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C'était au camp de Krasnoé-Sélo,! à quelques kilomètres de Pétersbourg.
On finissait de dîner au #ess des gardes à cheval. Les jeunes officiers avaient célébré la fête de l’un d’entre eux, et la société était montée à ce joyeux diapason”? qui suit les bons repas. é
Une dernière tournée de vin de Champagne circulait autour de la table. La tente du mess, relevée d’un côté, laissait entrer les derniers rayons d’un beau soleil de juin: il pouvait être neuf heures du soir; la poussière, soulevée tout le jour par les pieds des chevaux et de l'infanterie, redescendait lentement sur la terre, faisant un nimbe d’or au camp tout entier.
Vers le petit théâtre d'été, où la jeunesse se désennuie de son exil militaire, roulaient de nombreuses calèches, emportant les officieïs mariés avec leurs femmes; les petits drochkis, égoïstes, étroits comme un fourreau d’épée, sur lesquels perche un jeune officier, — voiturant le plus souvent un camarade sur ses genoux, faute de place pour l’asseoir à son côté, — prenaient les devants et déposaient leur fardeau sur le perron de la salle de spectacle.
Cette joyeuse file d’équipages roulait incessamment de
mi
l’autre côté de la place; mais la représentation de ce soir-là ne devait pas être! embellie par les casquettes blanches à liséré rouge: MM. les gardes à cheval avaient décidé de clore la soirée au mess. On y était si bien! De larges poti-
5 ches de Chine ventrues laissaient échapper des bouquets en feu d’artifice;?des pyramides de fruits s’entassaientdans les coupes de cristal; les tambours étaient copieusement garnis de bonbons et de fruits confits, — tout officier de dix-huit ans est doublé d’un bébé, amateur de friandi-
10 ses;— de grands massifs d’arbustes à la sombre verdure cachaient les pieux qui soutenaient la tente...; bref, ces jeunes gens, dont beaucoup étaient millionnaires, s'étaient arrangés pour trouver tous les jours au camp un écho de leur riche intérieur citadin, et ils y avaient réussi. D'ail-
15 leurs, quand pour un diner d’amis on se cotise à deux cents francs par tête, c’est bien le moins qu’on dine confortablement.
— Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?6 fredonna le héros de la fête, en se laissant aller ® paresseuse-
20 ment sur sa chaise, pendant qu’on servait le café et les cigares.
Vous êtes ma famille, mes chers amis, ma famille patriotique, ma famille d’été, s'entend, car pour les autres saisons j'ai une autre famille! continuat-il en riant de ce
25 rire gras et satisfait qui dénote une petite, toute petite pointe.
Les camarades lui répondirent par un chœur d’éclats de rire et d’exclamations joyeuses.
— J'ai même une famille pour chaque saison, reprit
30 Pierre Mourief avec la même bonne humeur. J'ai ma famille de Pétersbourg pour l'hiver; ma famille de Kazan!
pour la chasse... l’automne, veux-je dire; ma famille du Ladoga! pour le printemps...
— La saison des nids et des amours! jeta un interlocu-
teur un peu gai.
Le colonel, qui avait assisté au diner, — il était l’ami de toute cette belle jeunesse, — jugea que le moment était venu de se retirer, et recula son siège. Les vieux officiers, au nombre de quatre ou cinq, l’imitèrent.
__ Vous vous en allez, colonel? s’écria Pierre en s’appuyant des deux mains sur la table. C’est une défection! le colonel qui fuit devant l’ennemil... Eh! vous autres, le punch!... cria-t-il en russe aux soldats de service. Présentons l'ennemi au colonel, il n’osera pas abandonner son drapeau.
re J'ai un rendez-vous d’affaires,? dit en souriant le chef du régiment, vous voudrez bien m’excuser®... C’est très sérieux! ajouta-t-il d’un ton si grave, que Pierre et les autres officiers n’insistèrent pas.
Le colonel se retira, serrant toutes les mains et répondant à tous les sourires.
— Qu'il est gentil, le colonel! dit un lieutenant, il s’en va juste à temps pour se faire regretter.
__Parbleu! c’est un homme d’esprit! répondit un capitaine de vingt-cinq ans environ, décoré de la croix de Saint-Georges,‘ et dont la belle figure offrait un mélange très piquant de gravité et de malice. Il a vu que Pierre allait dire des bêtises, et comme il ne veut pas le mettre aux arrêts pour le jour de sa fête...
— Des bêtises, moi? Tu ne me connais pas! riposta Pierre avec une gravité inénarrable.
Tout le mess éclata de rire.
Det
— Des bêtises! Est-ce que c’est une bêtise que d’avoir une famille pour chaque saison? C’est au contraire le moyen de ne jamais vivre seul. Or, le Seigneur a dit à l’homme qu’il n’est pas bon d’être seul...
