avec d'autant plus de vivacité que leur impatience avait été plus longtemps contenue. Sur ce point se trouvait en particulier une immense quantité de gens du peuple, dont les acclamations bruyantes étaient mêlées de vivat pour la princesse, et de reproches énergiques destinés à la bellesœur du pape. La plupart d'entre eux , après avoir salué de leurs louanges madame de Rossano , criaient avec fureur : « A bas dona Olimpia , qui nous fait mourir de faim ! à bas l'infâme ! à mort la louve I »
Rien de ce qui composait cette joie sauvage n'échappa à l'attention de la princesse, qui, fatiguée cependant d'une scène si bruyante et si longue, ordonna à son cocher de partir au galop. Les valets à cheval précédant la voiture se firent jour à grands coups de fouet à travers une nuée de polissons et de faquins, et bientôt toute la cavalcade, s'élancant dans les rues adjacentes, ne tarda pas d'arriver au
palais Farnése, où la princesse était attendue. Pour une jeune fenune enceinte de huit mois c'était une journée laborieuse que celle que venait de passer Cornélia; toutefois elle voulut la terminer en achevant le coup de têle qui lui avait déjà si bien réussi. Elle écrivit d'abord une lettre à dom Pamphile, pour lui donner des nouvelles de sa santé et le mettre au courant de tout ce qui s'était passé à Rome, en lui signifiant qu'elle ne prétendait plus sortir de cette ville, et qu'il était indispensable qu'il y vint lui-même s'il avait quelque désir de la voir.
Après avoir donné cette missive à un courrier qui partit aussitôt pour Frascati , elle fit appeler l'un de ses gentilshommes, qu'elle chargea d'aller chez le pape d'abord, puis chez dona Olimpia , pour les assurer de ses respects et les prévenir de son arrivée.
Innocent et sa belle-sœur en étaient déjà instruits. Ils n'ignoraient même plus aucun détail de l'ovation qu'avait reçue la princesse dans la rue du Cours. Mais à peine cet événement était-il parvenujusqu'aux oreillesdu pape, qu'il avait fait appeler Pancirole, avec lequel il était encore en conférence à ce sujet, lorsque le gentilhomme de la princesse vint s'acquitter
de sa commission. Dans le premier moment, le ponlife entra dans une violente colère; il voulait donner l'ordre de faire chasser sa nièce de Rome à l'instant; mais le prudent trésorier l'engagea à prendre conseil de la nuit, en lui faisant observer que cet acte violent, exercé sur une femme jeune, belle, enceinte, pourrait déterminer un soulèvement dans la ville, et que d'ailleurs la princesse était sans doute poussée à cette témérité par le duc de Parme, qui prendrait parti dans une injure faite à sa parente. Ces raisons et d'autres encore qui rendaient toujours le pontife indulgent pour la princesse de Rossano, quand il était fatigué de l'ascendant de dona Olimpia, le calmèrent. Il donna congé à Pancirole, en lui recommandant de revenir parler de cette affaire le lendemain, et finit par dire : «Vous verrez que cette petite étourdie nous donnera de l'embarras! »
Pour dona Olimpia, elle avait été avertie par ses espions de ce qui avait eu lieu dans Rome, avant même que la princesse arrivât jusqu'au palais de Venise. Prise tout à coup d'une douleur violente d'estomac et d'une fièvre , elle profita de cet accident pour faire fermer son palais et ne recevoir personne; car elle connais-
sait la princesse de Rossano, et voulut s'épargner la mortification de recevoir son injurieuse politesse. Pendant toute la nuit elle roula dans son esprit des projets de violences; et quand par moment un sommeil pénible faisait tomber ses paupières, elle voyait la princesse de Rossano au milieu de la rue du Cours, recevant les hommages des Romains, et elle se réveillait en bondissant de fureur sur son lit.
Le gouvernement temporel du saint-siége n'étant qu'une manifestation de l'ordre établi par l'Église, la fixité en est sans doute l'essence et en fait la force ; mais elle produit aussi son imperfection. L'immobilité du principe immatériel se trouve trop souvent compromise par les changements et les révolutions qui gouvernent les choses du monde, pour que les améliorations pratiques, toujours inévitables, se combinent facilement avec un ordre immuable. Aussi la cour de Rome n'a-t-elle jamais accueilli les nouveautés qu'avec la plus grande circonspection.
Cette prudence traditionnelle, à laquelle le christianisme doit en partie ses dix-huit cent quarante ans d'existence, a cependant été mise
assez souvent en défaut par la mauvaise applicalion qu'on en a faite; et il s'est présenté tels grands événements dont les pontifes, malgré toute leur prévoyance, n'ont pas mieux calculé les tristes résultats que les princes temporels; ce qui a jeté les uns et les autres dans les mêmes difficultés, dans les mêmes malheurs.
A la fm du quinzième siècle, lorsque la découverte du nouveau monde fournit au saint-siége l'occasion de partager, en vertu du pouvoir apostolique, les diverses parties du continent américain entre les princes qui régnaient sur le nôtre, personne, même à Piome ! ne prévit la grande révolution que devait produire bientôt l'introduction subite d'une masse énorme d'or en Europe.
Les deux états qui profilèrent aussitôt, et le plus abondamment, des divers avantages que l'on peut se procurer avec cette matière précieuse, furent l'Espagne, qui la recueillit, et le saint-siége, à qui l'Espagne la prodigua. Par ce secours artificiel, la puissance spirituelle de Rome et la force matérielle des souverains de la péninsule ibérique acquirent une activité et un développement momentané auxquels les autres états de l'Europe, moins riches d'or,
furent souvent obligés de céder. A la cour de Rome , ainsi qu'à celle de Madrid , on ne tarda pas à se j)ersuader qu'avec de 1 or on obtient tous les genres de succès, on fait face à tous les besoins ; et tandis que l'Angleterre, la Hollande et les Pays-Bas s'efforçaient déjà de mettre à profit le chemin des deux Indes pour fonder leurs richesses sur le travail et le commerce; dans le môme moment que la France faisait des efforts d'intelligence et de courage pour perfectionner sa civilisation et se rendre redoutable par ses armes; en Espagne et dans les états romains, au contraire, le préjugé de l'omnipotence de l'or commençait à rendre la noblesse inactive, les peuples paresseux, et fit négliger bientôt la profession des armes, ainsi que l'agriculture et l'industrie.
Chez les deux peuples cette insouciance générale ne tarda pas à produire deux classes inégales en nombre comme en puissance : une plèbe immense, misérable, orgueilleuse et toujours disposée à la révolte , au milieu de laquelle se trouva une poignée de gens rafûnés,, accoutumés au luxe , corrompus et avides de pouvoir, pour tirer des trésors de populations inhabiles à en produire.
Tels étaient les éléments disparates dont se composaient en particulier les états romains sous les pontificats d'Urbain VIII et d'Innocent X, lorsque, succédant aux avides Barberins, dona Olimpia , plus avide qu'eux encore, réduisait l'art de régner à celui d'amasser sans cesse et sans fm des richesses. L'or en ce temps était le pouvoir réduit à l'état de matière disponible sous toutes les formes comme à tous les instants, et tous les genres d'ambition se résolvaient en avarice.
Car ce serait une erreur de croire qu'Olimpia ait été avare dans le sens que l'on attache ordinairement à ce mot. Elle vivait avec grandeur, quoique avec économie; le luxe de sou palais, celui de ses fêtes était proportionné au rang où le sort l'avait élevée. D'ailleurs elle se montrait simple dans ses goûts, modeste dans ses vêtements, et sa table était ordinairement frugale. Dans ses tentatives en faveur de son fds et de son neveu, il n'y eut rien d'étroit ni de mesquin, et ce fut moins tel ou tel de ses parents qu'elle prétendait élever et enrichir en ces occasions, que d'agrandir avant tout sa famille, de lui donner du lustre, et de fonder une grande et puissante maison. Tout ce qui
formait obslacle à cette idée dominante élait un supplice pour dona Olimpia.
Aussi durant la nuit qui suivit l'entrée de la princesse de Rossano à ^Rome, vit-elle sa jeune et belle rivale toujours présente comme un spectre devant ses yeux. Elle quittait son lit, s'y rejetait, interrogeait l'horloge, attendant le jour avec une impatience qui approchait de la douleur. A peine eut-il paru, qu'elle se fit habiller par ses femmes , et retint prés d'elle Flaminia. « Ali ! lui disait-elle , sa sainteté a contracté des habitudes qui dérobent bien du temps aux affaires!... Urbain,
son prédécesseur, n'en agissait pas ainsi!
Debout de grand matin, tout était expédié de bonne heure. — Je ferai observer à votre excellence, dit timidement Flaminia, que notre saint-père rachète son repos du matin par des veilles bien longues. — Et c'est le tort qu'il a... ses indispositions fréquentes sont causées par ce régime si peu convenable à son âge. — Grand Dieu! sa santé serait -elle moins bonne en ce moment, madame?» Flaminia fit cette question d'une voix douce et pénétrante, et les traits de son visage exprimèrent quelque chose de si tendre et de si résigné à la fois, que dona
Olimpia uc put s'empêcher de porter attentivement son regard sur elle : «N'ayez point d'inquiétude, Flaminia, lui dit-elle, le pape
est bien — il est très-bien. » Le front babilucllemcnt pâle de Flaminia se colora tant soit peu, et elle laissa apparaître un sourire angélique, dont la sérénité fit faire mille réflexions •étranges à Olimpia. Le calme apparent qui s'était rétabli dans les traits de la belle-sœur d'Innocent enbardit Flaminia à basardcr une demande. ((Madame, lui dit-elle, il y a bien longtemps que sa sainteté n'est venue dans ce palais; seriez-vous assez bonne pour m'accorder la permission de profiter de la première occasion où le saint-père se montrera publiquement, pour que j'aille recevoir sa bénédiction ? »
Par une de ces bizarreries inexplicables du cœur humain, Flaminia était la seule des personnes attachées à dona Olimpia pour qui cette femme se sentît des entrailles. Elle la brusquait, l'humiliait même très-souvent, tout en conservant pour elle un attachement involontaire que la camériste partageait également.
En achevant sa question, Flaminia avait mis un genou en terre, et joignait les mains pour
implorer et obtenir pins sûrement une réponse favorable. « Relevez -vous, relevez- vous, ma chôre, dit dona Olimpia non sans émotion; nous aviserons à faire ce que vous désirez. » Puis , comme si cette petite faiblesse momentanée eût donné plus d'activité au sentiment qui la dominait , dona Olimpia regarda l'horloge avec précipitation , et ne voulut plus retarder l'instant de son départ pour le Vatican. Il était dix heures.
Mais , si pénétrante ordinairement dans ses calculs, elle s'était trompée cette fois; car Pancirole était arrivé dès six heures du matin chez le pape , avec lequel il s'était entretenu de ce qu'il convenait de faire à l'occasion de la rentrée séditieuse de la princesse de Rossano. Le vieux trésorier voulait bien que le pontife fît sentir avec mesure sa sévérité, mais au fond il penchait pour l'indulgence, en faisant valoir en faveur de la princesse la frivolité de son sexe , son rang , son alliance avec le duc de Parme , qui n'attendait qu'un prétexte pour armer contre le saint-siége, et enfin les égards que commande une jeune femme sur le point d'accoucher, et qui allait peut-être lui donner un neveu. Le pape, courant au-devant des rai-
sons que lui fournissait son premier ministre, n'eut point de peine à s'y rendre , et deux heures d'entretien s'étaient à peine ëcoulécs qu'ils étaient tombés d'accord de leurs faits.
Ils agitaient même la question de l'opportunité du rappel prochain de dom Camille, lorsque le retentissement de la voix d'une vieille femme se fit entendre dans la pièce voisine.
u J'entrerai, vous dis-je, j'entrerai. Le saintpère m'a dit qu'il recevrait toujours sa sœur, ainsi j'entrerai, criait une voix aigre qui dominait toutes les autres.
— Ah ! c'est ma vieille sœur, s'écria le pape; quelle idée lui prend-il de venir aujourd'hui? Voyez, Pancirole, s'il n'y aurait pas moyen de nous en débarrasser. »
Pancirole se disposa à passer dans l'antichambre pour arrêter la vieille religieuse dans son flux de paroles et la prévenir que le pape était trop occupé poiu^ la recevoir en ce moment. Mais à peine le trésorier, faible, goutteux et mal affermi sur ses jambes, avait-il enlr'ouvert la porte, que sœur Agathe s'étant avancée sur le battant, repoussa Pancirole et entra en s'appuyanl sur sa canne, jusque dans la chambre de sa sainteté. Maîtresse de la place, la
vieille ne tarda pas à reprendre le maintien d'une humble religieuse en présence du souverain pontife, à qui elle fit les trois génuflexions d'usage et demanda sa bénédiction.
Le pape aimait beaucoup sa sœur Agathe; elle était son aînée, se portait bien, avait de la gaieté dans l'esprit, et à cela prés qu'elle était un peu bavarde et demandeuse comme toutes les femmes qui ont passé leur vie dans les couvents, il prenait plaisir parfois à la faire venir prés de lui, et à l'entretenir de petits cadeaux pour elle et ses compagnes. Cependant malgré son âge et sa loquacité, cette femme avait su profiter plus d'une fois de sa parenté avec le pape, pour en obtenir des grâces dont les ecclésiastiques attachés à son courent avaient su profiter. Dona Olimpia, qui avait l'œil et la main sur ce genre d'affaires, ne voyait pas volontiers sœur Agathe se présenter au palais, et pour prévenir la fréquence et l'indiscrétion de ses demandes, elle avait donné ordre à tous les serviteurs du pape, dont le plus grand nombre lui était dévoué, d'éconduire la vieille religieuse le plus souvent qu'ils le pourraient.
Mais cette fois sœur Agathe avait crié tant et si haut, en menaçant de se plaindre au saint- X. 12
père, elle avait répété tant de fois que lc5ujet pour lequel elle voulait l'entretenir intéressait Dieu et l'Église, qu'autant pour cette raison que par suite de son opiniâtreté, on n'avait pu l'empêcher de pénétrer jusqu'à la chambre du pape.
Sitôt qu'elle eut terminé ses pieuses civilités auprès d'Innocent : « Mon frère, dit-elle en le regardant avec fermeté, et s'appuyant sur sa canne, qu'elle faisait résonner de temps en temps contre le plancher, je ne suis pas contente de vous, et je viens me plaindre. — Qu'ai-jepu faire, chère sœur, qui vous déplaise? — Vous oubliez vos proches parents, vous leur faites tort. — Mais en quoi? — Vous faites pleuvoir toutes les grâces sur une seule personne, mon frère, et vous oubliez, vous rejetez même loin de vous ceux qui vous touchent de plus près. C'est bien mal assurément. » Le pape se préparait à faire une nouvelle objection à sa sœur; mais celle-ci l'interrompant : « Non! c'était une chose qui me revenait de droit, et vous l'avez donnée à une autre ! — Mais quelle chose, chère sœur? — Une femme qui regorge de biens , qui est à même de se procurer tout ee qu'elle souhaite, qui pourrait acheter le
monde entier! Eh l)ien ! c'est à celle-là que vous donnez ! Et la servante de Dieu, une pauvre vieille religieuse, voire véritable sœur en Dieu et sur la terre, vous lui ôtez ce qui lui revient! — Mais> bonne soeur Agathe^ pensez donc... — Encore, continua la vieille, si cette femme avait fait don de ce trésor à quelqu'un de ses enfants, notre famille en aurait profité. Mais point du tout; elle en dispose pour faire la gloire et l'ornement de la maison du marquis André Maldaciiini ; c'est à son frère qu'elle donne ce que vous lui avez donné; c'est à Viterbe qu'elle envoie ce qui n'aurait jamais dû sortir de Ptome ni de l'église de Sainte-Agnése. Ah ! mon frère ! mon frère ! c'est une action abominable de la part de cette femme.,... et c'est une chose répréhensible que vous lui permettiez de prendre tout!.. »
La bonne vieille continua encore assez longtemps sur ce ton, en présence du pape et de Pancirole, qui, faits aux sorties violentes de la religieuse, attendirent silencieusement que sa colère s'épuisât avec ses forces. Un accès de toux produisit ce résultat, ou au moins la força de s'asseoir et de se taire pendant quelques minutes.
INIais pour comprendre le sujet de la requête et de la fureur de sœur Agathe, il faut que Ton sache que sur la place Navone, près du palais Pamphile, est l'église de Sainte-Agnèse, de fondation fort ancienne, mais que le pape Innocent X a fait reconstruire sur un nouveau plan. Dans l'ancien édifice se trouvaient les restes de la hienheureuse sainte Françoise de Rome, morte depuis deux siècles, et lorsque l'on fouilla pour élever les constructions nouvelles, on exhuma le corps de la sainte, dont le pape "fit extraire une portion, Vépaule, afin de la conserver comme relique. L'exhumation s'était faite en grande pompe, le 9 mars, jour de la fête de la bienheureuse; et à la suite de cette cérémonie, le sénat de Rome avait donné dans le Capitole un splendide banquet à donna Olimpia Maldachini, auquel furent invitées la sœur Agathe, les filles de dona Olimpia et toutes les dames de distinction de la parenté et de la connaissance du pape, à qui les consuls, les sénateurs et les grands de Rome s'empressèrent de faire les honneurs.
Le résultat total de cet événement avait été de faire naître dans l'esprit de sœur Agathe et de dona Olimpia une envie démesurée de pos-
séder V épaule de la sainte; l'une pour en faire la propriété et la richesse de son couvent, l'autre, dona Olimpia, dans le dessein d'en doter l'église de Saint-Martin, petite principauté prés de Viterbe, possédée par son frère, dont l'âge avancé de ce parent lui donnait l'espérance de devenir bientôt héritière.
La religieuse avait bien en effet la priorité pour la demande de la relique ; mais de son côté, la belle-sœur du pontife, presque aussi prompte à présenter sa requête, n'avait pas manqué de profiter de la prédilection que lui portait le pape, pour surprendre une faveur qui se confondait au milieu de tant d'autres bien plus importantes. Dona Olimpia une fois possesseur de V épaule s'était empressée de la faire tenir au marquis André Maldachini, son frère, pour qu'il la plaçât dans l'église de Saint-Martin.
Il n'était pas rare alors, puisque cela se voit encore aujourd'hui, que la célébrité et le profit qu'espéraient tirer les fabriques et les couvents de la possession de reliques saintes, ne fissent naitre des haines profondes entre ceux qui se disputaient ces trésors ; et dans l'occasion présente, dona Olimpia avait excité au dernier point la jalousie de sœur Agathe, dont
l'aniour-propre s'était trouvé fort désagréablement froissé lorsque son couvent se vit forcé de renoncer à une faveur sur laquelle on comptait d'autant plus que la vieille religieuse s'était laissée aller plus, d'une fois à donner à entendre que sa parenté avec le pape la lui ferait certainement obtenir.
Telle é(ait la cause principale de Tanimosité de sœur Agathe contre dona Olimpia, disposition envenimée encore par la prolongation de l'exil de dom Camille et l'élévation au cardinalat du petit Maldacbini, lorsque le coup de tête de la princesse de Rossano ranima tout à coup dans le cœur de la vieille religieuse l'idée de se plaindre et l'espoir de se venger. C'était donc avec cette double intention qu'elle avait forcé la porte du pape et débité sa harangue. Mais elle ne s'en tint pas là, et dès qu'elle eut repris son souffle, usant amplement du privilège que lui donnait son grand âge, elle se mit à faire au pape une mercuriale des mieux conditionnées sur les faiblesses qu'il avait pour dona Olimpia. Avec tout l'emportement de la passion, auquel il faut joindre par la pensée, la liberté énergique que la langue italienne donne à ceux qui la parlent, la sœur Agathe fit entendre à
son frère, non-senlement ce qu'elle pensait de sa position, mais tout ce qui se débitait de plus hardi dans Rome sur dona Olimpia, ainsi que sur son propre compte. Encouragée par le silence du pontife, assez embarrassé de répondre, et qui craignait d'ailleurs de redoubler la loquacité de sa vieille sœur en la contredisant, la religieuse épuisa ce que les satires populaires purent lui fournir de plus mordant, et alla jusqu'à dire à son frère que sa conduite le rendait la fable de Rome, de l'Italie, de toute l'Europe même, et que sans doute le malin esprit le poussait à agir de la sorte pour favoriser les desseins des hérétiques.
Pendant cette dernière partie du discours, que la vieille avait débité d'un ton animé, mais plus bas, et en se rapprochant du pape, Pancirole, avec cette discrétion qui donne l'air de ne rien entendre sans laisser perdre un mot de ce qui se dit, s'était retiré à quelque distance, près d'une table sur laquelle il feuilletait des papiers. De là, tout en pestant de ce que la colère de sœur Agathe était un peu verbeuse, il n'était pas fâché, pour le pape et pour lui, de l'étrange diatribe qui venait d'être lancée contre dona Olimpia.
u Ma bonne et sainte sœiir, dit Innocent en voulant couper court à cet entretien, je suis on ne peut plus reconnaissant envers vous, de vos bons conseils. Nous les mettrons à profit, cbère sœur... — En vérité, frère? s'écria dona Agathe avec un transport de joie; eh I quand?
