Doon de Maience chanson de geste publiee pour la premiere fois d'apres les manuscrits de Montpellier et de Paris
u temps où vivait l'auteur de ce poème ou celui qui l'a revu pour lui « donner la forme sous laquelle nous !
le publions , il y avait , parmi les héros de chansons de geste, deux personnages au moins qui portaient le nom de Doon de Mayence : le preux qui a donné ce nom à la chanson qu'on va lire , et le traître qui joue i j un si odieux rôle dans celle de Beuve d'Antone ou de Hanstonne. C'est ce que nous apprennent les deux passages ci-après de notre poëme, où le trouvère avertit ses auditeurs de ne pas confondre le vaillant chevalier avec le félon. Dans le premier de ces passages, il fait ainsi parler son, héros : ,
On m'apele Doon de Maience la grant; Met chcn n'est pas Maience dont chantent liauquant, l [ Qui est près de Hantonne, outre la mer flotant; Ains siet joustc le Rim y une eve moult bruiant.
(V. 3183 et suiv.).
Préface. iij
prouve évidemment que le preux Doon dont il chantait les exploits était beaucoup moins célèbre que le traître , que l'implacable persécuteur de Beuve de Hanstonne. D'un autre côté, notre héros jouissait déjà d'une certaine notoriété , puisque nous le trouvons cité comme chef d'une des trois grandes gestes de France dans un poëme incontestablement antérieur à celui que nous publions :
N'ot ke Ail. gestes en France la garnie :
Do a roi de France est la plus segnorie ;
Et Vautre après , bien est droisque je die, Est de Doon à la barbt florie, Cil de Maiance qui tant ot baronie.
(Gerartde Viane, Ms.delaBibl. Imp. 7535).
Aussi l'auteur de Doôn de Mayence se flattet-il que la plupart de ses auditeurs connaissent le rang de son personnage dans le vaste Cycle carlovingien :
Bien secivent li plusor, n'en sui pas en doutanche,
Qu'il n'êut que AU. gestes u riaume de Franche :
Si fu la premeraine de Pépin et de l'ange,
L'autre après, de Garin de Monglane la Franche;
Et la tierche sifu de Doon de Maience.
Chil nouvel jouglêor, par leur outrecuidanche,
Et pour leur nouviaus dis, l'ont mis en oublianche.
De ces divers rapprochements nous croyons pouvoir conclure que le poëme tel que nous le publions n'est que le remaniement d'une chanson plus ancienne, « mise en oubli par les nouveaux
iv Préface.
jongleurs », mais bien connue de l'auteur de Girart de Viane qui y fait une allusion évidente.
Nous n'entendons pas dire que cette première rédaction fût d'une très haute antiquité; nous savons que, dans le monde poétique du cycle carlovingien, Tordre naturel était souvent renversé, et que Doon de Mayence , en sa qualité de chef de famille , a dû voir le jour bien après ses enfants et ses petits-fils les Aymon de Dordonne et les Beuve d'Aigremont, les Ogier, les Renaud et les Girart de Roussillon ('). Mais elle a dû précéder de cent ans au moins la rédaction que nous possédons. Celle-ci, en effet, trahit en vingt endroits la date relativement récente de sa composition. Nous y voyons citées non-seulement les vieilles épopées de Roncevaux, d'Ogier et des quatre fils Aymon, mais encore les dernières venues du Cycle,. les chansons de Garin
i . Lors m£me que ce fait, maintenant bien connu, ne nous serait pas attesté par l'âge des divers poèmes , nous en trouverions de nombreuses preuves dans les trouvères de la seconde et de la troisième époque. Au lieu de distinguer les héros, comme le faisaient les Grecs, par des appellations patronymiques , ils les désignent presque toujours par le nom de leurs enfants : « Milon, qui fut père de Roland » ; « Gauffrey, qui engendra Ogier» Le fils étant devenu célèbre avant le père, l'illustration, au lieu de descendre, temontait. On ne disait pas : Tel père, tel fils, mais : Tel fils, tel père; témoin le passage suivant, emprunté à notre poème même :
Parmi eux sunt feru aussi comme desvé, Et comme chil dont Dex ot dit et quémandé Que il li meillor fussent et li miex alosé;
As hers qui d'eus issirent fu il puis esprouvé , Issi comme li livre U nous ont devisé.
