PRÉFACE
[ u temps où vivait l'auteur de ce poë- , me ou celui qui Fa revu pour lui } donner la forme sous laquelle nous lie publions, il y avait, parmi les
\ héros de chansons de geste, deux
personnages au moins qui portaient le nom de Doon de Mayence : le preux quiadonnécenoro à la chanson qu'on va lire , et le traître qui joue un si odieux rôle dans celle de Beuve d'Antone ou.de Hanstonne. C'est ce que nous apprennent les deux passages ci-après de notre poème, où le - trouvère avertit ses auditeurs de ne pas confondre le vaillant chevalier avec le félon. Dans le premier de ces passages , il fait ainsi parler son héros :
On m'apele Doon de M aie r ce la granî; Met chen n'est pas Maience dont chantent liauquant, Qui est pris de Hantonne,outre la merflotant; Ains sietjouste le Rim, une eve moult (ruiant.
(V. 3i8jetsuiv.).
ij Préface.
Plus loin, au vers 6650, c'est lui-même qui parle en ces termes :
Segnurs , vous savês bien , et je en sui tous fis.
Que plusors Kalles ot [chà arrier] à Paris,
A Nerbonne la grant ot plusors Aymeris ,
Et à Orenge rot maint Guillaume marchis,
Et si rot maint Doon à Maience jadis.
Chil Do, dont je vous chant, qui chestfet a empris
Contre le roi Kallon et qui s'csLaatis,
Chen ne fu pas chil Do, le traître faillis,
Qui Beuvon de Hantonne cacha de son pais,
Le mari Josiane, la bien feiteau cler vis.
Ains est li anchïen et H premerain vis
Dont la geste sailli des barons de haut pris,
Qui ont sus Sarrazins le bon resne conquis
Tout entour cheste terre, et le riche pals
Oà Dexest hcnourez et proisiés et servis,
Dont il se fait tout lié lassus en paradis.
Pour chen le vous ait dit que n'en soie repris,
Que tel i a de vous qui en estoit pensis.
Les derniers vers du second passage méritent surtout d'être remarqués : l'auteur craint d'être accusé d'ignorance. ou de témérité; il craint que ses auditeurs ou ses lecteurs lui reprochent de manquer au respect que le moyen âge, aussi bien que le siècle d'Auguste (") , accordait à la tradition, et de prêter à un personnage déjà fameux d'autres aventures et un autre caractère que le caractère et les aventures qu'on avait l'habitude de lui attribuer. Cette préoccupation du trouvère
1 . Aut famam sequere, aut sibi convenientia finge, Scnptor, honoratum si forte reponis Achillem, etc.
Horace, Epitre aux Pisons.
Préface. iij
prouve évidemment que le preux Doon dont il chantait les exploits était beaucoup moins célèbre que le traître , que l'implacable persécuteur de Beuve de Hanstonne. D'un autre côté, notre héros jouissait déjà d'une certaine notoriété, puisque nous le trouvons cité comme chef d'une des trois grandes gestes de France dans un poème incontestablement antérieur à celui que nous publions :
N'ot ke .m. gestes en France la garnie :
Dou roi de France est la plus segnorie;
Et Vautre nprls , bien est ârois que je die, Est de Doon à la barbe florie, Cil de Maiance qui tant ot baronie.
(Gerart de Viane, Ms. delà Bibl. Imp. 753$).
Auàsi l'auteur de Doon de Mayence se flattet-il que la plupart de ses auditeurs connaissent le -rang de son personnage dans le vaste Cycle carlovingien :
Bien sceivent II plusor, n'en suipas en doutanche, Qu'il n'eut que .111. iestes u reaume de Franche : Si fu la premeraine de Pépin et de l'ange.
L'autre après, de Garin de Monglane la Franche; Et la ticrche sifu de Doon de Maurice.
Chil nouvel jougUor, par leur outrecuidanche f Et pour leur nouviaus dis, Vont mis en oublianche.