— Aussitôt que notre prudence nous fera juger l'occasion favorable. — Allez! allez! dit sœur Agathe en se rapprochant de l'oreille du pape et tout en brandissant sa canne; du courage, mettez-moi cette femme-là à la porte, et tout le monde vous bénira ! »
Innocent ouvrit un meuble, duquel il tira des médailles bénites, dont la vue fit aussitôt passer la vieille sœur de son emportement à une joie presque enfantine. Le pontife lui en donna six pour qu'elle les distribuât à son choix aux sœurs de son couvent, et lui en remit une plus grande en or pour elle-même. Ce petit cadeau, qu'Innocent accompagna de sa bénédiction, tira les larmes des yeux de sœur Agathe, qui, plus légère de tout ce qu'elle avait sur le cœur en entrant, rassurée par les promesses évasives qui lui avaient été faites, et fière surtout de rapporter quelques légères faveurs du saint-père à sa communauté, oublia Vépaide de
sainte Françoise; ainsi que sa colère contre dona Olimpia, el s en alla jjaiement et en toute hâte pour distribuer les médailles à ses compagnes. Comme le pape, tout le monde avait été plus matinal que d'ordinaire en ce jour, et il n'y avait pas trois minutes que sœur Agathe était sortie, lorsque l'un des serviteurs du palais lui remit un billet de la princesse de Piossano. Il était ainsi conçu : (f Très-saint père, que votre » sainteté veuille bien recevoir les humbles-res- » pects et les excuses de sa servante et sa nièce, » qui est arrivée hier soir à Rome sans avoir eu » le temps de lui en donner avis, ni de lui en )) demander permission. A la veille de donner » un fds à dom Pamphile, car j'espère bien que » Dieu me fera la grâce qu'il en soit ainsi, j'ai » voulu me rapprocher de tous ceux dont la » protection et les soins me deviendront indisn pensables d'ici à peu de jours. J'ose donc » compter en cette occasion sur la bonté inal- )) térable de sa sainteté, et en particulier sur n celle qu'elle a constamment daigné montrer » à son humble servante et nièce,
» La Princesse de Rossano.))
Dans un post-scriptum jeté comme par hasard
à la suite du billet, la jeune et belle épouse de Camille disait à son oncle : « Il faut bien que » la double fatigue du voyage et de mon état » me retiennent au lit; car j'aurais tout bravé, » même votre colère, pour aller me jeter à vos » pieds et recevoir votre bénédiction. »
La lettre était écrite avec soin, le papier exhalait un parfum délicieux, ce qui, joint au ^TSicieux posl-scripliim de la missive, gagna le cœur du saint-père. Il ne put s'empêcher de la faire lire à Pancirole, en lui répétant pendant la lecture : « Cette petite impertinente; elle a du cœur ! je ne sais vraiment ce que nous pourrons en faire ici.»
Comme Pancirole tenait encore la lettre, le pape la lui arracha précipitamment des mains, au bruit bien connu de lui, que fit doua Olimpia en entrant dans Tantichambre. Malgré toute la vivacité qu'il put mettre à dérober le papier aux regards de. sa belle-sœur qui entrait, le mouvement qu'il lit pour le cacher ne fut pas assez prompt pour que dona Olimpia ne s'aperçût pas que sa présence était inopportune et que l'on cherchait à lui dissimuler quelque chose; mais sans attacher d'importance à cette précaution, dont elle ne fut pas dupe, elle aborda
sans hésiter la question qu'elle était si impatiente de traiter. Voilant donc rémotioii qu'elle éprouvait sous une certaine gravité de paroles, comme s'il ne se fût agi que d'une question d'état : M Eh bien ! saint-père, dit-elle, vous pouvez juger maintenant si les précautions dont je vous ai si souvent dit qu'il serait bon d'user envers la princesse de Rossano étaient inutiles à prendre! On vous désobéit, on vous nargue, on vous insulte jusque dans Rome!...» Le pape fronça les sourcils, et le tremblement s'empara de ses deux mains.
« Je ne sais, continua dona Olimpia, qui contre son ordinaire ne tint pas compte de cet accident, ce qu'en pense son éminence, et elle regarda Pancirole, mais je serais bien surprise si déjà des mesures sévères n'étaient pas prises pour réprimer, pour punir un excès d'insolence commis avec tant de scandale envers le souverain pontife, dans la capitale des états romains.
— Soyez certaine, excellence, répondit Pancirole avec sa voix cassée, mais du ton le plus calme, que sa sainteté a déjà pourvu à tout, et que sa personne, son nom et son gouvernement ne cesseront pas d'être respectés .
— Eh! quels moyens comptez-vous employer pour garantir cette promesse? » A cette question, le trésorier, croyant ne pas devoir répondre, garda le silence, espérant que le pape prendrait la parole. INIais le pontife irrité demeura muet. « Les circonstances sont de nature à ne causer ni incertitude ni embarras sur la conduite que l'on doit suivre, dit dona Olimpia, d'un ton tranchant et impérieux : il faut que ce t te femme sorte de Rome et avant la nuit ! » Le pape se leva de dessus son siège, et se tournant vers Pancirole : « Vous veillerez, lui dit-il, à ce qu'aucun ordre de cette espèce, si par hasard il était donné, ne reçoive son exécution, et je vous charge personnellement de faire respecter ma volonté. » Après ces mots, Innocent se rassit et appuya sa tête sur l'une de ses mains, comme un homme profondément affecté.
Peu faite à une opposition aussi ferme, dona Olimpia resta pendant quelques secondes interdite, s'efforçant de lire alternativement sur a figure du souverain et sur celle de son ministre, quel était celui des deux dont elle sonderait plus facilement la pensée, dont elle vaincrait plus aisément les résolutions. Mais s'étant
convaincue, par plusieurs tentatives muettes, que le pape avait l'intention de se retrancher dans un silence absolu, elle reporta ses efforts du côté de Pancirole.
« Enfin ! dit Olimpia en s'adressant à celuici et après avoir fait un efl'ort sur elle-même pour calmer sa colère et dissimuler l'altération de sa voix, que comptez- vous faire?
— Madame, répondit le ministre, les volontés comme les ordres que sa sainteté m'a transmis n'ont rien d'absolus; ils sont susceptibles
d'être modifiés selon ce qui arrivera —
Mais contre ce qui est arrivé, que va-t-on faire?
— Témoigner quelque mécontentement, et laisser passer un événement qui ne peut avoir aucune conséquence sérieuse, à moins que par une rigueur hors de saison, on n'en provoque dont on aurait peut-être à se repentir.
— Ainsi, une désobéissance ouverte, une rébellion séditieuse, une révolte contre l'autorité du saint-père enfin, va être consacrée par votre inconcevable indulgence ! Étrange manière de gouverner, Pancirole! c'est une faiblesse qui approche de la lâcheté! »
Le pape fit un léger mouvement sur son siège, mais sans proférer un mot, et le tréso-
rier prit la parole : « jNe confondois pas, ma^ (lame, surtout dans des alTaires de la nature de celle qui nous occupe, la bonté avec la faiblesse, une sage fermeté avec une rigueur qui enlraine toujours plus loin qu'on ne voudrait aller. Si le prince dom Camille, votre fils, excellence, eût amené sa femme ici, ou l'eût même accompagnée, peut-être, quoiqu'il en eût l>eaucoup coûté à sa sainteté et sans doute à vous-même, eût-il été indispensable de considérer ce retour comme une révolte et de la punir en conséquence. Mais grâce au ciel, et heureusement pour votre famille, il n'en est pas ainsi. La princesse est anivée seule, elle est jeune et belle, excellence. .. — Serait-ce pour vous une excuse sulTisante? interrompit dona Olimpia, d'une voix sensiblement altérée... — ■ C'est à tort sans doute qu'elle se fie sur de tels avantages, continua Pancirole sans s'émouvoir; mais si cette excuse n'est pas, comme vous l'observez très-judicieusement, complètement valable, nous avons la ressource, puisque la princesse de Rossano entre dans le neuvième mois de sa .'^rossesse, de considérer son arrivée à Rome comme une de ces fantaisies si communes aux personnes qui sont dans cet état; et
telle est, en effet, rintention de sa sainteté, n Lorsque Pancirole eut aclievé de pailer, dona Olimpia reporta ses yeux sur le pape, qui, prévenant ce regard interrogateur, s'empressa de dire avec calme, mais d'un ton très-décisif: «Oui, madame. — J'ajouterai, reprit Pancirole, qui se sentit soutenu par l'assentiment du pontife, que sa sainteté est engagée à suivre cette marQhe,par des raisons que votre excellence n'ignore pas, et qu'il serait imprudent de perdre de vue. Le duc de Parme, votre excellence m'en a parlé vingt fois, loin d'avoir oublié les pertes que lui fit éprouver l'armée papale pendant le régne d'Urbain de sainte mémoire, en a conservé au contraire un ressentiment très-vif, et ne cherche même qu'un prétexte pour se venger. Vous êtes trop prudente, madame, vous avez une connaissance trop exacte des affaires, pour vouloir que Ton fournisse inconsidérément ce prétexte. Si, d'après votre avis, on considérait le voyage de la princesse de Rossano comme une démonstration sérieuse de désobéissance, et que l'on renouvelât envers elle le bannissement qu'elle subit depuis son mariage avec le prince votrefils, bientôt toutl'ordreétablietquel'on ne maintient qu'avec assez de peine, serait troublé
à l'instant; car le duc de Parme, qui se croirait autorisé à venger l'injure faite à sa parente, armerait contre le saint-siége. Or, excellence, les grains sont déjà bien rares dans les élats romains, et le peuple chargé de gabelles est mal disposé. Si à ces embarras on se décidait d'ajouter encore ceux que donne la guerre, ce serait, je le suppose, que votre sagesse aurait considéré que les avantages qui en résulteront seront réellement beaucoup plus grands que les inconvénients qu'il est si naturel d'en attendre. »
Le sang-froid et la bonhomie légèrement ironique avec lesquels Pancirole venait de s'exprimer apaisèrent momentanément les esprits de dona Olimpia, et rétablirent le pape dans une situation plus calme. Le vieux secrétaire d'état, dont la probité et les talents avaient été mis à l'épreuve sous deux pontificats, possédait encore l'avantage d'avoir fortifié graduellement son expérience, en sortant des rangs du peuple pour arriver aux plus hautes dignités. Avec une âme honnête, mais incapable de s'élever jusqu'à la vertu, cet homme avait su se maintenir probe dans im monde dont la corruption générale ôtait tout espoir de la détruire. Il
fallait vivre avec elle, et les forces du cardinal ministre avaient suffî tout juste à le préserver de la contagion. Lorsqu'il s'agissait d'affaires, son jugement était toujours ferme; mais il devenait extrêmement circonspect quand il se trouvait engagé dans des discussions telles que celle à laquelle il venait de prendre part. Attentif par-dessus tout à ménager ou à mettre en opposition les personnes propres à le maintenir au poste éminent où son mérite l'avait fait parvenir, il se bornait à exposer très-clairement les affaires qui lui étaient soumises, sans se rendre responsable de l'issue que l'on prétendait leur faire prendre. Naturellement modeste, il se faisait un mérite particulier de cette vertu, qu'il poussait jusqu'à la singularité, car le justaucorps qui figure dans ses armes y a été placé, dit-on, par son ordre, en mémoire de son père, qui avait acquis ses richesses en exerçant la profession de tailleur.
Pancirole avait donc sur le pape et Olimpia une autorité d'autant plus puissante qu'elle était dépourvue de tout prestige extérieur; car le ministre était chëtif et mal portant, sa voix était nasillarde, et quoique sa tète chauve et son regard profond indiquassent une vie d'é- I. 13
tude et une intelligence peu commune, Pancilole était toujours obligé de convaincre, car il ne persuadait pas naturellement, et toute son ambition tendait à se rendre indispensable.
Après avoir exposé clairement et sincèrement son avis sur la question en litige, el lorsqu'il crut s'apercevoir qu'il avait fait tout ce qui lui était possible pour remettre les deux parties en position de parler raisonnablement sur le tour le plus propre à donner à l'éclianffourée de la princesse de Rossano, Pancirole prit congé du pape et de dona Olimpia pour aller assister à une congrégation qui se tenait dans une autre partie du Vatican.
« Frère! dit aussitôt avec vivacité Olimpia, lorsque le cardinal fut sorti, Pancirole n'envisage la question que d'un côté. N'oubliez pas que votre autorité a été méconnue, que l'on vous a fait une insulte, que l'on vous a traité avec mépris, et qu'il n'y aura plus de témérité que l'on n'ose entreprendre contre vous si vous ne vous montrez pas sévère en cette occasion.
— Comment! dit le pape en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, après toutes les raisons qui viennent de vous être exposées, vous revenez encore sur ce sujet? Vous voulez
donc me faire du chagrin, dona Olimpia? — Non, frère; mais je prétends faire respecter votre personne et votre rang. — Mais c'est vous qui risquez de me compromettre en exagérant ainsi ce qui s'est passé. — Dites donc que vous atténuez volontairement les faits pour -vous dispenser de poursuivre une personne que vous avez la faiblesse de craindre et qui s'autorise de cette disposition pour se montrer mille fois plus impertinente que jamais. — Conservez plus de mesure envers... — La princesse de Rossano? Ah! frère, détrompez-vous si vous croyez que je sois disposée à me laisser traiter par elle comme il paraît qu'il vous convient qu'elle vous traite. Je n'aurais jamais parlé de moi tant qu'il s'est agi de vous; mais du moment que vous vous arrangez des outrages que vous fait cette jeune écervelée, alors je parle pour mon compte, et je vous déclare que je ne veux pas vivre dans la même ville qu'elle. — Que voulez- vous que j'y fasse, madame? — Il me semble que rien n'est plus simple ; ordonnez - lui de sortir de Piome. — Ainsi, pour une bagatelle, pour un enfantillage de votre belle-fille, de la femme de mon neveu, vous êtes disposée à me rendre injuste envers
elle, à me faire courir les chances d'une guerre dangereuse? — Un souverain qui s'est laissé manquer une fois ne larde pas à être insulté de nouveau, mon frère, et vous reconnaîtrez la vérité de cette maxime si vous ne chassez pas la petite princesse de Rome ; c'est une impertinente! — Tout au plus une étourdie. — C'est une impertinente audacieuse , vous dis-je , et qui connaît très-bien la portée de ce qu'elle a essayé hier. — Allons, sœur, vous faites des monstres des choses les plus simples. — Et vous, frère, vous vous efforcez vainement de présenter comme innocent un acte très-coupable. — Si elle n'était pas votre belle-fille , on croirait vraiment que vous lui portez envie, dit le pape en souriant. — Mais, si ce n'était votre âge, Pamphile, reprit dona Olimpia avec aigreur, on ne saurait comment expliquer la partialité que vous montrez pour elle. — Eh quoi! les clameurs de Pasquin arriveront - elles jusqu'au Vatican? — L'engouement populaire pour la princesse de Rossano y a bien pénétré! — J'ai l'espérance que l'on respectera au moins le chef de l'église. — Mon intention n'a pas été de l'offenser, mais peut-être ai je droit d'attendre de lui quil n'humilie pas sa belle-sœur. —Vous
humilier! s'écria le pape avec ëmolion, Olimpia ! poiirrais-je avoir une pareille pensée, et la chose est-elle possihle ? Venez prés de moi , ajouta-t-il en laissant voir combien il regrettait de s'être exprimé si durement, et dites-moi sincèrement tout ce que vous pensez, — Ah ! mon frère, vous ignorez donc ce qui s'est passé dans Rome hier soir? On ne vous a donc pas dit que cette petite audacieuse a traversé la ville en équipage de gala, précédée et suivie de gens qui prodiguaient l'or, et excitaient la populace en sa faveur; que par ses intrigues ourdies depuis longtemps , elle s'était assurée les applaudissements des personnes de la cour, des dames de qualité, et même des ambassadeurs étrangers ; que non contente de ce triomphe artificiel , elle a fait proférer par les mêmes moyens des injures contre vous.... contre moi, contre tous ceux qui vous sont sincèrement attachés! Ah! saint-père, vous ne souffrirez pas de telles indignités! — Olimpia, Olimpia, calmez-vous. — Une femme, ne vous y trompez pas , qui sous le masque de l'étourderie cache une âme audacieuse et entreprenante ; qui se sert du calme apparent de son front, et des agréments de sa figure pour être séditieuse avec
impunité; qui feint de vous aimer pour obtenir de vous ce qu'elle désire; qui s'essaye peu à j)cu à secouer le joug de l'obéissance en se préparant ainsi à s'emparer du pouvoir.... — Chère sœur! vous exagérez... — Non, je n'exagère rien, Pamphile; on vous a dit ce qui s'est passé dans les rues , mais vous ignorez, je le vois, ce qui s'est fait au palais Farnése. Que les personnes de sa famille aient été l'y voir, je le conçois, et je veux bien qu'on les excuse. Mais que tout ce que Rome renferme de plus illustre en princes ecclésiastiques et laïques, en ambassadeurs et en ])ersonnes de qualité, se soient empressés d'aller lui rendre visite , et qu'elle ait reçu effrontément leurs hommages comme si vous lui aviez pardonné, c'est ce que je ne puis pardonner à cette femme ! — Pourquoi votre colère tombe-t-elle sur elle en cette occasion? — Parce que c'est elle qui a mis tout le monde dans l'erreur, en faisant croire par son entrée scandaleusement solennelle , qu'elle y revenait par votre ordre. Voilà ce qui fait son crime.... Oui, son crime, ajouta Olimpia, qui, surprenant un sourire sur les lèvres du pape, sentit croître sa colère; car vous vous abusez aussi complètement sur les intentions de la coupable
que sur le caractère de ses fautes. Toute la noblesse esj)a,o;nole et française , les cardinaux d'Est, Sforza et Spada voire grand pénitencier; Cecchini le dataire, Palotta, le mauvais plaisant; Capponi, qui s'avise de cesser d'être prudent; Lanti, que vous avez comblé de faveurs; tous, et tant d'autres que je ne saurais nommer, se sont empressés de courir au palais Farnèse, pour foire la cour à la princesse. Les étrangers, on peut le croire au moins, ont été trompés par l'apparence ; mais vos sujets sont au moins coupables de désobéissance envers vous, puisqu'ils n'ont point attendu vos ordres. Il faut réprimer de tels actes, punir ceux qui y ont pris part, et surtout celle qui les a provoqués par son incroyable audace, ou votre autorité et votre honneur seront compromis ! — - Plus calme que vous , madame , je serai plus équitable. Ce qu'il y a de vrai dans vos obseï^ valions ne m'est point échappé; mais je le redis encore, vous en exagérez l'importance et la gravité.... — Comment?.... — Permettez, dit le pontife en engageant sa belle-sœur à se calmer; mon intention est de donner à la princesse de Rossano un avertissement.... — Un avertissement ! grand Dieu !....— De se montrer plus
docile à l'avenir. — Il faut qu'elle soit punie !... chassée! interrompit vivement dona Olimpia. — La princesse de Ixossano ! la femme de mon neveu! enceinte» de huit mois! y pensez-vous? ma sœur....)) Ces derniers mots firent tomber dona Olimpia dans une espèce d'abattement, dont elle ne sortit que pour dire tout à coup : « Eh bien ! prenons un biais, permettons-lui de rester ici incognilo, mais qu'ostensiblement elle subisse son exil. — Comment? — Renouvelez l'ordre de son bannissement , exigez qu'elle fasse sortir de Rome sa voiture vide, mais fermée et entourée de tout le cortège de ceux qui l'accompagnaient à son entrée triomphale ; alors, les égards envers votre nièce seront observés comme vous le désirez si vivement, et votre honneur de souverain sera à couvert. — Impossible ! s'écria Innocent; impossible! — Eh pourquoi? demanda dona Olimpia, dont l'agitation était portée à son comble. — D'abord, parce que c'est injuste.... — Puis? — Imprudent... — Mais enfin ? — Parce que je ne le veux pas, madame, et brisons là. »
Poussé à bout, le pontife prononça ces derniers mots avec une fermeté qui pétrifia sa belle - sœur. Elle s'aperçut alors , mais trop
lard, à quel point la colère l'avait mal conseillée; et après quelques efforts inutiles tentés pour rétablir l'entretien sur un ton plus convenable, dona Olinipia se sentit réduite successivement au silence, dont le pape lui donnait l'exemple depuis les dernières paroles décisives qu'il avait fait entendre.
Il fiillut céder cette fois; mais avec cette habileté qui s'était accrue par une longue expérience, la belle-sœur d'Innocent prit congé de lui, en lui faisant entendre qu'en définitive elle mettait toute sa confiance dans les lumières de sa sainteté. Toutefois elle partit profondément blessée d'avoir essuyé un refus, et très-inquiète des dispositions du pape à son égard. Cependant elle ne fut pas plus tôt hors de la chambre que le pape , frappant avec vivacité sur une table, s'écria, pour se soulager des ennuis de la matinée : a Que les femmes soient maudites, ainsi que ceux qui nous les envoient ! »
Il venait de se laisser aller à cet accès de mauvaise humeur lorsque Pancirole rentra, se doutant bien qu'après l'entretien qui devait avoir eu lieu, son ministère deviendrait indispensable pour fixer les idées du pape, et lui faire prendre un parti sage et convenable sur
l'afTaire de la princesse de Rossano. Innocent épargna à son ministre la peine de revenir sur ce sujet, en répétant avec plus d'énergie que la première fois sa malédiction contre les femmes. « Qu'avcz-vous résolu, saint-père? dit Pancirole au pape, en lui laissant deviner sur son visage qu'il était disposé à faire tous ses efforts pour le tirer d'embarras. — Je ne veux point que Ton envoie d'ordre écrit à la princesse , Pancirole. Prenez un carrosse sans livrée, allez la voir, et dites-lui que je veux... que je désire, ce sera mieux — qu'elle quitte le palais Farnése, où il se passe des choses que je ne dois pas apprendre avec plaisir.... Engagez-la, de ma part, à habiter son petit palais de la rue du Cours, où elle sera mieux et plus convenablement pour faire ses couches... Quant à ceux qui s'empressent de lui faire des visites, il faut les avertir de mettre un peu plus de discrétion dans leur conduite, s'ils ne veulent pas me déplaire. Et pour apprendre à la plupart d'entre eux ce qu* pourrait leur arriver s'ils ne se conformaient pas dorénavant à ma volonté, vous ferez savoir aux deux cardinaux Palotta et Capponi que je leur interdis l'entrée du Vatican pendant trois mois. Les ambassadeurs éiranoiers com-
prendront ce que cela signifie. Cette mesure vous parait-elle bonne , Pancirole? — Trèsbonne , saint - père. — Eh bien ! allez. » Le ministre se mettait déjà en marche pour exécuter les ordres qui lui avaient été donnés, lorsque le pontife le rappela d'une voix affaiblie : «Pancirole, lui dit-il, faites venir mes serviteurs pour qu'ils me mettent au lit; je ne me sens pas bien.»
Le pape, menacé de la pierre depuis bien des années, éprouvait assez souvent, et sur tout quand il avait été vivement contrarié, des indispositions de peu de durée, mais assez graves. Ces accidents, qui se renouvelaient cinq ou six fois durant l'année, mettaient ordinairement toute la ville de Rome dans l'agitation par le réveil de toutes les ambitions et de tout les intérêts qui se rattachaient à la durée du règne d'Innocent, ou aux espérances que faisait naître l'élection d'un nouveau pontife.