(V. 10, 305 etsuiv).
Préface. v
de Monglane, du Chevalier au Cygne et de l'Enfance de Charlemagne. Nous y rencontrons aussi plus d'une allusion aux légendes bretonnes et aux romans de la Table-Ronde. Le roi Antequin fait jeter sa femme
En une tour moult grant du temps le roi Artu. L'épée de Garin a été trouvée par Merlin :
Meslin, quant il vivoit, as Englois l'enseigna; Artus la tint maint jour, qui souvent l'esprouva.
Enfin un batelier delà Meuse demande au jeune Doon s'il est à la poursuite de quelque ennemi d'Arthur :
Vengerès vous Artu, ou qu'aies vous querant ?
La plaisanterie du batelier est d'autant plus significative que tout le passage où elle se trouve paraît imité de Chrétien de Troyes. L'inexpérience de Doolin, qui ne sait pas ce que c'est que de l'argent et qui s'en va mangeant
Char cuite qu'il avoit assis et largement,
Et si se contenait assis nicheitement ,
Comme chil qui du siècle ne savoit tant ne quant ,
ressemble singulièrement à la gaucherie de Perceval venant pour la première fois de quitter sa mère ; et quand notre jeune Doon prend une ville bruyante pour l'enfer, et les hommes qui en sortent pour des démons, il nous rappelle encore
vj Préface.
le futur héros du Saint-Graal se prosternant devant des chevaliers comme devant des anges célestes. Il nous semble donc évident que le poëme de Doon de Mayence a été révisé à une époque où les romans du Cycle d'Arthur étaient déjà très répandus. Postérieur aux chansons de geste les moins anciennes , postérieur à la plupart des romans de la Table-Ronde, il ne saurait guère dater, au moins sous la forme où nous le trouvons dans notre principal manuscrit , que de la seconde moitié du xm e siècle.
S'ensuit il qu'il soit indigne de notre attention ? Nous ne le pensons pas. Nous croyons, au contraire , que ces tardives révisions ont aussi leur intérêt, et que, si elles n'excitent pas, comme les œuvres primitives, la curiosité du philologue et du critique , elles se recommandent à l'historien delà littérature par les précieux renseignements qu'elles lui fournissent. Les trouvères de la dernière époque font fréquemment allusion aux œuvres de leurs devanciers et de leurs contemporains, soit qu'avant d'introduire un personnage nouveau ils prennent soin d'établir sa parenté avec des héros déjà connus, soit que, pour marquer la place de leurs propres inventions, ils s'efforcent de classer et de coordonner les traditions exploitées avant eux. Ils nous aident ainsi à déterminer la date des poëmes parvenus jusqu'à nous, ou nous révèlent les titres et les sujets de ceux que nous avons perdus ; et leurs essais de classifications ou de généalogies, sans mériter une confiance absolue, deviennent pour nous d'utiles points de repère au milieu du dédale de nos vieilles légendes. Peu de chansons de geste sont aussi
Préface. vij
riches que celle de iDoon de Mayence en indications de ce genre.
Ce mérite, en quelque sorte extrinsèque, n'est pas le seul qu'on puisse attribuer à notre poëme. L'intrigue en est conduite avec un certain art, les péripéties convenablement amenées, l'intérêt haoilementsoutenu,etnous n'hésitons pas à dire que la lecture en est agréable. Nous y avons remarqué plus d'une situation touchante , plus d'un trait ingénieux, plus d'un mot délicat. L'épisode des amours de Doon et de Nicolette est surtout charmant , et La Fontaine , avec peu de changements, en aurait fait un de ses meilleurs contes.
Le poëme se divise en deux parties. La première, qui compte 6,036 vers, est consacrée à la Jeunesse de Doon. La seconde, qui n'en renferme que 5 ,467, raconte les exploits au héros parvenu à son âge mûr.