— Monte sur la table! cria-t-on de toutes parts. Allons, en chaire! nous allons avoir un sermon.
— Non, je ne monterai pas, fit Pierre en secouant la tête; je n'aurais qu’à mettre les pieds dans le punch.
Le punch arrivait flambant, formidable, dans un énorme bassin d’argent aux armes du régiment. Les petits bols de même métal, marqués aux mêmes armes, qui remplaçaient les verres, se rangèrent autour de la coupe magistrale, en corps d’armée bien ordonné.
Pierre prit la grande cuiller et commença à agiter consciencieusement le liquide enflammé.
— Ta famille d'hiver, cela se comprend, dit un officier; la famille de chasse, c’est raisonnable aussi; mais que diable peux-tu faire de ta famille de printemps?
— Est-ce que cela se demande?? fit Pierre avec un ton dé supériorité sans égal.
— Mais encore? insista un autre,
— Je lui fais la cour! jeta triomphalement le jeune offcier. Il n’y a que des femmes. à
Un éclat de rire roula d’un bout à l’autre de la tente et revint sur lui-même.comme une balle violemment lancée contre une muraille. Pierre Mourief ne put conserver son sérieux.
— Sur huit verstes carrées° de terrain, reprit-il, j'ai dixneuf cousines, Il yen a cinq dans la maison à gauche dela
30 route, en arrivant; il y en a trois dans la maison à droite,
deux verstes plus loin; il y en a sept sur larivière* et quatre
au bord du Po dix-neuf. Et vous me demandez à quoi bon ma famille de printemps!
Il haussa les épaules et se remit à faireflamber le punchà
— À laquelle as-tu fait la cour? lui demanda un voisin.
— A toutes! répondit Pierre d’un air vainqueur.
I1 réfléchit un moment et reprit: :
— Non, je n’ai pas fait la cour à l’aînée, parce qu’elle a trente-sept ans, ni à la plus jeune, parce qu’elle a dix-sept mois et demi... Mais j'ai fait la cour à toutes les autres.
— Oh! si tu comptes les bébés... dit son voisin d’un air dédaïgneux.
— Les bébés? sachez, monsieur, qu’il n’y a pire coquette qu’une petite fille de douze ans; et comme elle est censée ignorer les vertus féminines, elle vient vous tirer par votre surtout et vous dit: — Eh bien! cousin, vous ne me faites plus de compliments?
— Accordé! rugit la moitié du mess la plus voisine du punch.
— Mais as-tu réussi près de quelque autre cousine? reprit l'officier à la croix de Saint-Georges, en se rapprochant.
— Réussi?... Hum!... fit Pierre.
Après une seconde de réflexion, il éclata de rire en s’écriant:
— Oh! que oui, j'ai réussi! J'en ai enlevé une!
— Enlevé? Ë
Le capitaine Sourof était devenu très sérieux.
— A quelle époque as-tu fait cette belle équipée? demanda-t-il à Pierre.
— Il ya environ six semaines, * répondit celui-ci: c'était 30
pendant mon dernier congé. G2
“xo
— Et tu ne nous en as jamais parlé? Oh le cachottier! Oh! le mystérieux! Oh! le mauvais camarade! crièrent les jeunes fous en frappant dans leurs mains.
— Voulez-vous savoir mon histoire? demanda Pierre Mourief en reposant sa grande cuiller.
Le punch ne flambait plus que faiblement; les plantons avaient allumé de nombreux candélabres, il faisait clair comme en plein jour.
— Oui! oui! cria-t-on.
Sourof n’avait pas l'air content.
— Pierre, dit-il à demi-voix, pense un peu à ce que tæ* vas faire.
— Oh! monsieur le comte, répondit Pierre avec une gravité d'emprunt, soyez tranquille: on n’offensera pas: vos chastes oreilles
Le comte réprima un geste d'humeur.
— Là! dit Pierre en posant la main sur le bras du jeune capitaine, tu marréteras si tu trouves que je vais trop loin:
— Ah! le bon billet!? s’écria le voisin d’en face.
— Pas si mauvais! fit Pierre d’un air narquois. Vous verrez que c’est lui qui me priera de continuer. Attention! je commence. \
Le punch circula autour de la table, on alluma des'cigares, des cigarettes turques, des paquitos en paille de maïs,” en un mot tout ce qui peut se fumer sous le ciel, et Pierre commença son récit.
— Je ne vous dirai point dans quelle maison vivait la cousine que j'ai enlevée, ni combien elle avait de sœurs;
cela pourrait vous mettre sur la voie, et je préfère laisser peser le soupçon sur cès dix-neuf Grâces ou Muses, à votré choix. Je vous dirai seulement que ma cousine.