A peine Innocent fut-il alité, que le bruit qui s'en répandit de tous côtés ne tarda pas à venir jusqu'aux oreilles de doua Olimpia. Il serait sans doute injuste de dire que cette femme n'éprouvait pas pour son beau-frère un attachement que la longue habitude de vivre près de
— 20i — lui aurait suffi pour rendre très-réelle ; mais tant d'intérêts de toute nature se rattachaient encore à la vie de son parent, que lorsqu'il ressentait la moindre indisposition, toute Tcxistence de dona Olimpia se concentrait dans celle d'Innocent. Chose étrange î cette femme, dont l'esprit ne s'exerçait ordinairement que sur les spéculations les plus profondes de la politique, ou en combinant les opérations compliquées de finances, devenait, sitôt qu'Innocent était malade, attentive, minutieuse, et dévouée comme une sœur d'hôpital; elle lui prodiguait tous les genres d'attention , lui préparant elle-même sa nourriture, ses boissons et ses médicaments; veillant à tous ses mouvements pour prévenir la plus légère douleur, et n'étant arrêtée par aucun soin, quelque rebutant qu'il pût être. Sans cesse près de lui, si elle s'éloignait momentanément du chevet de son lit, ce n'était que pour ordonner que l'on dit des messes dans les églises de Rome et consulter le médecin Gualdi, à qui elle demandait sans cesse l'horoscope du malade.
Le f.ape paraissait souffrir plus que de coutume, et sa garde-malade, qui avait depuis longtemps l'habitude d'apprécier la force ou le
SDulagement de ses douleurs, s'aperçut que celte fois le chagrin se mêlait au mal qu'éprouvait Innocent; aussi redoublait-elle de soins et de vigilance lorsque le pape vei^sait parfois des larmes en lui serrant la main sans rien dire. La nuit que passa dona Olimpia près d'Innocent fut triste pour elle; car, outre l'inquiétude que lui donna la maladie de son beaufrère, elle ne le trouva pas, lorsque ses douleurs furent calmées, gai et reconnaissant comme il se montrait ordinairement en pareille occasion. Au contraire, il demeurait dans le silence, témoignant sa reconnaissance plutôt par ses gestes que par ses paroles, et laissant voir que le moindre des maux que lui avait causés la journée précédente élait sa maladie.
^iiand le jour fut venu, et que le pape se sentit mieux, Olimpia en profita pour engager son beau-frère à se montrer dans la ville aussitôt que sa santé le lui permettrait , afin de calmer l'agitation du peuple et de mettre fin à tous les propos auxquels son indisposition avait servi de prétexte. Le pape lui promit de suivre son conseil; mais dans ses paroles et dans ses mouvements, il y avait quelque chose qui indiquait^ le découragement. S'il se montrait
encore sensible aux soins et aux attentions que dona Olimpia lui prodiguait comme parente, la femme de haut conseils, cette inlellip^ience puissante et hardie dans laquelle il avait mis jusque-là une si grande confiance , ne lui en inspirait plus, et il se sentait mal à l'aise de ce qu'une infirmité passagère l'eût rapproche forcément d'une personne qu'un instinct secret lui disait d'écarter loin de lui.
Ces sentiments intérieurs se trahissaient par un geste, par un mot dont il ne pouvait se rendre maître, et qui n'échappaient point à dona Olimpia; aussi était-elle profondément triste; et durant les deux jours qu'elle passa encore près du pape convalescent, les officiers du palais, les cardinaux, et plusieurs ambassadeurs qui vinrent pour s'informer de l'état de la santé du pontife, furent-ils frappés de la pâleur et de l'air défait de dona Olimpia.
Mais bientôt son inquiétude s'accrut encore. Innocent , complètement rétabli , l'engagea à retourner dans son palais de la place Navone. « Je vous remercie de tous vos bons soins, sœur, lui dit-il en lui faisant entendre qu'il fallait qu'elle se retirât; acceptez cette bague qui consacrera le souvenir de ma guérison, et permet—
tez-moi de joindre à ce cadeau quelques-uns des fruits que je dois à vos travaux , à votre prudence, à votre habileté. » En parlant ainsi, il lui montra deux caisses qui contenaient environ vingt mille écus romains (120,000 fr.), et l'engagea à les mettre près d'elle dans sa voiture , en retournant au palais Pamphile.
Dona Olimpia n'était point femme à refuser un tel cadeau, et de son temps d'ailleurs on n'avait point encore inventé les détours et les délicatesses si habilement perfectionnés depuis pour faire un don. Elle l'accepta ; et si elle éprouva quelques scrupules en !e recevant , ils furent d'une nature particulière. Au fond de l'âme , quelque chose l'avertit que toutes ces précautions tendres de la part d'hmocent étaient le présage d'un revers. Elle sortit du Vatican; et cette fois, avant que sa voiture se mît en marche, elle se retourna deux ou trois fois pour regarder les murs de ce palais, comme si quelque chose lui eût dit qu'elle ne devait plus y rentrer en souveraine.
Le vieux Pancirole avait suivi et observé avec soin tous les accidents de l'indisposition du pontife, et selon son usage il laissa le saintpère se pénétrer profondément de toutes les
difficultés de sa position avant de lui en toucher un seul mot. Seulement il se montrait plus attentif que jamais à exj)édier les affaires, pour sauver ce genre d'ennui à Innocent, que le travail avait toujours rebuté. Le secrétaire d'état affectait même de mettre plus d'aisance et une sorte de gaieté en se livrant à ces occupations, de manière à faire sentir au pape que l'absence de doua Olimpia, loin de nuire à l'expédition des affaires, la facilitait au contraire. Ce calme et cette régularité avec lesquels tout sous la direction de Pancirole s'accomplissait, charmaient d'autant plus le pape, qu'involontairement il comparait sans cesse la sage activité de son ministre avec le souvenir de la turbulence féminine de la princesse de Rossano, de sa sœur Agathe et de dona Olimpia. Quelques jours se passèrent ainsi sans que le pape fit aucune ouverture à Pancirole, qui s'apercevait bien cependant que le saint-père, roulant quelque projet dans sa tête, ne tarderait pas à le consulter. C'était entre les deux vieillards à qui ne prendrait pas l'initiative; mais en cette occasion comme en beaucoup d'autres, la patience calculée du ministre l'emporta sur les hésitations du souverain.» Pan-
cirole, dit un soir Innocent à son ministre, qui se préparait à se retirer; restez, je veux causer avec vous... mon ami... prenez un siège... Vous vous êtes sans doute aperçu que je suis soucieux depuis quelque temps? — Et j'en suis sincèrement alYecté, saint-père. Je me serais même permis de vous en demander la cause si le respect et la discrétion ne m'en eussent empêché. Le pontife éprouva un agitation nerveuse et laissa échapper quelques larmes en disant : ff Ah ! je suis bien malheureux ! » Pancirole lui pril les mains en le conjurant de s'expliquer. « C'en est fait, Pancirole, dit enfin le pontife, dont le cœur débordait, il est impossible que les choses durent ainsi!... — Qui vous tourmente? saint-père. — Ces femmes, Pancirole, ces trois femmes qui me poursuivent sans cesse, que je crois voir et entendre le jour et la nuit; toute ma famille désunie, mon neveu et ma nièce bannis, ce misérable Maldachini, dont l'élévation est pour moi un remords continuel, et enfin je ne sais quelle force qui m'entraîne si loin de la voie que je m'étais tracée! Ah! Pancirole, Pancirole, sauvez-moi de recueil; il est là, je le vois! Ah ! si vous saviez combien je suis malheureux ! — Remettez- I. 14
vous, saint-père, dit Pancirole, qui sentit le besoin de conserver tout son calrae dans une circonstance si grave pour lui ; remettez- vous et prenez confiance dans le ciel, qui ne manquera pas de vous inspirer de sages et de pieuses pensées. Dites-moi, saint-père, ajouta le ministre, après avoir laissé prendre quelque relâche à son souverain, avez-vous préparé, mûri quelque dessein, quelque résolution? Consultezvous bien, faites-moi part des projets que vous avez pu former, et puisque vous voulez bien mettre confiance en mes faibles lumières, je vous soumettrai mes avis, n
Comme toutes les âmes timides. Innocent ne voulait pas se rendre responsable du parti qu'il avait à prendre; et quoique son instinct lui criât ce qu'il avait à faire, il attendait toujours que son ministre lui dictât son devoir. Alais Pancirole, aussi habile que le pape était faible, ne tomba pas dans le piège, et se retranchant au contraire dans son rôle de conseiller, il engagea de nouveau le pape à lui faire part de ses pensées. « Écoutez Dieu et votre cœur, saintpère, lui répétait-il, et transmettez ce qu'ils vous inspirent. — Ce que je voudrais, ce qu'il faudrait faire, Pancirole, est impossible!...
n'est-ce pas, Pancirole?... vous me comprenez? il faudrait l'éloigner de moi... l'écarter des affaires du gouvernement... s'il était possible de l'exiler! Mais cela ne se peut, n'est-ce pas, Pancirole ?.. . Ah ! s'écria enfin Innocent, en cédant au besoin de verser des larmes, Olimpia ! Olimpia î que vous me faites de mal ! »
La fiPiure de Pancirole était tellement im^ passible que Dieu seul aura pu surprendre le sourire de soulagement qui éclata au fond de son âme, lorsqu'il entendit sortir enfin le nom d'OIimpia de la bouche du pape. Débarrassé des scènes dramatiques qu'un diplomate ne tolère qu'autant qu'il espère en profiter, il s'apprêta dès cet instant à traiter sérieusement cette affaire, aussitôt que le pontife, soulagé par son aveu, aurait repris du calme et se trouverait mieux disposé pout l'entendre.
« Saint-père, lui dit-il après une assez longue inspection de sa physionomie, il ne faut pas éloigner, et surtout ne pas exiler dona Olimpia; c'est votre parente, une personne qui vous est depuis bien des années sincèrement attachée, dont les lumières et les talents, rares d'ailleurs, nous ont été et nous seront sans doute encore utiles. On ne rompt point ainsi des amitiés qui
durent depuis si longtemps, et il y a toujours du danger à prendre une résolution, qu'il est évident que l'on ne pourra pas tenir. »
Après cet exorde, dont le pape parut flatté, Pancirole, enhardi par son succès, ajouta : « Mais on ne saurait s'abuser sur les inconvénients qui résultent pour vous et pour le gouvernement du saint-siége de cette amitié. Je passe sur les propos injurieux et les satires infâmes dignes de tout notre mépris, pour déterminer l'embarras réel que votre parente occasionne. C'est son sexe, sa qualité de femme qui produit tout le mal. Placée si haut, tant par son alliance avec vous que par la puissance de son esprit, si ses talentsla rendent apte à comprendre, à traiter et à résoudre les questions d'état les plus difficiles, et à manier les affaires les plus délicates; d'un autre côté, son sexe s'oppose à ce qu'elle soit revêtue d'aucun caractère décidé, d'aucun emploi positif et limité; et c'est là le mal. Lorsqu'on s'adresse à elle, ou lorsqu'elle s'adresse aux autres, on ignore toujours jusqu'où peut aller sa demande et qu'elles sont les limites de sa puissance. Cela est un grand désordre, saint-père, qui produit un très-grand mal.))
Pancirole s'arrêta encore, pour s'assurer de
la disposition intérieure du pape, qui fit un signe de tête au ministre pour l'engager à continuer. «La preuve que cette opinion est fondée, saint-père, reprit le trésorier, c'est que dona Olimpia elle-même l'a manifestée, non pas en paroles, remarquez-le bien, mais par des actes. » Innocent, qui jusque-là avait tenu sa tête appuyée sur sa main en portant vaguement son regard vers la terre, se tourna vers Pancirole, qu'il écouta avec une attention plus vive. <(Oui, saint-père, continua le ministre, dona Olimpia a reconnu comme vérité ce que je viens de vous dire; car de quelle autre manière pourrait-on interpréter la double tentative qu'elle a faite en élevant successivement par vos mains, au cardinalat, d'abord son fils, dom Pampbile, puis ensuite son neveu Maldachini? Aurait-elle agi de la sorte si elle n'eût pas été persuadée qu'un cardinal neveu, si indolent, si inepte qu'on le suppose, par cela seul que sa qualité d'homme lui permet d'être revêtu d'un titre, puis de fonctions dont les attributs sont déterminés, est capable d'exercer une action plus directe, plus régulière, et à laquelle on se soumet plus volontiers qu'à la puissance capricieuse et flottante d'une femme qui, en dernière
analyse, et comme vous le savez bien, saintpère, dépend de la volonté de celui qui la laisse jouer avec le pouvoir au gré de tous ses caprices? Dona Olimpia avait donc reconnu, et selon moi avec raison, la nécessité de créer un cardinal neveu, un cardinal patron. Aussi devez-vous vous souvenir que dès que les deux que j'ai nommés furent mis à l'essai, je déployai tout mon zèle pour les initier à la connaissance des affaires d'état et les rendre dignes du poste qu'on désirait leur confier, parce qu'en effet je regardais l'exercice de cet emploi comme indispensable à votre cour, et que rien ne m'eût été plus doux que de le voir bien rempli par quelqu'un des vôtres; mais... malgré nos efforts et nos soins, nous ne pûmes réussir!... — Hélas! dites donc que nous nous sommes grossièrement trompés, interrompit le pape, et que moi surtout j'ai commis une faute énorme en élevant ce petit sot de Maldachini!
— Ne revenons sur le passé, saint-père, que pour profiter de l'expérience qu'il nous donne. Votre intention a été généreuse, il suffit; et occupons-nous de réparer le mal qui s'est introduit malgré vous. Ce mal est grand, il faut le dire, parce qu'il s'est accru sans contrôle et outre me-
sure, comme la puissance de la personne qui l'a fait naître. . .bien involontairement sans doute. . . Mais supposez pour un instant que le prince dom Painphile, que Maldachiui ou tout autre enfin, créé cardinal patron, ait seulement l'aptitude indispensable pour suivre régulièrement le cours des affaires; alors il pourra recevoir en votre nom les demandes et les traités que présentent les ambassadeurs ; autorisé par son titre et ses fonctions, il donnera des audiences pour vous, entrera en négociation préparatoire sans avoir le droit de rien résoudre à moins qu'il ne vous ait consulté ; dans les transactions journalières, il mettra, selon le besoin, plus de netteté ou d'incertitude, de manière à vous laisser la faculté de temporiser, de refuser même, si le cas échéait, sans que votre personne sacrée soit en jeu. Placé immédiatement sous vos yeux et sous l'inspection de ceux qui composent votre conseil, le cardinal patron ne pourra que difficilement s'écarter des limites que lui imposent ses fonctions, et enfin, à cause de sa qualité de grand fonctionnaire reconnu, vous pourrez sévir contre lui s'il tombe en faute. Outre les avantages que je viens d'indiquer, ajouta Pancirole, un cardinal fpatron
vraiment capable soulagerait singulièrement votre sainteté dans ses travaux; il signerait les milliers de lettres que vous envoyez aux nonces, aux légats, aux gouverneurs de provinces; il présiderait les nombreuses congrégations d'état, et vous éviterait la fatigue d'assister à de longues séances^ dont le sommaire en vingt paroles vous suffit, toutes les fois qu'il n'y a pas de questions décisives à trancher. En somme, un cardinal patron expédierait journellement les affaires, représenterait sa sainteté à toutes les heures du jour, et ramènerait vers elle toutes les branches éparses de l'autorité dont elle doit être le tronc unique.
« Considérez maintenant, poursuivit Pancirole en abordant la partie la plus délicate de sa harangue, considérez, saint-père, comment avec des talents du premier ordre soutenus par une aptitude incroyable au travail ; comment avec une grande puissance de volonté qui vivifie votre constante faveur, le ministre que vous représente, qui vous remplace effectivement aujourd'hui, par cela seul que c'est une femme, ne peut exercer dans le gouvernement de l'état aucune action régulière. Or, en politique comme en tout, l'irrégularité engendre
le désordre, et ce qui est désordonné tend à sa propre ruine. — Pancirole, observa le pape a\GC douceur, mais non sans inquiétude, il me semble que vous montrez bien de la sévérité. — Je vais la justifier par des preuves, saintpère, répliqua le ministre, et entre autres je choisirai celle-ci : c'est par l'efTet seul de la volonté de madame votre belle-sœur que le cardinal Cecchini, votre dataire, s'est vu réduire plus bas que le sous-dataire Mascambruno, qui depuis longtemps usurpe les fonctions de son supérieur. — Eh ! mon cher Pancirole, dit le pape, vous en savez bien la cause. Cecchini est un homme éclairé et probe sans doute, mais sa rigueur inflexible ralentit le cours de toutes les affaires , et Mascambruno en expédie plus en un jour que le dataire en six mois. — D'accord, et ce n'est pas le moment de discuter la certitude des avantages que l'on tire de cette célérité ; mais, au résultat, si le sous-dataire Mascambruno remplit mieux l'emploi de Cecchini , pourquoi ne le lui donne-t-on pas tout simplement V Pourquoi rendre le dataire responsable des actes de son lieutenant; et si le sous-dataire a en effet les mérites qu'on lui attlibue , pourquoi ne pas
lui en laisser tout l'honneur ? C'est une injustice en fait de gouvernement, et d'un moment à l'autre il pourrait encore en résulter un trèsgrand désordre en administration . Je suis persuadé, saint-père, que vous êtes intimement convaincu de l'existence de ce désordre, mais vous n'êtes pas en position de le réprimer; ce que V'Ous pourriez faire du jour au lendemain, si vous aviez pour premier ministre, pour cardinal patron, un jeune homme probe, rompu aux affaires et docile à votre volonté.
— Ainsi vous pensez, dit le pape en parlant avec lenteur, comme quelqu'un qui combine avec peine des idées contraires, que ce qu'il y aurait de mieux à faire dans les circonstances présentes serait de créer un cardinal patron ? — Je ne suis pas éloigné de le croire. — La grande difficulté est de trouver un sujet digne à tous égards d'un tel poste, — Oui, sans doute. — Et nous n'avons pas été heureux jusqu'à présent dans nos choix, mon cher Pancirole , ajouta le pape en souriant avec tristesse. — Le ciel se montrera sans doute plus favorable cette fois, saint-père. — Enfin, puisque vous avez eu cette idée, peut-être avezvous réfléchi aux moyens de la mettre à exé-
ciition ; avisez-vous quelqu'un qui pourrait nous convenir? — J'avais pensé au cardinal Albergati. — Le frère du prince Ludovisi, mon petit-neveu? oh ! c'est \m bien pauvre homme, et je ne le crois pas plus capable de régler les allai res politiques que les siennes. — Aimeriezvous mieux son frère Fabiano ? — De la compap;nie de Jésus ? ah ! celui-là a une meilleure tête !... Mais il a peu de souplesse dans l'esprit, et tout bien considéré, je ne veux pas trop agrandir cette famille. Elle a déjà deux de ses membres pourvus de dignités : cela doit lui suffire. — Il ne s'en présente guère d'autres à ma mémoire, car je ne suppose pas que Julio Aldobrandini vous convienne. — Ah ! mon cher Pancirole ! où allez-vous chercher celuilà, pour me rejeter encore au milieu de ces femmes dont je ne veux plus entendre parler ! Julio ! le cousin de la princesse de Rossano, y pensez-vous ? » Malgré son flegme , le vieux diplomate ne put put s'empêcher cette fois de sourire en voyant la colère du pape. « N'en parlons plus, n'en parlons plus, saint-père, dit-il en plaisantant; mais maintenant que j'ai épuisé toutes mes ressources, faites valoir les vôtres. — En vérité, dit le pontife, ce choix
est plus diflicile à faire que je ne l'aurais cru. Que diriez-vous de Mascambruno ? — Je n'ai rien à vous dire de lui en ce moment, répondit Pancirole en appuyant sur les deux derniers mots; mais vous oubliez que Mascambruno, entièrement dévoué à doua Olimpia, ne deviendrait pas précisément le cardinal ministre qui pût l'empêcher , comme vous paraissez le désirer, de prendre j)art aux affaires d'état. — Vous n'aimez pas Mascambruno, Pancirole. — Vous l'aimez trop, saintpère. »
En faisant cette réponse, le ministre montra un front sévère : mais il revint bientôt à la question principale, et son visage ayant repris du calme, il dit à Innocent : (( La nécessité d'un cardinal neveu étant reconnue, ce qu'il y aurait peut-être de mieux pour en faire un serait de le choisir parmi ceux sur lesquels on se doute le moins que dût tomber cette faveur. En pareille circonstance, saint-pére, on risque toujours beaucoup moins en excitant l'étonnement du public que la jalousie des gens qui, par leur naissance et leur position, se figurent qu'ils ont des droits à l'emploi que l'on donne. Après tout, que devez-vous chercher dans un
cardinal patron, qui ne sera là que pour devenir l'interprète de vos volontés, pour vous suppléer pendant les éternelles audiences journalières, pour faire dis réponses ëvasives, pour donner les signatures à votre place? en un mot, quel homme faut-il pour vous débarrasser de la besogne matérielle qu'impose sans cesse votre dignité ? Un garçon de bonne mine, ayant la triture des affaires, parlant bien, et qui soit dévoué et obéissant. Eh bien, saint-père, on peu faire cette trouvaille sans beaucoup de peine même, en cherchant parmi les hommes jeunes, encore inconnus, et qui désirent de faire leur fortune. Et pour moi, je puis vous assurer que si j'étais dans le même embarras que vous, je n'y demeurerais pas longtemps. — Tenez, Pancirole, tirez-moi de peine. Je suis las de faire des combinaisons et d'exercer ma prévoyance dans ces sortes d'affaires. Essayons du hasard cette fois, et arrachons le premier venu de la foule pour l'élever prés de nous ; le ciel, je l'espère, nous sera favorable celte fois. — Confions-nous en lui, saint-père; c'est ce que nous pouvons faire de mieux. Je vous promets de réfléchir à ce que vous demandez. — Mais il ne s'agit point du tout d'attendre encore. Est-
ce que nous ne pouvons pas faire notre recherche dés ce moment? »
Pancirole s'exeusa encore longtemps pour temporiser, sachant hicn qu'il excitait d'autant plus Timpatience du pape, dont les désirs avaient souvent la vivacité de ceux des enfants. Enfin, après l'avoir conduit à ce point où l'attente est prés de se changer en contrariété: « 11 me revient dans la mémoire, dit le ministre, le nom d'un homme dont les qualités ne sont pas éminentcs, mais qui pourrait peutêtre... — Eh bien ! quel est-il? — Il a vingts sept ans. — C'est un peu jeune, mais n'importe ! — Il est grand, bien tourné ; il a les manières faciles et prévenantes. — C'est trèsbon cela ; entend-il un peu les affaires? — Relativement à son âge et à l'expérience qu'il a pu acquérir, il est en bon chemin. Ce n'est pas une tête forte, un esprit profond, un caractère entier — Tant mieux ! tant mieux ! —
Mais son inlellip;cnce est claire, facile et soupie, et j'ai rencontré peu d'hommes qui fut plus susceptible que celui-là d'entrer dans les idées des autres, de les améliorer môme, et de les faire valoir. — Qui est-ce ce jeune homme ? — C'est un clerc de la chambre de
votre sainteté, issu d'une ancienne famille romaine pauvre , mais assez illustre; c'est Camille Astalli. — Le frère du marquis i* — Précisément. — A qui dona Olimpia a fait épouser une de ses nièces ? — Oui , lui-même ; et ce fut alors que Camille Astalli, très petit abbé, après avoir absorbé la meilleure partie de son patrimoine pour acheter la charge de clerc à la chambre, obtint cet office par la générosité de madame votre belle-sœur, qui l'aida pour l'obtenir. Dona Olimpia voulait bien me prier de le surveiller dans ses travaux, de lui donner des conseils, et je crois pouvoir assurer votre sainteté que c'est un sujet dont l'intelligence et le dévouement peuvent donner toutes les garanties nécessaires dans le cas où on l'investirait d'une grande confiance. C'est un homme resté jusqu'ici dans une obscurité profonde, dont l'ambition comme l'esprit n'ont rien d'assez fort pour donner de l'inquiétude sur l'avenir, et qui aura une éternelle reconnaissance pour celui qui le mettra en position de faire une fortune au moyen de laquelle il puisse porter son nom avec quelque éclat. Que votre sainteté fasse donc ses réflexions, et d'ici à quelques jours nous trouverons quelque prétexte
— 22V — pour faire paraître Astalli devant sa sainteté, afin qu'elle le voie et puisse l'interroger. »
Cet entretien fut suivi de quelques autres sur le même sujet; et plus Pancirole affectait de mettre de prudence et de lenteur à prendre une décision relative au choix d'Astalli, plus le pape devenait impatient de terminer brusquement cette affaire; car les hommes faibles ont si peur de ne pas se trouver le lendemain ce qu'ils étaient la veille, que quand ils se sentent un accès de volonté ils se hâtent d'en profiter à l'instant même.