De ces deux parties, la première est de beaucoup la plus intéressante , et c'est celle-là surtout que nous entendons louer. Les événements s'y enchaînent avec plus de naturel ; l'allure du récit est plus vive et plus franche ; on voit que le poète , affranchi de toute contrainte, s'abandonne en toute liberté au tour de son esprit et aux inspirations de son imagination. Nous sommes persuadé que la Jeunesse de Dooiin est une œuvre originale.
Dans la seconde, au contraire, nous trouvons moins de grâce et d'aisance, mais plus de majesté et de grandeur; il y règne çà et là un certain souffle épique qui rappelle de temps en temps les grands-poêmes carlovmgiens. Pour cette seconde partie notre trouvère a dû avoir sous les
viij Préface.
yeux la rédaction primitive dont nous avons parlé ci-dessus. Nous lisons dans la Jeunesse un passage qui semble confirmer cette hypothèse. Le poëte, décrivant les perfections de Nicolette, la met au-dessus de toutes les femmes, à l'exceplion d'une seule dont il sera question plus tard :
Tant corn Dex a poveir, à qui trestout apent,
Ne trouvast on pas femme de si irez bel semblant,
Si sage ne si preus ne si aperchevant,
Plus duite déparier bel et courtoisement,
Fors cjue une autre aussi, dont vous orrés avant;
Mès chele passe tout, vous orrés bien comment.
Ce soin que prend l'auteur de subordonner Phéroïne de la première partie , Nicolette , à Flandrine, Phéroïne de la seconde, n'indique-t-îl pas qu'au moment où il écrivait ces vers il avait sous les yeux la vieille chanson de Doon qu'il se proposait de remanier, et qu'il considérait la Jeunesse seulement comme une introduction à l'œuvre principale ?
Notre trouvère ne s'est nommé nulle part. Sa patrie nous est également inconnue. On pourrait peut-être inférer d'un passage où il fait l'éloge des descendants de Godefroy qu'il] appartenait au nord-est de la France ; mais ce n'est là qu'une pure conjecture, à peine corroborée par Porthographe picarde de notre principal manuscrit et par la date du lieu où le second a été écrit.
San œuvre paraît avoir joui pendant longtemps d'une assez grande renommée. On la copie encore sous la forme poétique en 1465 ( ! ); mise en prose sans doute à la fin du quinzième
i . Voyez ci-après la notice du manuscrit b.
Préface.
siècle, elle est imprimée, dès Tan i $01, par Antoine Verard, sous ce titre bizarre : La fleur des batailles Doolin de Maïence, etc. ('), avec un prologue plus singulier encore que le titre, où Ton apprend qu'Adam fut le premier noble et devint vilain après sa chute. Il suffit de comparer la table des chapitres placée en tête de cette édition au sommaire qu'on va lire ci-après pour reconnaître que la version en prose imprimée par Verard ne diffère pas, au fond, du récit poétique que nous publions ; elle est seulement moins développée.
Une seconde édition, sans date, publiée à Paris par Alain Lotrian, est intitulée, à en juger par la mention finale ( 2 ) : « Les faictz et gestes du noble chevalier preux et hardy Doolin de Mayence, filz du noble conte Guy de Mayence. » C'est le même texte que celui de Verard, à quelques légères différences près.
Une autre édition, également sans date, donnée par Nicolas Bonfons O), porte pour titre : La fleur des batailles Doolin de Mayence, conte- : nant les merveilleuses prouesses faictes sur le roy Dannemont et sur le roy de Saxonne, pour lors infi- \ délies et Turcs, par Charlemaigne, Doolin et Guerin *
l. La fleur des batailles Doolin de Maience, chevalier preux et hardi, filz du noble et chevalereux Gui, comte de Maïence. Pet. in-fol. goth. — La Bibl. Imp. en possède un exemplaire coté Y 2, 149.
2 L'exemplaire in-4 0 goth. de ce roman que possède la Bibl. Imp. (Y 2. 1 $0) porte un titre faux , ainsi oue le prologue et la table des chapitres, qui appartiennent à un autre roman et ont été sans doute reliés par erreur avec celui-ci.— Le Manuel du Libraire indique une édition d'Alain Lotiian et de Denis Janot (vers i$}o).