De ces divers rapprochements nous croyons pouvoir conclure que le poëme tel que nous le publions n'est que le remaniement d'une chanson plus ancienne, « mise en oubli par les nouveaux
iv Préface.
jongleurs », mais bien connue de l'auteur de Girart de Viane , qui y fait une allusion évidente.
Nous n'entendons pas dire que cette première rédaction fût d'une très haute antiquité; nous savons que, dans le monde poétique du cycle carlovingien, l'ordre naturel était souvent renversé, et que Doon de Mayence , en sa qualité de chef de famille , a dû yoir le jour bien après ses enfants et ses petits- fils les Aymon de Dor-. donne et les Beuve d'Aigremont , les Ogier, les Renaud et les Girart de Roussillon (»). Mais elle a dû précéder de cent ans au moins la rédaction que nous possédons. Celle-ci, en effet, trahit en vingt endroits la date relativement récente de sa composition. Nous y voyons citées non-seulement les vieilles épopées de Roncevaux, d'Ogier et des quatre fils Aymon , mais encore les dernières venues du Cycle, les chansons de Garin
i. Lors même que ce fait, maintenant bien connu, ne nous serait pas atteste par l'âge des divers poèmes , nous en trouverions de nombreuses preuves dans les trouvères de la seconde et de la troisième époque. Au lieu de distinguer les héros, comme le faisaient les Grecs, par des appellations patronymiques , ils les désignent presque toujours par le nom de leurs enfants : « Milon, qui fut père de Roland » ; « Gauffrey, qui engendra Ogier» Le fils étant devenu célèbre avant le père, l'illustration, au lieu de descendre, remontait. On ne disait pas : Tel père, tel fils, mais : Tel fils, tel père\ témoin le passage suivant, emprunté à notre poème même :
Parmi eux sunt féru aussi comme desvi, Et comme chil dont Dex ot dît et quémandé Que il li meillor fussent et li miex alosê;
As hers qui d'eus issirent fu iKpuis esprouvé , Issi comme li livre le nous ont devisé.
(V, io, 50 j etsuiv).
Préfacé. v
de Monglane , du Chevalier au Cygne et. de PEnfance de Charlemagne. Nous y rencpntrons aussi plus d'une allusion aux légendes bretonnes et aux romans de la Table-Ronde. Le roi Antequin fait jeter sa femme
En une tour moult grant du temps le roi Artu.
L'épée de Garin a été trouvée par Merlin :
Mcslin, quant il vivoit, as Englois l'enseigna; Artus la tint maint jour, qui souvent ïesprouva.
Enfin un batelier delà Meuse demande au jeune Doon s'il est à la poursuite de quelque ennemi d'Arthur :
Vengeris vous Artu, ou qu'aies vous querant ?
La plaisanterie du batelier est d'autant plus significative que tout le passage où elle se trouve paraît imité de Chrétien de Troyes. L'inexpérience de Doolin, qui ne sait pas ce que c'est que de l'argent et qui s'en va mangeant
Char cuite qu'il avoit assis et largement,
Et si se contenoit assis nicheitement ,
Comme chil qui du siècle ne savoit tant ne quant,
ressemble singulièrement à la gaucherie de Perceval venant pour la première fois de quitter sa mère ; et quand notre jeune Doon prend une ville bruyante pour l'enfer, et les hommes oui en sortent pour des démons, il nous rappelle encore
vj Préface.
le futur héros du Saint-Graal se prosternant devant des chevaliers comme devant des anges célestes. Il nous semble donc évident que lepoëme de Doon de Mayence a été révisé à une époque où les romans du Cycle d'Arthur étaient déjà très répandus. Postérieur aux chansons de geste les moins anciennes , postérieur à la plupart des romans de la Table-Ronde, il ne saurait guère dater, au moins sous la forme où nous le trouvons dans notre principal manuscrit , que de la seconde moitié du xnr siècle.