Mais Pancirole, qui était tout autrement disposé , Pancirole, qui depuis longtemps élevait dans le silence des bureaux du Vatican , le jeune Astalli, dont il méditait de se faire une créature, voulait donner, à la décision subite du pape, toute l'importance d'une détermination mûrie depuis longtemps. Toutefois, lorsqu'il s'aperçut que le caprice du pontife était assez fort pour que sa vanité fût engagée à le mettre à exécution , il fit paraître son jeune protégé, Camille Astalli, devant le pape.
Cet événement, et les suites qui en résultèrent, est sans contredit l'un des faits les plus étranges du pontificat d'Innocent. L'impatience passa-
gère que causa à cet homme l'usurpation de pouvoir de dona Olimpia, et l'engouement qu'il éprouva pour le jeune Astalli, sont des caprices que l'histoire constate parce qu'ils ont existé, mais çlont on s'efforcerait vainement de trouver les causes et l'explication.
Innocent avait l'esprit tellement buté en cette circonstance, qu'à l'exception de Pancirole, qui fut son confident unique, personne, pas même le jeune Astalli, ne fut averti de ce que le pape avait résolu de faire. Enfin, un beau matin toute la ville de Rome , et dona Olimpia elle-même comme les autres, apprit, parla voix publique, que Camille Astalli nonseulement était nommé cardinal et cardinal neveu, mais que le pape l'autorisait à porter le nom de Pamphile , le faisait cardinal patron avec un revenu de trente mille écus romains (environ 150,000 fr. ), et un cadeau du tiers de cette somme pour s'installer conformément à sa nouvelle dignité. En outre, le pontife, comme s'il eût voulu humilier complètement sa propre famille par la nomination de ce parent postiche , ordonna à Astalli d'occuper un logement dans le palais de la place Navone, et lui accorda la jouissance de la villa Pam- I. 15
phile , bâtie et plantée par le prince dom Camille , son véritable neveu.
On a peine à comprendre aujourd'hui comment un acte de pouvoir aussi inattendu, aussi absurde, put se commettre dans une ville telle que Rome , sans qu'il en résultat immédiatement une révolution. Mais cela s'explique par le petit nombre des personnes du clergé et de la noblesse , eu égard au peuple , qui prirent une part sérieuse à cet événement. La populace se montra enchantée du revers qu'éprouvait doua Olimpia et sa famille; plus d'un grand personnage même partagea cette joie, et le reste se contenta de témoigner un grand élonnement, ou de débiter des mots satiriques sur les vaincus et le vainqueur.
Le palais de la place Navone devint en cette occasion le théâtre des scènes les plus extraordinaires et les plus disparates. D'après les ordres du pape, le nouveau cardinal Astalli, que je ne désignerai plus dorénavant que par le nom de cardinal Pamphile, avait été s'installer, immédiatement après sa promotion , dans ce même palais où demeurait dona Olimpia , le cardinal Maldachini et plusieurs autres personnes de cette famille , en sorte que le surlendemain de l'emménagement du cardinal Pamphile, tout ce qu'il y avait de personnes considérables dans l'état, dans le clergé et dans la noblesse du pays, sans omettre les étrangers , vinrent en foule et en toute hâte à la
— 228 -~ place Navone pour féliciter le nouveau favori, et faire du même coup un compliment de condoléance à dona Olimpia et à sa famille. C'était un spectacle vraiment singulier, mais dont on prit sagement le parti de rire, que de voir les cardinaux, les ambassadeurs, les princes et les grandes dames montant et descendant les deux escaliers opposés du même palais , pour aller d'un côté se rc'jouir avec l'un du même événement, dont fpielques instants après on s'apitoyait auprès des autres.
Mais rien n'explique mieux l'étonnante fortune de dona Olimpia que le courage et la présence d'esprit qu'elle conserva dans les revers. Dès qu'elle sut l'élévation du neveu postiche, et que le pape exigeait qu'en qualité de parent ce jeune cardinal habitat le même palais qu'elle et sa famille, malgré la rage intérieure qu'elle en ressentit, elle eut assez de force pour la dissimuler. Le cardinal Maldachini, les deux jeunes princesses , filles de dona Olimpia , le prince dom Pamphile, qui était revenu à Rome en cette circonstance, et la princesse de Rossano elle-même , étaient tous exaspérés de voir ainsi un intrus mis de force au milieu d'eux, et prés de leur ravir une partie de leurs biens. Tous
voulaient que l'on abandonnât le palais de la place Navone, que l'on s'exilât même volontairement de Rome pour témoigner au pape à quel point la famille se sentait blessée. Les deux petites princesses Justiniani et Ludovisi, à qui leur mère laissait si rarement la liberté de manifester ce qu'elles éprouvaient, saisirent cette occasion de se dédommager de leur silence habituel, en criant bien haut que la conduite du pape était affreuse, et qu'elles ne consentiraient jamais à demeurer dans le palais occupé par un neveu postiche qui venait empiéter sur leurs droits.
Dona Olimpia, pendant le jour de la promotion, les laissa dire et crier tant qu'ils voulurent; mais le lendemain, et lorsque par les soins de son dévoué Azzolini elle eut appris la disposition où toutes les personnes d'importance étaient de venir la voir et la complimenter dans son malheur, jugeant alors que sa puissance personnelle était demeurée à peu prés intacte, loin de vouloir fuir elle sentit combien il était prudent de demeurer à Rome au contraire , et de s'y retrancher au milieu du rempart de sa famille, qui était aussi celle du pape. Tournant donc à l'avantage de ce projet toutes les rai-
sons que ses enfants et ses neveux faisaient valoir en faveur d'une retraite, elle leur démontra bientôt le péril qu'il y aurait à courir en s'éloignant de la présence du pontife. Elle signifia donc la résolution qu'elle avait prise de ne quitter ni Rome , ni même le palais Pampbile , et ordonna à tous les siens de suivre son exemple.
Cette question résolue, il s'en présenta aussitôt une autre. Les parents de dona Olimpia iraient-ils féliciter le nouveau cardinal, ou attendraient-ils que la jeune éminence vint se présenter chez eux? A la suite d'une longue délibération tenue en conseil de famille, celle qui le présidait naturellement décida que les hommes, dom Pampbile ainsi que les princes Justiniani et Ludovisi , feindraient une maladie pour se dispenser de cette visite, et que les femmes profiteraient de l'usage de se mettre dans un lit de parade pour recevoir ainsi et sans étiquette le nouveau cardinal neveu.
Toutes ces petites scènes furent préparées, et sues d'avance de part et d'autre; aussi le pape engagea- t-il son nouveau favori à ne pas se formaliser de toutes ces bagatelles , en lui conseillant, ce sont ses paroles , «de donner un peu de fumée à toute la famille, et de
conserver le rôt pour lui.» Le cardinal obéit, et prévint par ses visites tous les princes, excepté Justiniani, qui, se souciant fort peu des susceptibilités de ses parents, s'était empressé, le jour même de l'élévation d'Astalli, d'aller le trouver chez lui et de le féliciter en l'appelant son cousin !
Le jeune cardinal neveu, on l'a déjà dit, était fort bel homme, et possédait toutes les grâces de la politesse. Il alla voir les princes, ses nouveaux parents, les assura de sa bienveillance à leur égard, leur répétant, sous les formes les plus variées et les plus séduisantes, la même idée, celle de se trouver toujours prêt à leur être agréable , utile ; de ne prétendre qu'à se charger du poids et de la responsabilité des affaires pour leur laisser l'agrément, le profit et l'honneur; qu'en un mot il n'avait d'autre but que de servir fidèlement le pape , et de se rendre utile à toute la famille de sa sainteté.
Le cardinal neveu était si jeune et se sentait si heureux de son inconcevable fortune, qu'il mit une franchise d'autant plus grande en parlant ainsi, qu'il était naturellement bon par caractère, et que ses talents ne lui permettaient pas d'espérer d'obtenir plus qu'il avait. Aussi
ses visites produisirent-elles un effet magique sur toute la famille, naguère encore si prévenue contre lui. Je ne parle pas de Justiniani, qui s'était jeté dans ses bras ; mais quant au prince Ludovisi, si opposé à son élévation ; quant aux deux filles de dona Olimpia et au cardinal Maldachini, ils étaient restés charmés des manières et de la personne du nouveau cardinal.
Don Camille lui-même et la princesse de Rossano, malgré leurs préventions défavorables, furent presque aussitôt vaincus par l'air franc et ouvert et par les grâces extérieures du cardinal, lorsqu'il vint les voir. La princesse surtout le reçut avec beaucoup de cordialité. De son lit, où elle se tenait encore à la suite de sa couche, elle lui témoigna à plusieurs reprises le désir très-vif qu'elle avait de vivre en bonne intelligence avec lui; et lorsqu'il fut sorti, sur ce que Camille témoignait encore quelques appréhensions sur les suites de l'introduction forcée de ce jeune homme dans leur famille, madame de Pvossano lui dit en riant : « Eh ! ne vous tourmentez pas ainsi, mon cher Camille; soyez certain qu'il vaut encore mieux que le pape ait auprès de lui un cardinal qui soit de vos amis, qu'une mère qui vous déteste. »
Dona Olimpia seule avait conservé sans en rien laisser paraître tonte Ténergie de sa mauvaise humeur, au sujet d'un événement qui traversait ses desseins et menaçait sa puissance. Mais redoublant d'efforts pour faire tête à Torage, sitôt qu'elle eut dicté à chacun des siens ce qu'il avait à faire, elle alla se placer dans son ht de parade, entouré de tout ce qu'elle avait de plus précieux en meubles, pour recevoir avec un dédain calculé les hommages qu'elle savait que le nouveau favori allait venir lui rendre.
Ce fut elle que le nouveau cardinal vint saluer la première. Malgré la noblesse de sa figure, l'élévation de sa dignité et la facilité naturelle de son élocution, avantages qui donnent tant d'assurance aux hommes, le cardinal Pamphile ne put se défendre d'une certaine émotion en approchant de cette femme entourée de ce que l'opulence peut procurer de plus somptueux, belle encore, et dont le regard puissant et grave se dirigea sur lui sitôt qu'il entra. Jusque-là le cardinal n'avait entrevu dona Olimpia qu'à travers les opinions de tous ceux qui lui en avaient parlé ; mais alors, rapproché d'elle, élevé par la pourpre dont il se sentait couvert, jusque sur le théâtre dont elle
occupait la scène depuis si longtemps, il ne put s'empèciier d'éprouver quelque émotion à l'idée qu'il allait se trouver en relation directe avec cette femme. Ce ne fut qu'en ce moment qu'il eut la conscience de n'être qu'un parvenu et qu'il s'approchait d'une personne passée maître dans la carrière où il ne faisait que de se présenter.
Rien de ce qui se passa intérieurement dans l'âme du jeune cardinal n'échappa à l'œil d'aigle de dona Olimpia. Elle lui fit subir cet examen assez longtemps, non pour l'humilier, mais pour parvenir à le mieux connaitre, et lorsqu'elle eut reconnu qu'il sentait sa position et s'estimait à sa juste valeur, la joie lui vint au cœur, et elle le mit à l'aise en lui donnant, par un léger sourire qu'elle laissa échapper de ses lèvres, la permission de parler.
Le nouveau Pamphile, profitant alors de l'un des dons les plus heureux qu'il eût reçu du ciel, caressa l'oreille de dona Olimpia avec des paroles si éloquemment débitées, qu'on les eût écoutées machinalement avec plaisir, comme le son d'un instrument. Il fit entendre à la belle-sœur du pontife, qu'inexpérimentécomme il l'était dans les affaires, il se trouverait heu-
reux qu'elle voulût Lieu daigner le guider dans la canièro, lui ouvrir les (résors de sa sagesse et de son expérience; que si le ciel avait voulu qu'il occupât le poste qu'on lui avait confié, il ne se faisait aucune illusion sur son importance et ses talents personnels, mais qu'il se regardait seulement comme un instrument que la Providence avait choisi pour exécuter fidèlement et avec le moins d'inhabileté qu'il le pourrait les desseins et les résolutions des personnes que la portée de leur intelligence et la fermeté de leur esprit appelaient naturellement au gouvernement des choses de ce monde. Après cette exposition générale de sa conduite future, le nouveau Pamphile s'adressa en particulier à dona Olimpia pour l'assurer que tout ce qu'il venait d'avoir l'honneur de lui dire sortait de son cœur, et parlant toujours avec plus d'aisance et d'entraînement, il lui fit entendre qu'Userait au comble de la joie si, après avoir reçu ses conseils, profité de ses leçons et exécuté ses volontés, il pouvait espérer qu'un jour elle le rendrait digne de porter l'illustre nom de Pamphile, et de mériter d'être mis au nombre des personnes de sa famille.
Tout en se tenant sur ses gardes contre
l'éloquence et la sincérité du cardinal Pamphile, dona Olimpia crut cependant s'apercevoir qu'elle n'avait pas un rival dans le conseil du pape aussi dangereux qu'elle l'avait craint. Elle lui parla donc avec beaucoup de réserve, ajoutant aux politesses qu'elle lui adressa pour répondre aux siennes : u Je ne suis qu'une femme, éminence, qui n'ai ni les lumières que vous lui prêtez ni le crédit qu'on lui suppose. Mais puisque vous paraissez attacher du prix à mes conseils, et que vous désirez m'être agréable, je résumerai ce que je puis vous dire, en vous recommandant de prendre les intérêts du saint-père avec ardeur, de les défendre avec courage; je vous en saurai un véritable gré. » Le ton dont dona Olimpia termina sa phrase était un avertissement de clore l'entretien, et le jeune cardinal se disposait à se retirer, lorsque riiuissier annonça Pancirole. « Ah ! dit le vieux ministre^, en traînant difficilement ses pas jusqu'au lit de la princesse, je suis charmé que notre jeune éminence ait mis de l'empressement à vous offrir ses hommages, madame; c'est d'un bon augure pour lui. )) Une inclinaison de tète fut toute la réponse que le compliment de Pancirole lui attira ; mais le vieux di-
plomale, sans s'étonner de ce silence, poursuivit, lorsqu'il s'aperçut qu'on ne l'invitait pas à s'asseoir : « Excusez-moi, excellence, si la vieillesse et la goutte me font user d'un privilège dont le cardinal Pampbile peut se passer; » puis s'étant placé sur un siège, et après avoir averti par une petite précaution oratoire que la présence du cardinal neveu était un motif pour qu'il parlât en toute liberté des affaires politiques, il commença à raconter quelques vieilles nouvelles sur lesquelles il raisonna, dans le dessein de persuader à dona Olimpia que les petits conseils tenus chez elle jusqu'alors ne seraient point interrompus par la nomination d'un cardinal neveu; et le ministre d'état, reprenant le thème déjà développé par son élève, implora en sa faveur la protection de la belle-sœur d'Innocent, en faisant valoir aussi les nombreux avantages que le jeune favori pourrait tirer de ses conseils et de sa grande expérience.
Quoique dona Olimpia ne doutât pas de l'ombrage qu'elle portait à Pancirole, ni que l'élévation d'Astalli ne fût le résultat de ses menées, persuadée que ce ministre était devenu nécessaire au pape, elle sentit la nécessité de
dévorer toute la jalousie qu'il lui iuspirait, afin de ne pas le pousser à conseiller au pape une rupture ouverte avec elle. Prenant donc acte en quelque sorte de la promesse qu'il venait de faire, de choisir son palais pour y traiter d'avance les questions difficiles que le gouvernement du saint-siége pourrait faire naître, elle déclara aux deux cardinaux qu'elle se trouverait toujours llattée de pouvoir concourir avec eux, si elle en était capable, à tout ce qui devait tourner à l'avantage du pape et de son gouvernement. Après cet entretien, pendant lequel les trois interlocuteurs avaient eu un intérêt à peu près égal de savoir dans quels ternies ils étaient ensemble, le cardinal neveu et Pancirolese retirèrent. En descendant l'escalier, le vieux ministre s'arrêtant presque à chaque marche , donnait brièvement des conseils à son jeune compagnon : a Ménagez bien cette femme-là, lui disait-il; n'ayez pas la maladresse de la pousser jamais à bout, car elle serait méchante comme une tiffresse... Laissez-lui tonjours de l'espoir, et fermez les yeux sur bien des choses, entendez-vous ? Alors vous réglerez son pouvoir, car il est imposssible d'empêcher qu'elle en ait beaucoup. Adieu, mon cher As-
talli; adieu, cardtna/Pamj)/u7e /ajouta Pancirole en frappant doucemeni sur l'épaule du jeune homme. Je vous ai fait demi-pape au moins I Vous ne m'oublierez point, n'est-il pas vrai? » Le cardinal neveu baisa respectueusement la main du vieux ministre, car la reconnaissance d'Astalli envers Pancirole était aussi vive que sincère, et, ce qui arrive rarement, elle fut constante.
Comme on le pense bien , la coïncidence de la visite des deux cardinaux chez dona Olimpia ne fut point un effet du hasard. Le secrétaire d'état avait voulu présenter lui-même son élève à sa rivale , afin que , dans le cas oii la jeunesse et l'inexpérience d'Astalli auraient rendu dona Olimpia trop dure ou trop hautaine, le ministre eût pu faire sentir aussitôt que, quand bien même Astalli ne serait que le prête-nom du pontife, on ne souffrirait pas que son rang et son autorité, aussi imaginaires qu'ils pussent paraître, fussent mécoimus.
Dans cette même journée , pendant laquelle tout ce qu'il y avait de considérable à Rome vint féliciter le neveu au palais Pamphile, Olimpia eut encore la joie d'apprendre par des affidés qu'elle avait commis exprés, que,
sauf quelques exceptions, toutes les personnes qui avaient été saluer le nouveau favori d'Innocent s'étaient également présentées chez elle. Bien plus, dans ce concours d'adulateurs d'un pouvoir nouveau , elle avait distingué les témoignages non équivoques de confiance des personnes du plus haut rang, dont les intérêts étaient entre ses mains. Les ambassadeurs d'Espagne et de France, l'envoyé de la république de Gènes, tous les officiers de la maison du pontife, le sous-dataire et une foule de personnes engagées dans des négociations diplomatiques ou des intérêts de commerce, sortant du salon du jeune cardinal, s'étaient empressés de venir prier celle qu'ils considéraient encore comme la véritable souveraine, de ne pas renoncer à les servir ou à les protéger.
Elle régnait donc encore, et bien que sa puissance fût moins sûre, elle ne désespérait pas de la raffermir bientôt. En élevant Astalli, Pancirole avait eu particulièrement le dessein de faire cesser l'influence que dona Olimpia avait usurpée dans les affaires d'état, dans la politique intérieure et extérieure du saint-siége. Il faut dire à la louange de ce ministre, que si quelques vues d'ambition personnelle entraient
dans la constance avec laquelle il repoussait sans cesse sa rivale du cercle de la politique, il était justifié d'ailleurs par plusieurs fautes par lesquelles dona Olimpia avait com[)romis le gouvernement d'Innocent X. L'élévation ridicule, et par conséquent nuisible, des neveux Camille et Maldachini au cardinalat; la nomination à la même dignité de plusieurs personnes dont les mœurs et la probité étaient loin de justifier le choix; les promesses faites ordinairement aux ambassadeurs étrangers sans prendre conseil du pape et de ses ministres; la vente intempestive des grains, l'opiniâtreté avec laquelle cette femme s'était toujours opposée à ce qu'Innocent donnât aucun subside aux Vénitiens qui combattaient avec tant de courage et depuis si longtemps contre les Turcs, toutes ces fausses combinaisons, fondées sur des injustices, avaient effrayé Pancirole, qui en fit prévoir les suites au pape pour le décider au coup d'état qu'il venait de faire.