‘ Palmyre.…
1 Lie le n’est pas un nom russe! cria une voix.
Disons Clémentine, alors! Li LES
/L Clémentine non plus n’est pas russe! %*
= 1 Raison de plus, riposta Pierre, puisque je ne veux pas vous dire son nom! Ma cousine Clémentine vient d’avoir dix-sept ans,’ et c’est la plus mal élevée d’une famille où toutes les demoiselles sont mal élevées. La cause de cette déplorable éducation est assez singulière. Ma tante Eudoxie, — je vous préviens que ce n’est pas son nom, — ma tante eut pour premier enfant une fille admirablement laide. Désolée de voir cette fleur désagréable
s’épanouir à son foyer,® ‘elle s ’appliqua à l’orner de toutes les vertus qui peuvent embellir une femme. Mais ma tante Prascovie...
— Eudoxie! fit un cornette.
— Virginie! reprit imperturbablement Mourief. Ma tante Virginie n’a pas la main heureuse. Quand il lui arrive de saler des concombres, elle met généralement trop de sel, et quand ce sont des confitures, parfois elle ny met pas assez de sucre. Cette fois, elle traita sa fille somme les concombres, mais à cette différence près5 que s’est du sucre dont elle mit trop. Bref, pour parler clair, alle éleva si bien sa fille aînée, elle lui inculqua tant de
vértus et de perfections, que la chère créature devint in-
tolérable. Sa douceur chrétienne la rendait plus déplaisante que tout le vinaigre d’une conserve... Excusez, mes amis, ces comparaisons culinaires; mais si vous sa-
"à Lu
viez quel culte on professe pour les conserves chez ma tante Pulchérie S. Enfin ma cousine première était si parfaite, que ma tante, au désespoir, déclara que son second enfant, qui se fit beaucoup attendre,! par parenthèse, s’élèverait tout seul. Ainsi en fut-il Ma tante reçut du ciel une jolie collection de filles qui se sont élevées chacune à sa guise, et je vous réponds que, dans la collection, il y en a d’assez curieuses.
-— Peut-on les voir ? fit un officier.
— Non, mon tendre ami.
— Pour de l’argent! insista un autre.
— Pas même gratis! répliqua Pierre. Or ma cousine Clémentine est la plus mal élevée de toutes, — jugez un peu!? Je ne vous citerai qu’un détail, il vous donnera une idée du reste: lorsque à table on présente un entremets de son goût, elle fait servir tout le monde avant elle; puis, au moment où le domestique lui offre le plat, elle passe son doigt rose sur l'extrémité de sa langue de velours ét fait le simulacre de décrire un cercle sur le bord du plat avec son doigt mignon. — «A présent, dit-elle, personne ne peut plus en vouloir, et tout est pour moïl»
— Oh! fit l’assistance scandalisée. |
— Et elle mange tout, car c’est une jolie fourchette£ je vous en réponds. Voilà donc la cousine que j'ai enlevée. Vous me demanderez peut-être pourquoi, — quand dans la collection de mes cousines il y en a d’autres certainement moins mal élevées, même parmi ses sœurs, — pourquoi j'ai préféré celle-là. Mais c’est qu’elle a un avantage: elle est jolie comme un cœur,
— Blonde? dit un curieux.
— Châtain clair, avec des yeux bleus et des cils longs comme ça.
Pierre indiqua son bras jusqu’à la saignée.
— Grande?
— Toute petite, avec des pieds et des mains imperceptibles, une taille fine, — fine comme un ji — et de l’esprit... oh! de l’esprit!
—— Plus que toi? fit le comte Sourof, redevenu de belle humeur.
— Les femmes ont toujours plus d’esprit que les hommes! fit sentencieusement Pierre Mourief. Il y a des hommes qui veulent faire croire le contraire, mais...
Il passa deux ou trois fois son index devant son nez avec un geste négatif fort éloquent. Tout le mess battit des mains. :
— Or, continua le Héros, ma cousine adore l'équitation. Et de fait, elle a raison, car, à cheval, elle est divine. Elle monte un grand diable de cheval, haut comme le cheval du colonel, mais plus maigre; un de ces chevaux secs qui ruent, vous savez? Celui-là ne dément pas les traditions de sa race: il rue à tout propos et sans propos. Il faut voir?
alors Clémentine, perchée sur cette machine fantastique,
s'incliner gracieusement en avant à chaque ruadel Pendant que cette bête de l’Apocalypse* fait feu des quatre pieds,‘ ma cousine a l'air aussi à son aise que si vous offrait une tasse de thé.
= Eh! c’est une maîtresse femme,’ ta cousine! fit observer un ofhcier.