S'ensuit il qu'il soit indigne de notre attention ? Nous ne le pensons pas. Nous croyons , au contraire , que ces tardives révisions ont aussi leur intérêt, et que, si elles n'excitent pas, comme les œuvres primitives, la curiosité du philologue et du critique , elles se recommandent à l'historien de la littérature par les précieux renseignements qu'elles lui fournissent. Les trouvères de la dernière époque font fréquemment allusion aux œuvres de leurs devanciers et de leurs contemporains , soit qu'avant d'introduire un personnage nouveau ils prennent soin d'établir sa parenté avec des héros déjà connus, soit que, pour marquer la place de leurs propres inventions, ils s'efforcent de classer et de coordonner les traditions exploitées avant eux. Ils nous aident ainsi à déterminer la date des poèmes parvenus jusqu'à nous, ou nous révèlent les titres et les sujets de ceux que nous avons perdus ; et leurs essais de classifications ou de généalogies, sans mériter une confiance absolue, deviennent pour nous d'utiles points de repère au milieu du dédale de nos vieilles légendes. Peu de chansons de geste sont aussi
Préface. vij
riches que celle de Doon de Mayence en indications de ce genre.
Ce mérite, en quelque sorte extrinsèque, n'est pas le seul qu'on puisse attribuer à notre poëme. L'intrigue en est conduite avec un certain art, les péripéties convenablement amenées, l'intérêt habilement soutenu, et nous n'hésitons pasà dire que la lecture en est agréable. Nous y avons remarqué plus d'une situation touchante, plus d'un trait ingénieux, plus d'un mot délicat. L'épisode des amours de Doon et de Nicolette est surtout charmant , et La Fontaine , avec peu de changements, en aurait fait un de ses meilleurs contes.
Le poëme se divise en deux parties. La première, qui compte 6,036 vers, est consacrée à la Jeunesse de Doon. La seconde, oui n'en renferme que 5,467, raconte les exploits au héros parvenu à son âge mûr.
De ces deux parties, la première est de beaucoup la plus intéressante , et c'est celle-là surtout que nous entendons louer. Les événements s'y enchaînent avec plus de naturel; l'allure du récit est plus vive et plus franche; on voit que le poète , affranchi de toute contrainte, s'abandonne en toute liberté au tour de son esprit et aux inspirations de son imagination. Nous sommes persuadé que la Jeunesse de Doolin est une ceuvre originale.
Dans la seconde, au contraire, nous trouvons moins de grâce et d'aisance, mais plus de majesté et de grandeur; il y règne çà et là un certain souffle épique qui rappelle de temps en temps les grands poèmes carlovingiens. Pour cette seconde partie notre trouvère a dû avoir sous les
viij Préface.
yeux la rédaction primitive dont nous avons parlé ci-dessus. Nous lisons dans la Jeunesse un passage qui semble confirmer cette hypothèse. Le poëte, décrivant les perfections de Nicplette, la met au-dessus de toutes les femmes, à l'exception d'une seule dont il sera question plus tard :
Tant corn Dex a poveir, à qui trlstout apent,
Ne trouvast on pas femme de si irez bel semblant,
Si sage ne si prens ne si aperchevant,
Plus duite déparier bel et courtoisement,
Fors aue une autre aussi , dont vous orrés avant ;
Mes chele passe tout, vous orrés bien comment.
Ce soin que prend l'auteur de subordonner l'héroïne de la. première partie , Nicolette , à Flandrine, l'héroïne de la seconde, n'indique-t-il pas qu'au moment où il écrivait ces vers il avait sous les yeux la vieille chanson de Doon qu'il se proposait de remanier, et qu'il considérait la Jeunesse seulement comme une introduction à l'œuvre principale ?
Notre trouvère ne s'est nommé nulle part. Sa patrie nous est également inconnue. On pourrait peut-être inférer d'un passage où il fait l'éloge des descendants de Godefroy qu'il] appartenait au nord-est de la France ; mais ce n'est là qu'une pure conjecture, à peine corroborée par l'orthographe picarde de notre principal manuscrit et par la date du lieu où le second a été écrit.
Son œuvre paraît avoir joui pendant longtemps d'une assez grande renommée. On la copie encore sous la forme poétique en 146; (>); mise en prose sans doute à la fin du quinzième