Il y avait déjà quelques mois que le nouveau cardinal Pamphile remplissait sa charge au gré du pontife et du secrétaire d'état, lorsque les trois voyageurs que nous avons laissés sur la route de Genève au mont Cenis, entraient à I. 16
Rome. L'abbé Segni et M. de Beauvoir, car ils avaient repris leurs noms en quittant la ville de Calvin, ainsi que lejoaillier porteur des bijoux, avaient fait un heureux voyage, quoique les maraudeurs des difl'ërentes armées, espagnole et française, stationnées dans la Lombaidie et jusqu'aux frontières de la Toscane, ne laissassent pas toujours le passage libre sur les routes. îMais l'abbé Segni, en sa qualité de secrétaire du nonce, avait trouvé moyen de se faire escorter toutes les fois qu'il l'avait jugé- nécessaire pour la sûreté de leur caravane, hommes et biens.
La conduite de l'abbé Segni à Genève a pu donner lieu de soupçonner la franchise de son caractère ; mais il faut le dire, c'était un de ces hommes comme on en trouve partout, même en Italie, où les instincts bons et mauvais sont peut-être plus prononcés qu'ailleurs. Natif de la marche d'Ancone, Segni avait été élevé dans un séminaire aux dépens de su famille pauvre, mais espérant retrouver un jour, par l'avancement rapide du jeune homme , les sacrifices qu'elle s'était imposés. Segni n'avait que faiblement répondu aux espérances de ses parents. Ce n'était qu'un honnête homme, un
honirae d'esprit, mais nullement taillé à la mesure de son siècle, durant lequel toutes les âmes fortes, mais honnêtes, ont été forcées de s'envelopper dans leur vertu pour s'isoler des intrigants et des scélérats habiles qui s'étaient emparés de la vie active. Trop pauvre pour se passer d'emploi, et beaucoup trop probe pour faire une fortune, Segni n'eut pas assez de force d'ame pour prendre un métier qui l'eût rendu indépendant, ou se jeter dans un cloître, qui l'eût mis à l'abri de la perversité des hommes de son temps; il louvoya dans la vie, s'engagea faiblement dans la carrière ecclésiastique, passa son temps à s'occuper de lettres et de sciences sans but arrêté, et se trouva heureux, vers l'âge de trente ans, de faire l'office de secrétaire auprès de monseigneur Bagni, lorsqu'il fut nommé nonce à la cour de France. Ce poste, qui pour tout autre eût pu devenir un commencement de fortune, ne fit qu'augmenter l'indécision de l'abbé Segni, toujours partagé entre le désir de remplir les devoirs qui lui étaient imposés et la répugnance que lui inspirait le plus ordinairement la nature des affaires et des gens auxquels il était mêlé. Avec une foule de qualités estimables, avec
beaucoup d'esprit et une instruction très-variée, l'honnête Segni, secrclaire du nonce à Paris, passait son temps à ramper continuellement dans les la])yrintlies diplomatiques qui communiquaient du cabinet du cardinal Mazarin à celui de dona Olimpia, ce qui imprimait à ses actions et à ses discours un caractère d'indécision et parfois d'étourderie qui le mettait mal avec lui-môme et donnait souvent aux autres une idée peu favorable de lui.
C'est ainsi que, pendant son séjour à Genève, on l'a vu tout à la fois protester contre les abus qui se commettaient à Rome et se montrer très-zélé catholique; maudire dona Olimpia et rougir des satires publiées contre elle; s'emporter contre la rapacité de cette femme et se charger de lui apporter des bijoux. Car enfin le collier de perles était un petit souvenir du cadinal ^lazarin, qui, tout en remerciant de ce que Ton avait dt^à fait pour son frère, désirait encore que l'on donnât la pourpre à un prince de la maison d'Est, afin d'augmenter la force du parti français dans le sacré collège. Segni avait été chargé de passer incognito par Genève, avec la double instruction de s'informer exactement de la disposition des esprits en cette
ville, relativement à la religion; puis de prendre en passant le joaillier avec le bijou dont les frais devaient être payés à Rome, après qu'on y aurait fait vérifier l'identité et la valeur des objets. Cette affaire, dont Segni ne savait que ce que l'on avait jugé à propos de lui faire connaître, avait déjà été l'objet d'une correspondance de monseigneur Ba^ni et du cardinal Mazarin avec le sous-dataire Mascambruno, qui, averti de l'envoi du collier, s'était chargé de le recevoir des mains de Segni, défaire acquitter le payement, et de remettre l'objet entre les mains de la personne à qui il était destiné.
Le sous-dataire était donc depuis longtemps aux aguets pour recevoir l'abbé Segni et ses deux compagnons à leur entrée à Rome, et lorsque ceux-ci arrivèrent, il y avait cinq jours qu'un homme à cheval faisait sentinelle de la porte du Peuple jusqu'à la Storta pour que les trois voyageurs qui lui étaient désignés ne pénétrassent pas dans la ville sans que Mascambruno n'en fût instruit. Le résultat de toutes ces précautions fut qu'il se trouva à Ponte- Mole deux voitures dont les laquais abordèrent très-poliment les trois voyageurs en priant l'abbé Rossi et le joaillier de monter dans l'une,
qui leur était envoyée par monseigneur le sousdataire, tandis que l'autre était destinée à conduire M. de Beauvoir au palais de France. Labbé Segni, bien que tant soit peu étonné de cet excès de politesse, s'y rendit cependant, et pour les deux autres, qui étaient étrangers, ils la prirent pour un usage du pays.
M. de Beauvoir ne tarda pas à entrer à la chancellerie du marquis de Fontenay , où il était attendu avec impatience par tous ses compatriotes, pour qui c'était une bonne fortune que de voir et d'entretenir un Français arrivant de Paris.
Quant à Segni et au joaillier, on les conduisit chez Mascambruno, qui s'empressa de faire connaître au secrétaire du nonce qu'il était très au courant de l'envoi du collier, puisque la lettre de son patron, qu'il eut soin de montrer, le chargeait de payer et de livrer les bijoux. « Je prends ces précautions, ajouta-t-il, pour tranquilliser ce brave homme tout neuf en ce pays, et qui ne me connaît pas. « En parlant ainsi il montrait Gauthier, qui, peu fait à la volubilité de la prononciation italienne, quoiqu'il parlât un peu la langue, se tenait roide et tout ébahi en serrant avec force
sa boite à bijoux entre ses deux mains. « Que comptez-vous faire? qu'allez -vous devenir à cette lieure déjà avancée du jour dans une ville que vous ne connaissez pas et avec de telles valeurs entre les mains?» demanda Mascambruno à Gauthier, en lui parlant aussi lentement qu'il put pour se faire comprendre; « vous vous ferez voler, mon cher. Restez ici, je me charge de vous et de vous loger. » Ces paroles firent plaisir à Gauthier, qui en effet était assez embarrassé de trouver un gîte sûr où il osât dormir avec sa précieuse cassette. 11 accepta donc l'offre du sous-dataire d'autant plus volontiers que l'abbé Rossi lui avait fait entendre que Mascambruno, par son emploi ainsi que par la double confiance qui lui était accordée par sa sainteté et dona Olimpia, était un des hommes les plus considérables de Rome.
Ces arrangements pris, le sous-dataire éconduisit l'abbé Segoi en l'engageant à ne pas tarder plus longtemps pour se présenter chez le ministre d'état, afin de le prévenir de son arrivée, dont il était convenable que sa sainteté fût instruite. « Il est absolument inutile, ajouta Mascambruno, de parler de notre entrevue,- ce n'a été, vous le comprenez, qu'un accident pu-
rement fortuil. Quant aux bijoux, vous ignorez complètement celte alVairc, dont vous n'avez été que par pure complaisance rintermédiaire entre monsieur le nonce et moi. Jecrois me souvenirque vous avez du goût pour les antiquités, ajouta lesous-dataireen faisant un sourire aussi doux que la dureté de sa physionomie put le lui permettre. Tenez, acceptez comme témoignage de ma reconnaissance pour tous les bons soins que vous avez pris, ce camée qui a été trouvé dernièrement en fouillant les bains de Titus ; c'est un IMercure conduisant les âmes aux enfers, dont les connaisseurs font grand cas. Vous avez déjà quelques antiques, joignez-y celle-là. « En parlant ainsi , Mascambruno présenta à l'abbé Rossi une pierre gravée montée en bague qui pouvait valoir de vingt-cinq à trente piastres, et le poussa hors de chez lui en lui répétant de se hâter d'aller chez Pancirole.
Rentré dans son appartement, le sous-dataire s'occupa d'ordonner une légère collation pour le joaillier, qui mourait de faim, et de lui faire apprêter un mauvais lit par une vieille femme bolonaise qui ne parlait et n'entendait que le patois de son pays. Pendant ce repas et les apprêts pour la nuit, Mascambruno ne manqua
pas d'entretenir son hôte de tous les dangers dont il le préservait en le gprdant chez lui; et sans insister sur l'avantage d'une hospilalitë qui le mettait hors de toute crainte pour son précieux coffre, le sous-dataire fit valoir particulièrement le mérite de sa protection en inspirant des craintes d'une autre nature à Gauthier. (( Je vous garde ici, lui dit-il, pour votre sûreté personnelle. Plusieurs des vôtres, hérétiques comme vous, ont tenu dernièrement des propos dans Rome qui ont Mlli leur coûter cher, et je ne veux pas que vous soyez exposé au même danger. Rome n'est pas sûre en ce moment pour les gens de Genève, ainsi mangez et dormez bien, et demain malin nous terminerons nos affaires, puis le soir vous repartirez pour Florence et Livourne, d'où vous trouverez moyen de rentrer promptement en France. »
Il ne fallait rien moins que le nom et la qualité de Mascambruno pour rassurer le pauvre artisan genevois en pareille circonstance ; et malgré tous les avantages de l'asile qui lui était donné, il mangea peu , dormit mal , et vit revenir le jour avec satisfaction. A peine avait-il paru, que Mascambruno, dont le temps avait été mis à profit, entra dans la chambre
du joaillier , déjà hors du lit. Le sous-dataire était accompagne d'un petit homme maigre, dont le menton mal garni d'une barhe rare et blanchie par l'âge, trahissait l'origine judaïque. Le sous-dataire ordonna au Genevois de montrer les bijoux et sa facture , afin que l'expert put comparer la valeur réelle de la marchandise avec celle portée par le fournisseur, puis estimer le prix de la main-d'œuvre. Le juif s'acquitta de cette commission avec le plus grand soin; et après avoir considéré une à une les perles du collier, ainsi que la monture de celles qui formaient les pendants d'oreilles, il passa à la facture , en contrôlant les prix avec chaque objet. « C'est un peu cher, dit enfin le juif, qui voulait se donner l'air de faire son métier en conscience, c'est un peu cher. » Mais au ton incertain dont parla le juif, Mascambruno , qui connaissait cet homme de longue main , le fit repasser avec lui dans son cabinet^ où il lui ordonna de s'expliquer clairement sur la valeur des bijoux et le prix que l'on en demandait. Alors l'habitant du Guet, pour qui la protection du sous-dataire était habituellement si importante , l'assura qu'il ne pouvait comprendre que l'on pût livrer un tel collier pour
le prix convenu , et que si on lui faisait une pareille demande, il lui serait impossible de satisfaire les acheteurs, à moins d'un sixième en sus du prix. «Les trois perles qui forment le milieu du collier, ajouta-t-il, ont une valeur presque égale à celle de toutes les autres. — Ainsi, interrompit brusquement Mascambruno, voleur que tu es, tu es forcé de reconnaître que cet hérétique est plus honnête que toi? —
Votre excellence plaisante toujours mais
moi je parle sérieusement. Le marchand vous demande trente mille écus romains pour le tout : eh bien ! si vous voulez me céder les trois perles du milieu, je vous en donne douze mille, argent comptant. — Tu vends donc des perles ? — Pourquoi pas '^ — En possédes-tu de belles? — Je saurais bien en trouver pour son excellence , si elle en désire. — Eh bien ! nous verrons cela ! Mais revenons à notre affaire. Peut-on solder cet homme sans crainte ? — Que dites -vous, excellence? av^c joie, au contraire. )) Le sous - dataire ne se le fit pas dire deux fois ; et ayant été cherché Gauthier, qui attendait la sentence du juif avec une anxiété difficile à décrire, il dit d'un air grave au Genevois : « C'est un peu cher, monsieur l'héré-
tique ; mais nous considérons que la longueur et les dépenses du voyage que vous avez fait méritent récompense. Il ne reste donc plus qu'à vous payer. Voulez-vous des valeurs ou une lettre de change? c'est à votre choix. Mais décidez-vous promptement, parce que je ne veux pas que vous séjourniez plus longtemps à Rome, où vos sectaires, fort mal vus, sont l'objet des recherches de la sainte inquisition. » Il affecta de répéter plusieurs fois avec emphase ce qu'il savait résonner d'une manière terrible dans les oreilles du juif et de l'hérétique, et pressa plus vivement encore le Genevois de répondre.
Celui-ci n'avait aucune raison de se défier de monseigneur Mascambruno , en sorte qu'il demanda son payement en or. Le sous-dataire, entre les mains de qui ses fonctions faisaient passer fort souvent des sommes énormes, paya le Genevois, puis ordonna à ses aflidés de chercher une voiture de poste, dans laquelle on fit monter le joaillier, en sorte que le lendemain le brave artisan était sur le territoire de la l'oscane, sans avoir même mis le pied dans une des rues de Rome.
Après s'être fait rembourser la somme au moyen d'une lettre de change qui lui avait été
envoYée de France à ce sujet, Mascambruno, dépositaire du collier, voulut faire fructifier ce trésor, tant à son propre profit qu'à celui de sa protectrice à qui il était destiné. 11 fit d'abord un marclié avec le juif, qui lui fournit trois perles du même diamètre que les autres, pour remplacer les trois plus grosses qui ornaient le milieu du collier, dont l'israélite lui paya la différence de valeur. Ce droit de commission levé, le sousdatairealla montrer le bijou à donaOlimpia avec le reçu des trente mille écus , ajoutant que si son excellence daignait suivre ses avis, il ne désespérait pas de donner une bien plus grande valeur encore à ce collier.
La princesse de Saint-Martin, car dona Olimpia portait ce titre depuis qu'elle avait bérité de son frère André, était particulièrement obsédée en ce moment parles requêtes de plusieurs étrangers, qui comptaient sur son influence pour obtenir ce qu'ils attendaient du pape. C'était entre autres des marcbands espagnols qui demandaient de nouveau le droit d'acbeter des blés dans les états romains, pour approvisionner les armées de leur nation entretenues dans le royaume de Naples; c'était l'ambassadeur du grand-duc de Toscane, postulant un
second chapeau de cardinal pour la famille Médicis; puis la république de Venise qui demandait avec instance que l'on rétablit dans la salle pontificale l'inscription en son honneur, que les Barberins avaient fait effacer sous le pontificat dUrbain VIII; et enfin les Génois, qui, malgré leurs prétentions républicaines, entretenaient un envoyé à Rome, pour obtenir de cette cour les attributs et les honneurs de la royauté.
Comme il ne se passait guère de jour sans que ces postulants ne vinssent faire antichambre chez dona Olimpia , qui ne les recevait que le plus rarement possible et toujours avec humeur , INIascambruno engagea la belle-sœur d'Innocent à ranimer quelque peu leurs espérances en se rendant plus accessible. Dans le temps, on compara cette manœuvre à la chasse aux oiseaux j et en effet, tandis que dona Olimpia attirait le gibier, INlascambruno tendait le trébuchet où il devait se prendre. Dans la pièce voisine de celle où dona Olimpia donnait ses audiences, était le sous-dataire, ayant l'air de regarder innocemment l'écrin dans lequel le riche collier, artistement arran.wé, se trouvait là pour fixer l'attention de ceux qui passaient
en sortant. Mascambriino ne manquait pas de les arrêter pour leur demander, avec toutes les apparences de l'intérêt le plus vif, quel avait été le succès de leurs démarches , et par forme de conversation il profitait de la curiosité avec laquelle ils contemplaient l'écrin pour leur faire confidence du regret qu'avait dona Olimpia de ne pouvoir acheter une si riche parure , à cause, disait-il, des dépenses que ses nombreuses aumônes l'avaient forcé de faire. Il refermait aussitôt l'écrin, dans la crainte qu'une autre personne ne le vît, assurant celui à qui il le montrait qu'il était le seul à qui on voulût faire une telle confidence ; puis il ajoutait, avec une expression de regret : « C'est une occasion unique, trente mille écus! c'est pour rien!» L'habitude de faire grossièrement des cadeaux était alors une manière si généralement reçue, de présenter une pétition , ou de remercier d'une faveur, que l'on regardait presque comme une bonne fortune quand on vous donnait l'occasion de se montrer généreux envers ceux dont on attendait même justice. Aussi les cinq demandeurs furent-ils facilement pris au piège , et regardèrent-ils encore comme une faveur du sous-dataire qu'il voulût bien se charger de re-
cevoir les trente mille écus pour satisfaire la modeste fantaisie de la pieuse dona Olimpia. C'est ainsi qu'en complant le prix du bijou donné par Mazarin, ce cadeau payé cinq fois valut à peu près la somme d'un million à celle qui le reçut. Mais on aurait tort de croire, d'après cette aventure , que les nombreux présents que recevait sans cesse dona Olimpia exigeassent de sa part, ou de celle des gens qui les lui faisaient avoir , la millième partie des précautions que le hasard fit prendre en cette occasion. L'usage de se présenter ouvertement avec un cadeau à la main, un regaUo , devant ceux à qui on demandait même ce que Ion avait le droit d'exiger, était aussi bien établi dans Rome chrétienne que l'habitude des clients ne venant qu'avec la sportule bien garnie devant leurs patrons, l'était dans Rome d'autrefois.
Mais laissons un instant cette femme redoublant d'eflorts pour accroître ses richesses, précisément parce qu'elle sentait chanceler sa faveur, et retournons à l'abbé Segni, qui, après avoir instruit le ministre d'état de son arrivée, fut reçu par le pape. L'objet particulier du voyage du secrétaire à Rome était de donner
verbalement au pape des avertissements de haute importance. Il s'agissait de prévenir sa sainteté que le nonce avait été instruit par des Espagnols à Paris, des préparatifs que l'on faisait pour reprendre Piombino et Porto-Longonc aux Français; et qu'en cette circonstance il était indispensable que le saint-père prît part à une expédition dont le succès importait tout à la fois aux intérêts du saint-siége et à ceux de sa famille, puisque son petit-neveu Ludovisi, le prince de Piombino, avait une chance de rentrer dans la possession de son bien. En conséquence le nonce s'empressait d'avertir le pape de tenir toutes ses galères prêtes, et de les envoyer, sous le commandement du prince Ludovisi, rejoindre le comte d'Ognate, alors viceroi de Naples, chargé de diriger l'expédition contre les Français.
A peine l'abbé Segni eut-il fait part de son message, que Pancirole rédigea et fit signer au pape un ordre pour le prince Ludovisi de se tenir prêt à aller prendre le commandement des galères et de rejoindre l'escadre espagnole. Ce soin -pris, sa sainteté fit des questions au secrétaire sur ce qui se passait en France. Vainement l'abbé s'efforça- t-il d'exposer aussi clairc- I. 17 '
ment qu'il lui fut possible le conflit d'intérêts qui avait fait naitre la guerre de la fronde; toutes ces subtilités politiques n'intéressèrent point lo pontife, qui était toujours peu disposé à donner son attention aux alTaires compliquées. « Au fait, dit-il à Segni, je crois devoir conclure de tout ce que vous me dites, que la France est peu tranquille et que Mazarin a fort à faire au milieu de toutes ces bourrasques. Eh bien ! j'en suis enchanté; et nous tâcherons d'en profiter pour reprendre Piombino et Porlo- Longone aux Français pendant qu'ils se disputent chez eux. — L'affaire des cinq propositions de l'évêque Jansénius occupe toujours singulièrement le clergé français, saint-père, continua Segni. — C'est bon, c'est bon, interrompit brusquement le pape; ne me parlez pas de cette maudite difficulté; on ne m'en rompt que trop la tête ici. 11 y a à Rome une bande de défenseurs de Jansénius qui m'obsèdent continuellement. A propos, Pancirole, dit-il en se tournant brusquement vers le ministre, avez-vous les yeux sur un certain monsieur de Saint-Amour, docteur en Sorbonne, ainsi que sur monsieur Hersent , cet ecclésiastique français qui se permet de faire à Rome,
dans l'église de Saint-Louis, des sermons en favcnr de la doctrine de ce Jansénius. 11 ne faut pas souffrir de pareilles choses; c'est de l'hérésie en germe. Faites surveiller monsieur Hersent, et pour peu qu'il répète dans la ville ce qu'il a débité en chaire , qu'on le fasse conduire au saintoffice. Je ne les empêche pas de se quereller à Paris; mais qu'ils ne viennent pas ici nous embrouiller l'esprit avec leurs subtilités. Or ça , vous êtes passé par Genève, dit le pape en revenant à Segni; on m'a dit que vous aviez été témoin de choses fort singulières. Que dit-on de nous dans la ville rebelle? — Sa sainteté n'ignore pas que l'on n'a rien de bon à attendre de ses ennemis. — Sans doute, sans doute, répondit le pape; mais je suis curieux de savoir jusqu'où va leur impudence et leiir mauvaise foi. — Elles sont telles, saint-père, que je ne saurais trouver des paroles pour vous en donner même une idée imparfaite. — Si, si, parlez ; je veux savoir au juste ce qui se passe en ce pays. — Soyez assuré , saint-père , ajouta l'abbé Segni , que ce sont des choses telles , qu'il serait absolument impossible de trouver des paroles pour les exprimer devant votre sainteté... — Allons , allons , parlez , et ne vous mettez pas
en peine du reste ; cela me regarde. — Jamais ma bouche ne pourra proférer de tels blasphèmes en votre présence. — L'intention justifie tout, mon cher Segni; et je vous absous d'avance de tout ce que vous pourrez dire qui blesserait votre conscience; parlez, je le veux. »
Cet ordre parut jeter Segni dans une agitalion irès-grande ; et comme il paraissait encore indécis de s'y conformer: « Parlez, parlez, monsieur l'abbé Segni, lui dit Pancirole; parlez librement devant sa sainteté. C'est un devoir pour vous, et le saint-père vous saura gré de la fidélité de vos récits. — Oui , sans doute, ajouta le pape, dont la physionomie exprima alors autant de curiosité que de bienveillance; parlez, et surtout ne me cachez rien. »
Après avoir fait encore de longs efforts intérieurs pour vaincre la répugnance qu'il éprouvait à donner le récit de ce qu'il avait vu et entendu à Genève, Segni raconta enfin tous les accidents de son séjour dans cette ville, mais non sans de fréquentes réticences, dont le pape ne se contenta pas, car il fallut tout dévoiler, et il n'y eut pas jusqu'aux pamphlets et aux gravures satiriques dont on n'exigeât l'exhibition de la part du pauvre abbé.
— 2G1 ~ Ce moment fut pénible pour tous. Malgré le désir raisonnable de Pancirole que le pontife connût la vérité, il ne put voir sans émotion Innocent laissant échapper des larmes, et Sep-ni éprouvant un désespoir mêlé de remords, comme s'il eût été coupable lui-même des crimes de lèse-majesté dont il n'était que le dénonciateur. Troublé, attendri à la vue de l'émotion du pontife, l'abbé ne pouvant se pardonner d'avoir obéi, s'était prosterné aux pieds d'Innocent, qu'il tenait embrassés , répétant au milieu des larmes et des sanglots: (( Que votre sainteté me pardonne; c'est elle qui a voulu , qui a exigé que je parlasse!... Grand Dieu! que vaîs-je devenir?... Votre pouvoir, saint-père, sera-t-il assez grand pour me pardonner? >> Et Segni continua de se rouler devant le pape, en exprimant par des monosyllabes et des sons inarticulés l'état violent où était tombé son âme.
Le pape pleurait. Pancirole, qui jusque-là s'était tenu à quelque distance, se rapprocha d'Innocent, dont il toucha amicalement la main, tandis qu'il dit doucement à Segni que sa sainteté ordonnait qu'il se relevât; et s'adressant de nouveau au secrétaire : « Vous êtes un excellent catholique, monsieur l'abbé Segni, lui dit-il;
— 2G2 — vous vous êtes conduit en homme d'honneur, et je ne crains pas de me faire l'interprète dusaiut-père, en disant que votre sincérité et voire dévouement lui sont précieux ; mais nous de vons ménager la santé du pontife, qui est chancelante. » Alors Pancirole attira Segni dans un angle de la chambre, et reprenant le ton ordinaire de la conversation : « Vous n'avez pas d'autres pamphlets, d'autres satires que cellesci? lui demanda-t-il en lui montrant les papiers qui avaient été présentés au pape, et dont il s'était aussitôt emparé. — Non, éminence. — Faites-y bien attention; et s'il vous en restait quelques-uns par hasard , remettez-les-moi. — Oui, éminence. — Car il serait fâcheux que de telles choses fussent connues ici ; c'est sérieux, prenez-y bien garde ! » L'abbé Segni fit comprendre par un geste respectueux qu'il sentait toute l'importance d'une telle recommandation. Après quoi Pancirole le questionna sur sa famille, sur ses espérances, cherchant même à connaître quelles pouvaient être ses prétentions. Mais l'abbé , dont les esprits étaient encore troublés par l'idée de la témérité avec laquelle il s'était soulagé l'àme devant le souverain pontife^ ne put faire des réponses propres à éclairer le
secrétaire d'état. Tout plein encore de ce qu'il avait osé dire au pape, il crut pouvoir revenir sur ce sujet avec Pancirole, qui l'engagea à se calmer et à éviter de reparler d'une chose qui donnait des agitations fâcheuses au saint-père. Avant de le congédier il le ramena devant Innocent, près duquel l'abhé s'agenouilla en lui demandant la bénédiction, qui fut donnée et reçue cette fois avec une émotion réciproque , dont Pancirole lui-même fut touché. « Pancirole, dit le pape, les larmes aux yeux, dès que Segni fut sorti, il faut penser à ce garçon ; je veux faire quelque chose pour lui. Qu'est-ce qui pourrait lui convenir? Pensez-vous qu'il puisse nous être utile dans la carrière où il est lancé? — J'en doute, saint-père. C'est une bonne et excellente nature, comme vous avez pu en juger, mais sur laquelle on ne peut pas compter dans les affaires difficiles. Quand ces gens-là se trompent, c'est comme quand ils font bien , ils poussent tout à l'extrême. C'est un homme qui a besoin de vivre tranquille; et puisque vous lui voulez du bien, saint-père, il faut éviter de le mettre en contact avec les hommes. — Alors, dit le pape, une petite abbaye, un bénéfice raisonnable? —
Serait le meilleur de beaucoup, ajouta Pancirole. — Eh Lien! continua le ])ape, arrangez cela pour lui. »
Le secrétaire d'état secoua d'abord la tête sans répondre; et comme Innocent renouvela son ordre par un regard, alors le ministre lui dit : ((Votre sainteté n'ignore pas que je suis complètement étranger aux affaires de la daterie, où celle-ci doit se traiter. Si monseigneur Cecchini remplissait ses fonctions, je pourrais peutêtre m'entendre avec luij mais avec son sousdataire, avec Mascambruno, qui n'expédie rien que quand son excellence madame votre bellesœur en a décidé, que pourrais-je faire? — Dieu tout-puissant ! dit le pape avec une espèce d'effroi, ainsi il faudrait que je demandasse cette faveur à dona Olimpia?... Ah! Pancirole, s'écria Innocent en se jetant sur son prie-Dieu et en fondant en larmes, où en sommes-nous? »
Le pontife ne pouvait plus goûter un instant de repos. Fréquemment tourmenté par les accès de son mal, les grands et le bas peu- ]jle en prenaient toujours occasion pour suspendre le cours des affaires , et remettre tout en question, comme il arrive dans les pays dont le souverain est électif. Inquiet sur la politique
— 2G5 — extérieure depuis le traité de Munstci-; sans cesse menacé de voir éclater des révoltes dans Rome, à cause de la cherté des grains ; engagé dans d'énormes dépenses pour les constructions de la fontaine, du palais et de l'église de la place INavone; mal avec tous ses parents, peu aimé et médiocrement servi par la plupart de ses ofliciers, le pontife se sentait accablé à Tidée qu'il n'avait de véritable soutien, de véritable ministre que Pancirole , mais encore sous la condition que doua Olimpia serait décidément éloignée des affaires; et quoique le pape n'osât pas se l'avouer, c'était là réellement ce qui jetait le découragement et la douleur dans son àme. D'un autre côté , les talents remarquables, la probité politique et le grand âge de Pancirole, donnaient à cet homme, triomphant alors, une puissance d'autant plus grande qu'il ne manifestait ses espérances à la tiare que par des actes qui tous concouraient à en conserver la dignité et à en purifier l'éclat. Personne ne pouvait blâmer l'ambition d'un homme qui se montrait habile en restant honnête, qui tout en soignant ses propres intérêts servait puissamment ceux du saint-siége. Ce fut donc pour le ministre d'Innocent X l'instant de se
préparer une solide candidature pour la vacance prochaine, que le grand âge et les infirmités du pontife régnant semblait rendre imminente, et il ne pouvait se concilier plus sûrement les sufï'rages du peuple, de la noblesse et du sacré collège , qu'en arrachant le timon des aiïaires des mains de dona Olimpia. Il y travaillait depuis longtemps; mais cette fois il s'apprêta à porter le dernier coup , et le hasard le servit.
11 y avait plus d'un mois que Pancirole pressait le pape, toujours disposé à remettre les affaires, d'ouvrir un consistoire, lorsque la vieille querelle du duc de Parme avec Urbain YIII s'étant réveillée, la tenue en devint indispensable. On convoqua les membres du sacré collège appelés à le composer; et comme la question principale qui devait y être traitée était la vengeance de la mort d'un évêque , que l'on disait avoir été assassiné par les ordres de Ranuccio, duc de Parme, cet événement ayant fait grand bruit à Rome, dona Olimpia prévit qu'il deviendrait l'occasion d'une décision importante , et résolut d'y assister.
Jusque-là, aucun avertissement positif de s'abstenir de prendre part aux conférences politiques ne lui avait été donné; et comme depuis
ravénement d'Innocent au trône elle n'avait pas cessé d'y assister, ouvertement ou en cachette, elle crut devoir user de ce privilège, surtout au moment où l'on paraissait disposé à le lui ravir.
Le pape fut instruit de ce projet; de son côté, Pancirole en eut connaissance; mais tous deux gardèrent le secret, l'un pour éviter tout éclat, l'autre dans l'espérance d'en voii^ succéder un décisif.
Le jour désigné pour la tenue du consistoire était arrêté , et l'on devait s'assembler dans la chambre du pontife, à l'issue de la messe papale. Tandis qu'elle se célébrait, donaOlimpia, usant sans crainte du privilège dont elle jouissait depuis si longtemps, entra d'avance par les appartements intérieurs , et pénétra jusque dans la chambre du pape. Dans l'un des deux vides qui formaient l'alcôve, où se trouvaient les coffres dans lesquels Innocent déposait ses trésors, était pratiquée une retraite où se tenait dona Olimpia lorsqu'elle voulait assister aux conseils sans être vue. Dans les beaux temps de sa faveur, elle n'avait que rarement recours à cette précaution, qu'elle crut devoir prendre cette fois, sauf à se montrer tout à coup, comme
— 2G8 — cela lui était arrivé plus d'une fois, lorsque la discussion ne prenait pas un tour qui lui convint.
La messe dite, des domestiques transportèrent le pape chez lui, sur une petite litière d'appartement, pour éviter un trajet que ses infirmités ne lui permettaient pas de faire facilement, et derrière lui suivaient à petits pas Astalli, le nouveau cardinal neveu, Pancirole, le camerlingue Sforza , le grand pénitencier Spada, Mascambruno, et quelques autres personnages qui devaient faire partie du conseil. Tandis que ce cortège se dirigeait lentement vers l'intérieur du palais , le cardinal Sforza fermait la marche. Eu causant avec monseigneur Fabio Chigi, revenu dernièrement de sa nonciature à Cologne , le camerlingue s'égayait comme à son ordinaire au sujet de dona Olimpia, qui, disait-il, allait présider le consistoire comme une sainte du fond de sa niche. «Ah! ajouta-t-il, en modérant autant qu'il le pouvait les éclats de sa voix , j'en ai entendu de belles hier sur son compte ! et le peintre Salvator Rosa lui a fait une part dans sa satire de la Babylone , qui a mis tout l'auditoire dans une belle humeur! C'est un morceau qu'il faut
entendre, mon cher Fabio. On a quelque peine à être admis à ces séances. L'auteur exige la discrétion, et il se fait un asile sacré de son auditoire, en le composant de ceux même quiseraient le plus en position de lui nuire. Mais c'est le secret d'arlequin, car tout le monde en parle, ce qui enchante l'auteur, persuadé que ceux qui, en venant chez lui, lui donnent le droit de tout dire, n'auront pas !e mauvais goût de le dénoncer. »
FaLio Chigi, naturellement grave et parlant peu, écoutait attentivement le cardinal Sforza, qui lui récita à l'oreille quelques vers de la satire , et intérieurement son p:rave confrère éprouva une assez vive satisfaction en apprenant que le règne de dona Olimpia semblait prés de sa fin \
Cependant on entra dans la chambre du pape; chacun prit place selon les égards de la politesse, plutôt que d'après la rigueur du céiémonial. Bientôt Pancirole exposa l'affaire princi-
1 Dans la cinquièrriG satire de Salvator Rcsa, la Babylcne, on lit ces vers :
E l'ûlimpic, le Ckrie e le Vanncchie Intente a nicrcaiitar i palli e diudemi >"t' sucrari pcscar con le ccnnocLie.
pale sur laquelle on devait statuer. Sous le pontificat précédent, les neveux d'Urbain VIFI, les Barberins avaient fait d^immenses sacrifices en hommes et en argent, dans le dessein de s'emparer du duché de Castro et du comté de Ronciglione, appartenant aux ducs de Parme, pour les joindre aux états romains. Après de nombreuses attaques et une défense également acharnée, on en était venu à un arrangement, qui ne contenta aucune des parties. Innocent X en montant sur le trône consentit à faire la paix, après que le duc de Parme se fût engagé à payer annuellement une espèce de tribut, que des banquiers de Rome devaient solder à des échéances déterminées. Or, il arriva bientôt que cette banque n'ayant pas reçu de fonds du duc de Parme, ne fit pas !e payement accoutumé au trésor pontifical, qui sans doute avait plus de raisons de ménager les banquiers romains que le gouvernement du duc. On députa alors des commissaires de la chambre pontificale à Parme, pour répéter la dette; mais ils furent reçus par des soldats, qui pour toute réponse couchèrent les envoyés en joue et se moquèrent d'eux , ce qui mortifia singulièrement le pape. Pancirole voulait une rupture
brusque, et avait niêine déjà fait quelques préparatifs de >oruerre ; mais par l'entremise de Ferdinand II, grand-duc de Toscane, ce différend était sur le point de s'arranger, lorsqu'un événement aussi horrible que inattendu rompit toute négociation, et mit le gouvernement du saint-siége dans la nécessité de se montrer implacable envers Ranuccio, le duc de Parme.
L'évt'ché de Castro étant venu à vaquer, Innocent X y avait nommé un religieux théatin, ChristopheGiarda, contre le gré du duc. Giarda, connaissant les mauvaises dispositions du prince contre lui, avait fait tous ses efforts pour engager le pontife à révoquer sa nomination , prévoyant bien le malheur dont il était menacé. Ce fut en vain qu'il insista, il fallut obéir; et il arriva en effet qu'étant à Acquapendente, Giarda fut assassiné par les soldats d'un certain Provençal, nommé Joseph Gaufride, qui, de maître de langue française de Ranuccio, était devenu le général de son armée.
C'était cet attentat sacrilège qu'il s'agissait de punir, et dont Pancirole fit connaître les détails et les preuves au consistoire. En cette occasion il était indispensable de venger l'injure faite au gouvernement spirituel et temporel du saint-
siège; aussi, le ministre trétat, par le rapport qu'il fit de celte afîaire , ne laissa-t-il aucun doute dans l'esprit de ses auditeurs sur le parti qu'il y avait à prendre. Le pape et Pancirole n'aimaient point lesFarnése, parce qu'ils les regardaient comme des sujets rebelles à leur légitime souverain, et que d'ailleurs ils étaient alliés de la France. Aussi, saisissant avec empressement une occasion aussi favorable de sévir contre Ranuccio, fut-il décide qu'on lui ferait la guerre, etqu'on n'y mettrait pas de rclficheque lesaint* siège ne fût rentré dans la possession du duché de Castro et du comté de Pvonciglione.
Le pape eut l'extrême satisfaction de voir que tous ceux qui reutouraient partageaient le désir qu'il avait de se venger, et il donna ordre au cardinal neveu de faire savoir au comte David Vidman et à Girolamo Gabrielli de se tenir prêts à conduire trois mille hommes à Castro, pour en faire le siège immédiatement.
L'importance de cette affaire avait donné jusque-là à la tenue du consistoire une gravité dont on se reîàcha bientôt lorsque le pape eut pris sa décision. Les conversations devinrent particulières; et quoique les sujets en fussent différents, tous ceux qui étaient présents sac-
cordaient sur un point, qu'il élait indispensable, soit par la force des armes quand il en était besoin, mais plus particulièrement par la régularisation du gouvernement et des mœurs ecclésiastiques, de rendre au saint-siége l'éclat pur dont il serait à désirer qu'il brillât en Europe. « On ne saurait se le dissimuler, disait Flavio Chigi à plusieurs cardinaux placés près du pape, qui ne perdit rien de ce discours, nonseulement le nombre des hérétiques s'augmente effectivement dans le nord de l'Europe, mais parmi ceux qui résistent à tant de nouveautés dangereuses, il y en a beaucoup qui blâment avec une sincérité respectable une foule d'abus, de désordres, qui se sontintroduitsdans les habitudes du clergé romain. Pendant ma nonciature à Cologne, et durant la tenue du congrès de Munster, ajouta-t-il, ce qui a été débité contre les déportements du clergé catholique par les protestants vous ferait frémir. Il est de l'intérêt de tous ceux qui sont attachés à la sainte Église romaine de poursuivre le désordre partout où il s'est introduit. — Il faudrait commencer par faire une réforme dans les couvents, dit tout à coup Mascambruno; la paresse et la luxure s'y sont introduites; c'est là où est I. 18
la racine du mal. — Laissez donc les pauvres moines en paix, interrompit Sforza ; c'est le haut clergé qui doit donner l'exemple de la réforme; et c'est à nous, oui, à nous à commencer! Quand nous ferons bien, on nous imitera, n'est-ce pas, monseigneur? » demanda-t-il en riant au cardinal neveu, qui, par un signe des yeux, mais sans rien répondre, fit entendre qu'il y avait du vrai dans cette observation. <f Soyez certain, ajouta Sforza en s'adressant à Astali et à Pancirole , mais désirant d'être entendu du pontife, que tant que l'on ne dira pas la vérité bien haut, tant qu'on ne dira pas là est le mal, et parlant ainsi il indiqua le lieu où dona Olimpia se tenait cachée, c'est comme si on ne faisait rien. »
Tous les assistants restèrent confondus en entendant cette boutade; et comme le silence commençait à devenir gênant pour tous, Sforza eut encore le courage de le rompre. (( Puisque nous nous sommes comportés si vaillamment contre un ennemi extérieur, ajouta-t-il , en envoyant une armée pour le combattre , ne saurions-nous trouver des soldats et un capitaine pour nous débarrasser d'une ennemie intérieure qui nous fait plus de mal que le duc de Parme? — Taisez-
vous donc, dit tout bas Mascambruno au cardinal Sforza, eHe est là! — Je le sais bien; c'est afin qu'elle m'entende que je parle si haut! »
La glace était rompue; Paneirole fut obligé d'intervenir. « Monseigneur le camerlingue , dit-il à Sforza, n'oubliez pas que sa sainteté est présente, ou si vous avez quelque plainte à faire, expliquez-vous nettement. » Ces mots firent naitre la plus vive émotion dans le cœur des assistants, et l'on peut penser si dona Olimpia, du fond de sa retraite, s'apprêta à porter une oreille attentive à tout ce qui allait se dire. Sforza seul conserva son sanp;-froid, et après avoir cru lire sur la physionomie de Paneirole et d'Astalli, que si la forme de ses discours avait pu les embarrasser, ils étaient assez disposés à en approuver le fonds, avec sa franchise ordinaire il s'exprima en ces termes : uLe saint-siége est devenu l'objet de reproches amers et des satires les plus infâmes; c'est ce que chacun sait et répète. Jusqu'ici tous ceux qui ont débité ces reproches sous formes de plaisanteries ont entretenu la médisance et parfois la calomnie ; cependant non-seulement ces émules de Pasquin sont restés impunis à
Rome, mais on les écoute, on colporte même avec empressement leurs bons mots jusque dans les palais du Vatican ou du Quirinal ; seulement on le fait en cachette. On a pu crorte que ces hardiesses furtives auraient un bon effet ; on s'est trompé, et je ferai l'essai d'un moyen contraire. Je veux vous donner connaissance de satires plus acres que celles de Pasquin, et qui rendent journellement la sainte ÉgUse romaine un sujet de dérision à cinq cents lieues de la capitale du monde chrétien. Voici donc, il faut que vous le sachiez, les plaisanteries que l'on se permet à Londres sur le pontife romain, à Londres, où, vous ne l'ignorez pas, on juge à mort les rois. On a représenté devant Cromwell, pour divertir ses ofllciers, une comédie dont le titre est le Mariage du pape... » A ces mots, un mouvement d'horreur se fit sentir dans toute l'assemblée ; mais le cardinal tint bon. « Vous le comprenez, ajouta-t-il, si vous aviez lu ce que je viens de rapporter sur la statue de Pasquin, vous auriez ri de pitié et seriez passés outre. Ici, où nous sommes, on y fera attention; et je l'avoue, c'est ce que je désire ardemment, pénétré comme je le suis d'amour et de respect pour la sainte Église et
pour son chef. Je m'abtiens cependant de donner les détails de cette turpitude dramatique, où la personne du pontife et les choses les plus saintes sont indignement travesties ; mais je me réserve d'indiquer à ceux qui croiraient nécessaire d'en prendre connaissance, et à ce moment Sforza regarda d'une manière significative Pancirole et Astalli, les Anglais catholiques, qui, entraînés par un zèle pieux, ont cru devoir dénoncer ces infamies. »
Le cardinal Sforza cessa de parler; l'assemsemblée, immobile de stupeur, garda un silence absolu, et le pape demeura gisant comme s'il eût été foudroyé. La tête appuyée sur le dossier de son fauteuil, il tenait ses yeux vaguement dirigés vers le ciel, qu'il implorait sans doute. A la gauche de son siège, se tenait debout son ministre d'état, qui, sentant la nécessité de mettre un terme à cette scène fatigante pour tous ceux qui y assistaient part, fit un signe à Astalli pour qu'il congédiât les membres du consistoire.
Innocent était à peine resté seul avec Pancirole et Astalli, que dona Olimpia, pâle et dans une agitation extrême, s'élança de sa retraite et se jeta aux pieds du pape pour le secourir. Il
se passa quelque temps avant qu'Innocent, revenant à lui comme d'un long sommeil, et après avoir regardé toui- à tour les trois personnes qui l'environnaient, pût dire à sa belle-sœur, avec un accent indicible d'élonnement et de reproche : « Eli quoi ! c'est vous ? »
Les soins que réclamait presque constamment l'état valétudinaire d'Innocent sauvaient parfois dona Olimpia des positions les plus embarrassantes. Elle eut recours à celle ressource, et se bâta d'apprêter et d'offrir au pape une boisson dont il faisait usage dans les instants de faiblesse. Innocent remercia poliment sa belle-sœur, en laissant deviner, par un mouvement qu'il fit pour voir qui était dans sa chambre, Tétonnement de la trouver vide. Bientôt succéda un moment de silence complet, pendant lequel le pontife s'étendit sur son siège, et passa ses mains sur ses yeux pour s'arracher à l'espèce de songe où il avait été plongé-, puis, reprenant enfin l'usage de son esprit, il se tourna vivement vers sa belle-sœur, et après l'avoir envisagée assez longtemps : — Vous sentez, madame, lui dit- il, qvi'après ce qui vient de se passer, le parti qui reste à prendre n'est point douteux. » Cet arrêt prononcé, il
se fit encore un assez long silence. Le pape espérait qu'on ne lui en demanderait pas davantage; Astalli, et surtout Pancirole, voulaient quelque chose de plus décisif, tandis qiie dona Olimpia s'apprêtait déjà à profiter de ce qu'il y avait de vague dans les paroles d'Innocent, pour sauver ce qu'elle pourrait de la puissance qu'on allait lui ravir.
« En cette occasion, comme à toutes les époques de ma vie, saint-père, dit Olimpia, je suis prête à obéir à vos volontés. Décidez, ordonnez, et vous me verrez respectueusement soumise. Si dans ce moment j'ose élever la voix, ce n'est point dans l'espoir de vous faire changer de résolution, mais pour faire observer seulement qu'en cédant trop facilement à l'influence de calomnies absurdes, on risque de leur donner l'importance de la réalité. Que vous importe, je vous prie, ce qu'un peuple sauvage et hérétique peut penser et dire de vous ? Et n'est-ce pas augmenter l'orgueil des ennemis de l'Église romaine que d'avoir l'air de se soumettre à leurs opinions fantasques ? Ces horribles orgies que l'on fait à Londres, ces drames impies et obscènes, si toutefois ce ne sont pas les ennemis du saint-siége qui en
ont eu l'invention dans Rome même, ces comédies où l'on vous bafoue en Angleterre, estil si pressé d'en (iiire connaître l'existence en Italie par le contre-coup du chagrin que vous ferez à quelqu'un de votre famille? 0[)posez un front calme et sévère à tous ces calomniateurs; confondez-les par l'expression de votre mépris, mais n'en parlez pas, et que le bruit ne s'en répande pas hors de cette enceinte. ;) Le pape voulut répondre, mais il hésita ; alors Pancirole prit la parole. « Si les bruits, si les satires dont vous parlez, princesse, dit-il à Olimpia, n'étaient accueillis et répétés que par les hérétiques-, quoiqu'il y eût encore beaucoup de danger, selon mon opinion, à ne pas agir de manière à leur ôter tout prétexte de les faire, je concevrais qu'on eût l'idée de n'opposer à ces injures que le mépris. Mais il n'en est pas ainsi : outre le nombre et la puissance du parti protestant, qui s'augmentent d'une manière effrayante, comme l'a si bien prouvé le traité de Munster, le relâchement de la discipline ecclésiastique en France, en Espagne, et même à Rome, il faut l'avouer, a donné faveur aux opinions des prétendus réformateurs. Rien n'est moins rare aujourd'hui, madame, que de
rencontrer des calholk|ues sincères et zélës, dont le langage, quant à ce qui touche à la discipline et à la morale, s'accorde avec celui des hérétiques. Cette confusion a ses inconvénients... nous en avons eu une preuve terrihle il n'y a qu'un instant... — Un insolent! un fou ! s'écria dona Olimpia avec véhémence. — Ce sont ces hommes qu'il ne faut pas irriter. — A vous entendre on leur donnera peut-être des récompenses! — Pamphile, interrompit brusquement le pape en s'adressant à Astalli, que le jour ne s'achève pas sans que l'on fasse savoir au cardinal Sforza que nous voulons qu'il aille, sans délai, s'occuper du soin de son évêché à Rimini, et qu'il nes'en écarte point sans notre ordre ! »
Pancirole laissa passer ce coup de foudre, puis reprit bientôt tranquillement en s'adressant toujours à dona Olimpia : a Je vous faisais observer, princesse, que rien n'est plus dangereux que de laisser subsister des prétextes, parce que le public les façonne à son gré. — Eh ! que nous importe le public de Londres, fit observer violemment dona Olimpia, que l'exil de Sforza encourageait, pourvu que celui de Rome se taise? — C'est qu'il ne se tait pas,
j»MSÊ
madame. — Eh bien ! c'est à vous ou au cardinal neveu qu'on doit s'en prendre. C'est que vous faites mal votre devoir. »
Ces mots inquiétèrent le pape ,• il tourna ses yeux vers Pancirole, qui, sans rien perdre de son imperturbable tranquillité, répondit : «Malgré tous les soins que je prends, madame, je conviens qu'il y a une foule de délits, de crimes dont je n'ai pu faire poursuivre les auteurs, faute do les connaître. L'abus des protections, les droits d'asile sont le privilé.^e de tant de personnes à Rome, et tant de gens considérables se font un point d'honneur de soustraire les coupables aux investigations de la justice, que bien des crimes restent impunis. Je l'avoue donc, mon activité reste souvent impuissante. Mais puisque nous en sommes sur ce sujet, je prendrai la liberté de vous demander si vous, princesse, qui avez le secours journalier de l'homme le plus habile en fait de recherches dilliciles, le prélat Azzolini, vous êtes parvenue à découvrir quels sont les auteurs d'un attentat à la majesté du souverain pontife, commis dernièrement dans plusieurs quartiers de Rome ? ))
A cette question, doua Olimpia devint pâle
et tremblante. « J'avais juge à propos, continua Pancirole, malgré le regard de dona Oiimpia, qui lui disait si clairement de se taire, de ne pas chagriner sa sainteté par le récit d'une affaire pénible pour elle... et pour vous, madame. Mais puisque l'on parait se défier de ma vigilance^ je dois me justifier ici. — Qu'est-il donc encore arrivé? demanda le pape avec une extrême curiosité. — Rien! rien, saint-père, dit Olimpia ; c'est une de ces plates impertinences comme la populace en invente journellement !
— Parlez ! parlez, Pancirole, je le veux, » dit impérieusement le pape. Le ministre raconta alors que pendant prés d'un mois on était parvenu à substituer au nom d'Innocent X, souverain pontife, inscrit sur le portail de plusieurs églises de Rome, celui de dona Olimpia, ajoutant qu'on avait porté l'audace jusqu'à faire ce changement dans l'intérieur de Saint-Jean deLatran. «Malgré toute l'activité des personnes commises i>ar mes soins, ajouta le ministre après avoir terminé son récii, on n'a pu surprendre personne en flagrant délit; et si l'on en juge par les dépenses qu'a dû occasionner l'exécutionnocturne de ces changements d'inscriptions.
— 28'i. — si enfin on doit prêter quelque foi aux rapports vagues que j'ai (linicilement obtenus, il paraitrait que plusieurs cours étrangères et catholiques, notez-le bien, ont provoqué ce grand scandale.
— C'est outrager les ambassadeurs étrangers, s'écria dona 01im[)ia avec emportement, que de leur attribuer les bassesses de la plus vile canaille!
— Dépourvu de preuves, je n'affirme rien; mais il n'est pas possible, madame, que les mêmes bruits ne vous soient pas parvenus.
— Je les ai repoussés. — C'est un tort, excellence : en les recevant comme des avis, on peut en tirer parti.
— Accueillir des soupçons vagues n'est pas mon usage ; encore moins de les prendre pour règle de conduite. »
En achevant ces mots, dona Olimpia, encouragée par la stupeur d'Innocent, qu'elle interprétait comme un silence approbateur, lança un regard menaçant sur Pancirole.
Le ministre, fatigué d'avoir longtemps parlé, ou feignant au moins de l'être, s'éloigna du fauteuil du pape, fit quelques pas dans la chambre, et jeta un coup d'œil sur Astalli pour l'a-
vertir de le suppléer. Retiré à quelque distance des interlocuteurs, sur lesquels il fixa son regard, il se prépara, en se reposant, a suivre attentivement les progrès d'une scène qui ne pouvait finir que violemment.
D'un ton poli, mais ferme comme son rang l'autorisait à parler, le cardinal neveu prit la parole : « C'est en vain, excellence, dit-il à dona Olimpia, que vous cherchez à vous faire illusion sur l'ensemble et la nature des faits qui viennent d'être exposés. Quelque grossiers, et aussi blâmables que soient dans la forme les avertissements qui sont donnés par la voie publique, il y aurait de l'imprudence à ne pas en profiter; faites-y bien attention! n
Un sourire dédaigneux précéda l'interruption de la belle-sœur d'Innocent. « Si vous n'ajoutez pas, dit-elle, d'argument plus fort à ceux que l'on vieat de faire valoir, ce n'était vraiment pas la peine que le ministre d'état cédât la parole au cardinal neveu pour répéter des lieux communs. » Et aprè^ ces mots, dona Olimpia, promenant son regard de bas en haut sur Astalli, et ensuite sur Pancirole avec l'expression de la menace et du mépris, elle se tourna vers le pape, qu'un étonnement dou-
loureux maintenait toujours dans un silence morne.
1 y eut un moment d'hésitation entre dona Olimpia, qui sentait qu'elle ne pouvait plus reculer, et Pancirole, qui comprit que s'il ne poussait pas les choses à bout sur le moment, il laisserait la victoire à sa rivale. Déterminé enfin à user de toutes les ressources qu'il avait pour la réduire, il fit un signe significalif, et sans doute convenu, au cardinal neveu, qui se rapprocha avec gravité du pape et de sa bellesœur, à qui il s'adressa. « Madame, dit Astalli en tirant de dessous son vêtement plusieurs objets qui semblaient pesants, je n'ai pas l'espoir de mieux diie que son éminence, et je regrette sincèrement que l'intérêt que vous portez à sa sainteté ne vous engage pas à prendre spontanément un parti que tout, tout, madame, répéta le cardinal neveu d'un ton solennel, vous fait une loi indispensable de suivre. Vous êtes dans l'erreur, madame : ce que vous ne considérez que comme des injures, nous sommes, le ministre d'état et moi, obligés de les considérer comme des avertissements. Sa sainteté, nous en sommes certains, ne nous démentira pas. Mais enfin, ajouta Astalli, qui saper-
eut que dona 01imj)ia se disposait à réveiller les sentiments de son beau- frère en sa faveur, s'il pouvait rester dans l'esprit du saint-père encore quelques doutes à ce sujet, malgré l'extrême répugnance que nous éprouvons, son éminenceet moi, à fatiguer l'esprit et à chagriner l'àme du souverain pontife par l'exposition de détails repoussants, nous mettrions sous vos yeux des choses qui prouvent que le bas peuple n'est pas seul préoccupé de ce qui se passe à Rome, et qu'au contraire c'est des cabinets les plus puissants, de chez les princes qui exercent le plus d'influence en Europe, que s'échappent clandestinement toutes les espèces de satires les plus virulentes et les plus terribles qui inondent Rome. »
Après ces paroles, que le cardinal neveu avait prononcées avec un mélange de gravité et d'émotion très-sensible, le pape et dona Olimpta portèrent les yeux avec empressement sur une ou deux poignées de médailles que leur présenta Astalli. La plupart et les plus petites étaient en cuivre, d'autres en argent, et on en distinguait deux en or, d'un diamètre plus grand, dont la valeur pouvait s'élever à vingt écus romains. A quelque différence prés
dans les détails, toutes présentaient les mômes sujets ; d'un côté était {^ravéle portrait de dona Olimpia avec la tiare sur la tête, et les clefs de saint Pierre à la main ; de l'autre, Innocent X avec les cheveux ajustés à la mode des femmes, et tenant un fuseau et une quenouille.
« Voilà, reprit le cardinal neveu, ce qui m'a été envoyé hier matin. Nous savons qu'il en a été distribué dans toute la ville et aux différentes cours de l'Europe. Et soit que l'on réfléchisse aux dépenses d'une pareille émission de médailles, ou que l'on connaisse les renseignements qui nous ont été donnés, joints aux observations des experts en l'art, sur le style, le goût et la fabrication de ces pièces, personne ne peut douter qu'elles ne viennent d'Allemagne.
— Ferdinand ! s'écria dona Olimpia. — L'empereur! » dit Innocent en baissant son front. La foudre serait tombée sur eux qu'ils ne seraient pas demeurés dans une immobilité plus complète.
A la vue de leur abattement, Pancirole et Astalli se sentirent émus eux-mêmes. Ils étaient dans la position de deux médecins qui, ayant administré un remède héroïque en désespoir
de cause, attendent son effet avec inquiétude.
Cette fois le pape revint à lui le premier, et bientôt les deux cardinaux, immobiles et dans ra( tente, entendirent le vieillard disant d'une voix étouffée : « Sortez de ce palais, madame, sortez de ce palais ; il n'est plus possible que vous vous y présentiez. »
Dona Olimpia sortit sans dire un mot. Le pape était épuisé de fatigues, et les deux cardinaux le laissèrent entre les mains de ses serviteurs, qui le mirent au lit.
Pendant plusieurs jours il ne fut bruit à Rome que de la rupture définitive du pape avec dona Olimpia. Si la cause de cet événement fut diversement interprétée, la satisfaction que l'on en ressentit était à peu prés unanime; et ceux qui l'avaient préparée, Pancirole et Astalli, eurent la joie de se sentir soutenus par l'opinion générale. En effet , Pancirole avait obtenu tout ce qu'il était raisonnable d'espérer. Dona Olimpia ne pouvait plus prendre ostensiblement part aux affaires d'état, point capital pour le ministre, qui voulait sauver les apparences, n'ignorant pas qu'aucun effort bumain ne pourrait empécber Innocent de voir et de consulter sa belle-sœur en particulier.
Pour Aslalli, conseillé et soutenu par Pancirok, et servi surtout par les inclinations du pape, qui ne pouvait vivre sans favori, il devint le lieutenant, le vicaire visible et nécessaire du pontife, et acquit en peu de temps une importance et un pouvoir extraordinaires à la cour, par le nombre des gpràces et des faveurs dont on lui permit de disposer. Outre cette faculté que les postulants de toute espèce étaient enchantés de trouver chez lui, parce qu'il en usait généreusement , les ambassadeurs, les envoyés des nations étrangères s'applaudissaient d'avoir à traiter avec un cardinal jeune, aimable, aimé du pape, et qui les affranchissait du joug humiliant que leur imposait depuis si longtemps une femme dont ils avaient sans cesse à redouter l'orgueil et la eupidité. Par la volonté de Pancirole, et grâce à l'engouement du pape, la faveur d'Astalli alla donc toujours croissant.
Si le succès aussi inexplicable qu'inattendu de ce jeune homme donnait de l'inquiétude à dona Olimpia, il ne la découragea point. Elle attendit, pour essayer de rétablir quelques relations avecîe pape, un accident qui ne pouvait manquer d'arriver prochainement. En etfet
elle ne tarda pas à être instruite que le pontife éprouvait une de ses indispositions accoutumées. Elle écrivit d'abord billet sur billet à Innocent pour s'informer de sa santé; et quand elle supposa que les soins qu'elle lui avait toujours prodigués en pareille occasion étaient devenus indispensables, elle se rendit de nuit au palais pontifical, dont elle connaissait si bien les détours, et où elle trouva en effet moyen de pénétrer. Le cœur du pontife tressaillit en la voyant entrer, u C'est vous.^ demanda-t-il d'une voix émue. — C'est votre sœur qui vient voir et assister son frère, » répondit Olimpia. Et sans autre préambule elle s'empressa de mettre ses oreillers, ses couvertures en ordre et dans la disposition que le malade préférait. Le pape voulut parler; mais elle l'engagea à garder le silence. « Ne vous fatiguez pas, frère, tenezvous en repos, dit-elle. Je vais voir si pour boissons ont été convenablement préparées , pour vous les faire prendre quand il en sera temps. Tachez de reposer et ne dites mot. » Elle l'enveloppa avec sollicitude , s'assit à quelque distance du lit sans proférer une parole, ne se montrant occupée que de prévenir par ses soins les volontés et même les fantaisies du malade.
La nuit se passa ainsi silencieusement par la volonté de dona Olimpia, qui ne laissa dire au pape et ne proféra elle-nièine que le peu de paroles qu'il fut indispensable d'échanger pour l'administration des médicaments . Un peu avant le jour, la belle-sœur d'Innocent prit congé de lui, après avoir demandé si sa présence serait nécessaire la nuit prochaine, précaution dont on lui sut gré. Elle revint le soir suivant, puis la nuit d'après, accordant à chaque fois au malade la faculté de parler un peu plus longuement. Au fond, l'indisposition du pape, cette fois, avait été si légère, que le public de Rome en avait à peine eu connaissance. Innocent pouvait recevoir pendant la partie de la journée consacrée aux affaires, et sa maladie ne revenait que le soir vers minuit, précisément à l'heure où il s'attendait à recevoir les soins de dona Olimpia; évidemment il faisait le malade, a Mon frère, lui dit enfui Olimpia après l'avoir assisté cinq ou six fois , vous voilà complètement rétabli , je suspendrai mes visites. Je craindrais en les prolongeant qu'on ne leur donnât une interprétation fâcheuse. J'ai rempli auprès de vous les devoirs que m'imposaient la parenté et notre ancienne amitié; maintenant que mes soins ne
— 29'i. — vous sont plus indispensables, je dois me conformer à l'exil nécessaire que vous avez prononcé. — Sœur, ne me dites donc pas des choses semblables; vous savez que vous me frappez au cœur. — Soyez courageux, Pamphile, et ne craignez pas de faiblesses de ma part. Je sois résolue à tout souflVir , même à m'abstenir de vous entourer de mes soins , puisque vous pensez, ainsi que vos conseillers, que cet éloignement doit tourner à votre gloire personnelle et à l'avanlage du saint-siége. Ah ! frère, depuis tant d'années que nos méditations se sont confondues pour maintenir le goirvernementde vos états, vous m'avez toujours vue prête à sacrifier à votre repos ainsi qu'à votre majesté ce que j'ai de plus précieux au monde. Dernièrement je vous en ai fourni le témoignage qui m'a sans doute le plus coûté, puisque c'est sur
un ordre sorti de votre bouche que j'ai été
chassée d'auprès de vous. Mais en cette occasion, vous avez pu juger de l'attachement profond que j'éprouve pour votre sainteté; aucune plainte n'est sortie de ma bouche; et aujourd'hui que la réflexion a pu mettre quelque frein à ma douleur, je me félicite d'avoir agi ainsi, puisque je me suis conformée à ce qu'a décidé
votre iiiFaillible prudence — Mais je ne
me suis point engagé, interrompit 1(; pape, à
rompre toute société avec vous — Pardon ,
saint-pére, c'est l'engagement que vous av-ez pris avec vos ministres, et je vous conseille de le tenir. Peut-être qu'avec un peu plus de maturité dans vos réflexions vous eussiez balancé à prendre ce parti extrême; mais enfin une succession d'événements aussi malheureux qu'imprévus vous a jeté dans cette voie, il faut la suivre; car, nous l'avons reconnu fréquemment, rien n'est plus dangereux dans le gouvernement des états qu'une volonté chancelante. Pancirole est un homme dont les lumières et l'activité sont incontestables ; votre nouveau Pamphile vous plait et vous épargne bien des peines. Ces deux hommes sont aimés des étrangers , avec lesquels leurs fonctions les mettent habituellement en rapport; enfin ils paraissent faire marcher plus facilement l'ensemble des affaires. Ecoutez donc leurs conseils, livrezvous à leurs inspirations, profitez, en un mot,
des avantages qu'ils paraissent apporter
Quant à ce qui me touche, saint-pére, ajouta doua Olimpia en se rapprochant du pape, je ne l'envisage pas avec moins d'impartialité. Je con-
cois et m'explique sans peine par quelle fatalité celle qui n'a d'autre pensée, d'autre but, que de vous servir et de concourir à votre élévation , est devenue au contraire un sujet de scandale au monde, un obstacle à votre gloire. Tant de gens éloignés de Rome n'asseyent leurs jugements que sur des rapports infidèles ou dénaturés par la distance des lieux! Tant d'esprits faussés par l'hérésie reportent sur ce qu'ils jugent l'erreur et la malignité dont ils sont pleins, qu'il serait étonnant que ce qui nous cause tant de peines n'arrivât pas. Aussi, saintpère, tout en gémissant au fond de l'âme de ce que je suis devenue l'objet d'infâmes satires, n'en ai-je pas moins reconnu que vous avez agi sagement en éloignant de vous celle qui servait de prétexte a toutes ces injures , en détruisant une apparence qui avait pour vous tous les inconvénients de la réalité. »
Le pape ému porta l'une de ses mains dans celles de dona Olimpia , qui , la serrant avec affection, ajouta : «Le conseil qu'on vous a donné, ou la résolution que vous avez prise, il n'importe, ne sont pas mauvais; je vous engage à les suivre » Le pape tourna ses yeux
du côté de dona Olimpia, dans l'intention sans
doute de s'assurer de la sincérité de cet avis ;
et lorsqu'il eut témoigné son admiration en
voyant sa belle-sœur confirmer gravement par
un signe ce qu'elle venait de dire, il continua
d'écouter celle qui commençait à reprendre son
empire sur lui. ((Suivez la voie où Ton vous a
engagé, répéta-t-elle ; je n'ose afTirmer qu'elle
soit aussi sûre qu'on le prétend; mais quoi qu'il
arrive, la personne qui consent de si bon cœur
à s'elTacer de la scène politique, dans l'espoir
que les intérêts du saint^siége en deviendront
plus prospères et votre majesté plus éclaJante,
cette femme qui est devenue l'objet de la haine
et de la méchanceté des hérétiques, cette Olim-
pia enfin qui ne cessera jamais d'avoir pour
vous une tendresse de sœur, elle se tient là à
l'écart , mais prés de vous comme une humble
servante, veillant à tout ce qui vous est cher,
et disposée, si le hasard voulait que ses conseils
devinssent encore utiles, à se trouver fiére de
vous les offrir. »
Après avoir dit, dona Olimpia parut disposée à se retirer; mais le pontife la retint, l'assurant qu'il avait besoin de lui exprimer toute la reconnaissance que lui inspirait ses sentiments généreux, a Eh mais, bonne et aimable
sœur, ajou*à-t-il, en accomplissant un acte purement politique, est-ce une raison pour croire que j'aie prétendu rompre les doux liens de la parenté? Et si je suis forcé, par les injurieus«fe criailleries de gens dont au fond je ne m'inquiète guère, d'écarter votre personne de nos conseils et de nos palais^ est-c^une raison pour vous fermer l'entrée de ma maisan^yEst-ce que Ton prétend oter à un souverain les consolalions exclusivement réservées pour le foyer domestique? Ah! cher sœur, c'est une idée affreuse pour moi. Accablé par l'âge et les infirmités, ne pourrai-je plus trouver une voix et une main secourablcs qui fortifient mon âme, qui soulagent mon corps? Non, non, dona Olimpia , je n'ai point entendu que les choses allassent ainsi. Vous avez si noblement renoncé au rôle apparent qui vous était échu, qu'il serait injuste de vous interdire les devoirs que vous remplissiez si bien dans l'ombre de la famille. — Prenez garde , Pamphile , de ne pas rester d'accord avec vous-même, et d'encourir
le blâme de ceux — Eh! qui donc oserait
me blâmer? interrompit le pape avec fierté. D'ailleurs je ne change rien à ce qui a été établi. Aucune des personnes des cours étrangères n'a
plus à se i:)laindre , tous vont s'adresser au cai> dinal Pamphile; et quant aux résolutions que je prends, que fidée m'en soit fournie par vous, parPancirolc, par mon neveu, ou partout autre, que leur importe, et qu'ont-ils à dire? je suis le maître. — Nul doute, saint-père; mais n'oubliez pas ce que vous avez annoncé publiquement. Quant à moi, je continuerai à mettre toute la discrétion possible dans les visites que je pourrai vous faire ; et à moins d'une indisposition nouvelle , ce dont Dieu puisse vous garder, ou d'un mot de votre main, je ne vous fatiguerai pas de ma présence.
— Non, non , dona Olimpia , s'écria le pape avec une impatience mêlée de chagrin , venez
me voir.... venez quelquefois Ecrivez-moi
deux lignes , et je vous répondrai quand et comment je vous recevrai.... Tenez, Olimpia, je ne saurais me passer de vous voir , de vous entendre.... Mes idées restent toujours imparfaites quand je ne les ai pas mêlées avec les vôtres.... Je ne puis penser, je ne puis résoiidre seul. — Mais songez, Pamphile, que vous avez en Pancirole et en votre neveu deux conseillers infiniment supérieurs à moi. — Eh bien, non; vous vous trompez, chère sœur;
le charme de votre conversation épure et mûrit tout ce qui vient clans mon esprit. Je l'avoue, et c'est sans doute une habitude que le temps a produite; mais je dois vous le dire, Olimpia, chaque année, chaque jour, maintenant que je touche à la fm de ma carrière, la rend plus nécessaire , plus impérieuse pour mon âme. Et puis, réfléchissez donc! valétudinaire que je suis, puis-je me passer de soins? Quels sont ceux qui pourraient me faire oublier les vôtres ? Votre présence seule adoucit mes maux, calme mon âme et me rappelle à la vie.... Vous seule avez le don de me faire supporter les ennuis profonds et si fréquents que cause la souveraineté. Il n'y a qu'avec vous que je puis redescendre dignement et avec douceur au rôle d'un particulier. Près de vous , je sens que mon cœur de souverain rentre dans la vie privée. Je me sens frère , je me retrouve ami , parent ; je me dispute , on me résiste; je doute, je laisse aller mes idées à l'aventure; enfin, je dépouille le souverain , et suis moi, Pamphile , le frère de dona Olimpia.
Entraîné par son émotion, le vieillard fit un retour vers des temps bien éloignés. Tantôt il
rappelait son séjour a Naples, lorsque, nonce en cette ville , il était entouré de la famille de son frère; puis il revenait avec plaisir à l'époque où, chargé d'une légation en Espagne, sa belle-sœur et lui entretenaient une correspondance par lettres, qui les tenait au courant des intérêts qui les occupaient alors.
Dona Olimpia ne prenait pas part à de tels souvenirs sans quelque émotion ; mais accoutumée à résister à ces faiblesses, elle engagea son beau-frère à se calmer, lui laissant entendre qu'elle n'aurait pas un grand effort à faire pour reprendre auprès de lui le rôle de confidente et d'amie.
Lorsque dona Olimpia se disposa à sortir, ils se dirent adieu en souriant. Tous deux étaient contents l'un de l'autre. Innocent prévoyait qu'il retrouverait bientôt la causerie intime, la dorloterie journalière sans laquelle il ne pouvait pas vivre; et dona Olimpia était certaine de ressaisir le pouvoir, objet constant de ses désirs.
Il ne s'écoula pas deux jours sans qu'elle ne fit l'essai de sa faveur renaissante. Un billet écrit au pape pour lui demander une audience nocturne ne resta pas longtemps sans réponse;
et nos deux inséparables se retrouvèrent bientôt ensemble dans les appaitements du Quiriral. L'beure mvstéiieuse à laquelle ces entrevues avaient lieu, ainsi que les apparences de précautions prises pour dissimuler la présence de <lona Olimpia au palais pontifieal, donnaient du piquant à ces causeries, dont Pancirole et Astalli étaient instruits d'ailleurs, mais sur lesquelles ils fermaient les yeux volontairement, tandis que le pape se croyait obligé d'avoir l'air de considérer ses ministres comme des argus incommodes. Ce fut à l'abri de ces artifices, dont personne n'était la dupe, et d'ui>e petite guerre d'observation continuelle, que dona Olimpia, obéissant ponctuellement à l'ordre qu'elle avait reçu de ne pas parailre publiquement chez le pape et de ne prendre aucune part ostensible aux affaires, conserva cependant son empire sur l'esprit d'Innocent, et ne resta même pas étrangère aux décisions les plus importantes prises à la cour.
A peine eut-elle reçu une réponse favorable à son billet, qu'elle se rendit chez son beaufrère. Déjà elle avait repris dans la maison du pape tous SCS anciens privilèges, et linspection du linge, des vêtenteats et de tout ce qui toii-
cliait à la nourriture parliculière du pontife, lui avait été rendu.
Quoique dona Olimpia mît fort peu d'art à jouer cette scène, Innocent se sentait toujours pénétré de tendresse et de reconnaissance envers sa belle-sœur, lorsqu'il entendait de loin le son de sa voix.
Plus sure d'elle déjà, Olimpia négligea cette fois les précautions oratoires, et 'fit entendre au pape, dés les premières paroles, que l'objet de sa visite n'était pas sans importance. » Si j'ai renoncé, dit-elle, avec une résignation qui n'a pas été sans charme pour moi, saint-père, puisqu'elle a contribué à votre repos, à paraître dans vos conseils, à mêler ma voix à celles de vos ministres, je pense que vous ne trouverez pas mauvais, quand le ciel m'inspire quelque idée dont votre sagesse pourrait profiter, de vous la soumettre? — Que dites-vous donc, sœur ? loin de là, je vous ordonnerais de le faire si vous n'en aviez pas la pensée. J'ai même recommandé expressément à Pancirole et à mon neveu Pamphile de ne rien faire sans prendre votre avis. — J'ai déjà eu l'occasion, saintpère, de ra'apercevoir de cette attention de votre part, car vos ministres se sont souvent en-
— 30i — tretenus avec moi. — Mais voyons, dit le pape avec vivacité, de quoi s'agit-il? — D'une opération de la plus haute importance, puisqu'elle rétablirait infailliblement dans le clergé la discipline, dont l'inobservation sert de |;rétcxte en Europe aux hérétiques pour décrier le gouvernement du saint-siége. Ce qui s'est passé depuis quelque temps jusque près de votre trône, saint-père; l'impudence avec laquelle l'hérésie est venue distiller son venin jusque sur vous, démontre qu'il est temps d'étouffer ses clameurs par une grande mesure qui tranche le mal dans sa racine. Un homme que vous connaissez, et dont l'expérience est consommée, le prélat Fagnani, a, si je ne me trompe, mis le doigt sur la plaie, l'a sondée, et il offre le moYcn de la guérir. Il m'a fait part de son projet, et, ajouta dona Olimpia en tirant un papier de dessous sa mantille, il me Ta même donné par écrit, afin que je pusse en prendre une connaissance approfondie. Je lai lu, et à vous dire la vérité, j'en ai été satisfaite. Mais peu confiante en mes lumières, j'ai pensé que vous désireriez jeter d'avance un coup d'œil sur un projet qui doit vous être présenté dans les conseils. Vous voyez, ajouta dona Olimpia
en souriant, que je n'agis ici qu'en qualité de simple parliculière qui vous présenterait un placet, ou vous souiuel trait humblement Tune de ses idées. Aucun témoin, pas même Pancirole, ne donne d'importance à ma démarche, et personne ne saura rien si vous le désirez. C'est une afliiire entre nous deux.
Dona Olimpia lut alors au pape le projet de Fagnani, où étaient exposés les moyens d'exécution et les avantages qu'en pourraient tirer l'Église et le gouvernement pontifical. Or, voici de quoi il s'agissait : Depuis le quatorzième siècle, les ordres religieux, en attirant à eux une foule de gens incapables de se créer une existence dans le monde, avaient fait multiplier les couvents à Finfun. Bientôt les défauts et les vices résultant de l'aisance et de l'oisiveté s'y étaient introduits et s'étaient accrus à tel poiiit, qu'à l'époque d'Innocent X, non-seulement la discipline ecclésiastique y était fort mal observée, quand on en conservait le simulacre, mais que le dérèglement des mœurs y était parfois porté à son comble. Ce genre de scandale, qui excitait les plus pressantes réclamations en Europe depuis les désordres de la cour d'Alexandre VI, était devenu sous Léon X, lors de I. 20
l'apparition de Luther, le thème favori de ceux qui s'étaient rangés sous la hannière de cet hérésiarque. Ce genre de satire, loin de s'épuiser, avait pris toujours plus d'accroissement, ainsi que les désordres qui y donnaient lieu. Plus d'une fois, mais toujours en vain, la voix pieuse de catholiques sincères essaya de s'élever contre les scandales sans cesse renaissants. Un instinct secret avertissait ceux qui désiraient cet(e importante amélioration qu'elle ne pouvait s'opérer dans un but salutaire, que si le haut clergé et les princes de rÉglise eux-mêmes donnaient une impulsion nouvelle aux esprits et aux habitudes par l'exemple d'une conduite irréprochable. Ce retour au bien, de la part de ceux qui concouraient au ouvernementde l'Église, était-il possiblealors ? c'est ce qu'il est difficile de décider; mais ce qui est certain, c'est qu'à de rares exceptions près, ils ne l'essayèrent même pas. La puissance temporelle des pontifes, l'importance des cardinaux^ dont le rang égalait presque celui des princes dans les monarchies, l'influence et les richesses énormes du haut clergé dans toute l'Europe, rendirent cette réforme impossible. C'est alors que, reconnaissant l'impuissance des efforts que
l'on tenterait pour purifier le clergé, en commençant par la tête, on pensa à Hiire des expériences curatives in anima vili^ c'est-à-dire sur les moines.
Cette invention sortit du cerveau de Fagnan parvenu depuis quelque temps à la prélature, impatient de se donner l'air d'être utile, et l'un des hommes de son temps qui avait le moins de droit, sans aucun doute, à s'offenser de la conduite des autres. Quoi qu'il en soit, voici quel était l'ensemble de son projet ; Après avoir fait observer, ce qui était vrai, que non-seulement dans les villes, mais dans les moindres villages d'Italie, il s'était élevé une foule innombrable de petits couvents dont les revenus ne suffisaient pas à nourrir les religieux qui s'y tenaient ; après avoir fait sentir que cette pauvreté inévitable contraignait ces relipieux à vivre des aumônes et des secours de leurs voisins, et que de cette truanderie habituelle résultait l'impossibilité absolue d'observer la discipline religieuse; enfin après avoir démontré par une foule de tristes expériences, que du vagabondage et de l'inobservance de la discipline chez ces religieux, il en résultait les scandales de tous genres les plus révoltants; mon-
seigneur Fagnani proposait de supprimer et de séculariser tous les petits couvents, à quelque ordre qu ils appartinssent, dès l'instant qu'il serait constaté que leur revenu ne s'élèverait pas assez pour entretenir au moins huit ou dix religieux. Puis dans le tableau approximatif des résultats, annexé au factum, l'auteur du projet avait présenté avec beaucoup de talent, outre les avantages que le gouvernement du saintsiége pourrait retirer d'une mesure propre à faire tomber tout à coup les clameurs et les critiques dirigées contre le clergé italien, les sommes immenses que cette opération importante ferait rentrer dans les colTres de l'état.
Cette dernière circonstance était si claire, et ses résultats si séduisants, qu'il était inutile d'en parler longuement au pape; aussi sa bellesœur, qui avait surtout intérêt à présenter le projet de Fagnani comme principalement utile aux intérêts spirituels du saint-siége, s'efforçat-elle de le faire valoir à Innocent comme un moyen infaillible de rétablir la discipline ecclésiastique et de mettre un frein à la médisance.
Après la lecture du mémoire et quelques réflexions auxquelles il donna lieu , le pape montra une satisfaction inaccoutumée. « En
vérité, sœur, dit-il à dona Oliinpia, vous êtes une personne incomparable! Il n'y a qne vous au monde pour trouver des ressources irjyltendues! Je vais faire honte, ajouta-t-il dans sa joie, à Pancirole et à Pamphiie, en leur disant de qui je tiens ce projet ! — Gardez -vous-en bien , saint-père, dit aussitôt Olimpia ; j'exige même au contraire que vous en gardiez le secret. Quand j'ai pris une résolution, je la tiens, et en me faisant reprendre un rôle qui m'a été enlevé, mais auquel j'ai renoncé, vous me désobligeriez beaucoup. Ne parlez pas de moi, pas même du projet dont nous venons de nous occuper; feignez au contraire, lorsqu'il vous sera présenté, de ne le pas connaître. Puisque vous avez jugé prudent que ma personne n'intervint plus, persistez dans votre résolution. Je suis trop heureuse de pouvoir vous servir, pour rechercher d'autres suffrages que le vôtre. Conservez seulement toujours pour moi cette confiance privée à laquelle j'attache tant de prix, frère; c'est là ma récompense... Ce projet est bon, à ce que je crois... La lecture que j'en viens de faire avec vous me l'a fait apprécier davantage, et vous vous en trouverez bien!.,. Fagnani, vous le savez, est un homme
habile... Je pense qu'il ne tardera pas à vous
soumettre son mémoire Mais surtout ne
parlez pas de moi! Puis ménagez Pan-
cirole et Pamphile ; vous avez besoin d'eux. D'ailleurs, entre nous soit dit, je sais que quand il est question de votre belle-sœur, ces deux hommes prennent facilement de l'ombrage; ainsi , laissez-les livrés à eux-mêmes quand Fagnani s'expliquera; ce projet leur plaira ou je serais bien trompée... tandis que s'ils soupçonnaient que je l'approuve, peut-être s'en défieraient-ils... Vous le savez, frère, les hommes sont ainsi faits ! — Vous êtes vraiment une femme admirable, dit le pape en serrant les mains de sa belle-sœur. — Et vous, vous êtes trop méchant ou trop bon; mais je vous aime comme vous êtes. »
Plusieurs entretiens sur ce sujet, entre Innocent et sa belle-sœur, eurent encore lieu avant que le prélat Fagnani se décidât à aller soumettre son projet au pape et à ses deux conseils favoris. Assuré par dona Olimpia de la faveur avec laquelle ses idées seraient sans doute accueillies, Fagnani ne voulut cependant les faire connaître qu'après avoir étudié d'avance le moyen de les mettre à exécution, afin que
l'idée vînt aussitôt au pape et à ses ministres de l'en charger. Aidé dans ces recherches par Rasponi et le soiis-dataire IMascamhruno, avec lesquels l'ensemble de ce projet avait été combiné, ces trois importants fonctionnaires ne tardèrent pas à se procurer les états circonstanciés du personnel et des revenus de tous les couvents d'Italie. Ce cadastre dressé, Fagnani, avec l'agrément de dona Olimpia , qui dirigeait toute l'alTaire et devait en profiter, exposa son projet au pape en présence de Pancirole, du cardinal neveu , de Mascambruno et de Rasponi, par lesquels il fut unanimement approuvé.
La confiance aveugle du pape pour le sousdataire, ainsi que pour Rasponi et Fagnani, ne laissa pas un instant de doute sur le choix que l'on fit d'eux pour suivre cette importante opération. A peine le pape eut-il lancé la bulle qui frappait les petits couvents, que R.asponi écrivit de la part du pontife dans tous les diocèses, pour donner des instructions aux différents chefs d'ordres, afin d'obéir promptement; et aux termes de la bulle, il était enjoint aux moines, sous peine d'excommunication, d'abandonner tous les couvents trop pauvres pour
entretenir douze religioux; en outre les évêques étaient chargés non-seulement de faire part de cet ordre aux supérieurs des communautés, mais d'en surveiller rigoureusement l'exécution.
Ce que Rasponi avait prévu arriva. La suppression de plus de deux mille couvents, au nombre desquels les adroits spéculateurs n'avaient pas manqué de comprendre plus des deux tiers de ceux sufllsamment riches pour entretenir vingt et même trente moines -, cette suppression, qui frappait comme de la foudre plus de quarante mille religieux, fit naître une foule de réclamations auxquelles, selon l'usage à Rome en ce temps, on ne se proposait de répondre favorablement qu'en raison de l'importance des sacrifices pécuniaires que les demandeurs seraient en état ou en humeur de faire.
D'abord quelques cardinaux, les uns révoltés de l'injustice frauduleuse avec laquelle la désignation des couvents avait été faite, les autres en qualité de protecteurs de certains ordres, portèrent des plaintes, présentèrent même des requêtes jusqu'en plein consistoire, en faveur des monastèies supprimés par surprise; mais leurs efforts furent vaius. Le pape, aveuglé par
les bonimcs auxquels il accordait nialhcureusemcnt sa confiance, resta sourd à ces demandes, répétant avec vivacité et humeur qtie ces détails étaient du icssoi t de Rasponi, de Fagnani et de Mascambruno , et que cela ne le regardait pas.
Quant à ceux-ci, dés qu'on leur adressait quelques réclamations de ce genre, ils en prenaient fidèlement des notes qu'ils remettaient à mesure à doua Olimpia, vers laquelle des agents subalternes avaient l'art de diriger les solliciteurs.
Au moyen de cette espèce de pressoir administratif, qui commençait dans l'antichambre de dona Olimpia et finissait aux bureaux de la daterie, dirigés par Mascambruno , les coffres de la belle-sœur d'Innocent et ceux du fisc furent comblés d'or, sans préjudice des sommes qui revinrent au sous-da taire, à ses deux acolytes et à leurs nombreux agents.
Le gouvernement pontifical entra en possession de plus de quinze cents couvents, dont on fit la vente à son profit, et dona Olimpia retira près de deux cent mille écus romains, (un million de francs) de cinq cents monastères frauduleusement compris dans la pro-
scriplion légale, mais qui obtinrent d'elle la faveur de se racheter avec l'argent que l'Espagne fournit en cette occasion aux moines d'Italie.
Ces prodigieuses exactions, qui dispensent de faire connaître en détail la quanlilé de celles moins importantes qui se commettaient journellement, devinrent l'objet constant des méditations et des travaux de dona Olimpia. Depuis qu'elle ne pouvait plus prendre une part ostensible aux affaires d'état, tous les efforts de son esprit tendaient à augmenter ses richesses, déjà immenses, pour se tenir prête à ressaisir le pouvoir à temps opportun, donner du poids et de l'importance à sa famille, et se ménager les moyens de conserver l'influence qu'elle avait sous le pontificat de son beau-frère, lois qu'arriverait son successeur.
Cette dernière pensée la dominait sans cesse. Malgré la vitalité extraordinaire d'Innocent , le p^rand nombre de ses années (il avait quatrevinp'ls ans) et la nature de son infirmité, la pierre, rendaient sa fin un événement auquel on s'attendait de jour en jour. Au moindre malaise qu'éprouvait le pape, les ambitions, les espérances et les craintes étaient mises en jeu,
et donaOlimpia, qui éprouvait ces diverses passions à la fois, faisait usage de toutes les ressources de son esprit pour conjurer la tempête qui s'élèverait probablement contre elle à la mort de son beau-frère.
Peu confiante dans l'appui de plusieurs membres du sacré collège dont l'influence n'était pas très-active, elle conçut l'idée de se joindre aux Barberins, qu'elle avait précédemment persécutés. Les cardinaux Antoine et François Barberin étaient successivement rentrés dans une partie de leurs biens ; ils avaient repris une foule de bénéfices qui leur avaient été ravis, et s'étaient enfin rendus utiles au p^ouvernement pontifical par la longue expérience qu'ils en avaient faite sous leur oncle Urbain VIII. Dona Olimpia, loin de s'opposer à leur rentrée aux affaires, les avait favorisés dans leurs projets, tant en traitant souvent avec eux, qu'en faisant valoir leurs talents et leurs services auprès du pape. Cette politique avait le double objet de contre-balanccr l'importance que Pancirole et le cardinal neveu avaient pris à la cour, mais surtout de se préparer dans le sacré collège des partisans prêts à élire un pontife, sinon favorable, au moins
indulgent pourdona Olimpia,en cas de vacance dusaint-siége.
Cette femme avait présents à la pensée les traitements qu'elle avait fait éprouver aux Barberins; mieux que personne elle savait avec quelle rigueur on avait séquestré leurs biens, exigé les comptes de toutes les immenses richesses qu'ils avaient injustement amassées, comment on avait même menacé leur vie ; aussi redoutait-elle un pareil sort.
Mais tandis que le génie infatigable de cette femme s'évertuait ainsi pour reconstituer son pouvoir en eu rassemblant avec une admirable industrie les éléments dispersés, un accident sinistre faillit ruiner ses projets.