—— Oh! oui, s’écria Pierre, vous le verrez bien. Or, ilya à peu près six semaines, c'était au commencement de mai,
ts
J'étais assis sur un de ces bancs qu’on a dans les jardins,
vous savez? une très longue planche posée à ses deux ex-1
trémités de façon à fléchir sous le poids du corps.. no)
— Oui, une balançoire à mouvement vertical.
— Justement. J'étais assis là-dessus, aidant à ma digestion par un exercice mesuré, me balançant légèrement de bas en haut! et de haut en bas, comme un bonhomme? suspendu à un fil de caoutchouc. rte tombait des chenilles d’un gros arbre qui ombrageait cette balançoire, — je les vois encore, —lorsque j ’entendis un grand fracas de portes vitrées.
— Oh! me dis-je, une vitre cassée!
Je prête l'oreille. Non! la vitre n’était pas cassée. — Sauvé! merci, mon Dieu! pensai-je en reprenant ma cigarette. |
J'avais À peine proféré cette oraison jaculatoire, que j'aperçus un tourbillon blanc qui dégringolait le logg du perron. Il faut vous dire que ce perron est composé de neuf marches si hautes, qu’on se cogne les genoux contre le menton quand on les monte. Jugez un peu s’il est facile de les descendre! Le tourbillon blanc arrive sur le gazon, m’aperçoit, s'arrête effaré, reprend sa course et se jette dans mes bras si fort, que je manque de tomber à la renverse de l’autre côté du banc.
:— Oh! mon cousin, je suis bien malheureuse! me dit Clémentine en plèurant à chaudes larmes.
Je l’avais reçue dans mes bras, je n’osai l'y retenir: les fenêtres de la maison nous regardaient d’un air furibond. Je l’assis sur le banc auprès de moi et je repris ma place. J'avais perdu ma cigarette dans la bagarre:
— Contez-moi vos peines, ma cousine! lui dis-je.
Elle est toujours jolie; maïs, quand elle pleure, elle a quelque chose de particulièrement attrayant.
— Maman me fera mourir de chagrin! me dit-elle en se frottant les yeux de toutes ses forces avec son mouchoir, dont elle avait fait un tout petit tampon, gros comme un déà coudre. Elle ne veut plus que monte Bayard!
— Votre grand cheval? fis-je un peu ne f
— Oui! mon pauvre Bayard, il m'aime tant! Il est si doux! |
Sur ce point, je n’étais pas de lavis de Clémentine, mais je gardai un silence prudent.
— Maman lui en veut,! je ne sais pas pourquoi... Pour me contrarier, je crois. Eh bien! oui, il rue quelquefois; mais qui est-ce qui est parfait?
Je m'inclinai devant cette vérité philosophique.
— Hier, il était de mauvaise humeur; notre juge de paix est venu avec nous à pied jusqu’au bois.
— Je le sais, je vous accompagnais.
— Ah! oui. Eh bien! arrivé au fossé de’sable, Bayard s’est mis à ruer, et le juge de paix a été couvert de poussière. Ah ah! fit Clémentine déjà consolée, en éclatant de rire; mon Dieu, qu’il était drôlel? En a-t-il mangé, du sable! Ça l’empêchera.de parler à ses pauvres paysans, qu’il malmène! Et nlaman est furieuse! Elle dit que Bayard ést une vilaine bête, et qu’il faut lui faire traîner le tonneau... vous savez, le tonneau pour aller chercher de l’eau ‘de source, Ià-bas, dans la vallée ?
— Oui, oui, je sais.
— J'espère bien que lorsqu’on l'attellera il se dépêchera de tout casser et qu’il défoncera le tonneau.
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À PES Anna REA) aan chef flan a]
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Ge | DOSIA
— Maman@ura beatdire,! Bayard n’est pas ne vilaine bête. Et puis, s’il a rué hier, ce n’est pas sa faute... FE
— Ah! ce n’est pas sa faute? fis-je en regardant Clémentine à la dérobée.
CARE Non! dit-elle bravement, c'est moi qui l’ai fait ruer,
Ça m’ amuse; je le lui ai appris. Dr
— Vous avez trouvé un écolier docile, lui dis-je, ne sachant que répondre.
Dont oui, il était peut-être un peu ee de naiïs-
10 sance, mais il est très obéissant.
— Pour cela!?... ajoutai-je.
Clémentine n’y fit pas attention.
— Je le déiesté, ce juge de paix, Fpiteie Savez-vous pourquoi ? è 15 —Non, ma cousine. :
— Eh bien, c’est.un Dtengal C’est pour cela que ma man est si fâchée.
Un petit frisson de jalousie me mordit le cœur. Jusquelà, je n'avais regardé Clémentine que comme une enfant 20 absurde e et charmante; mais l’ombre de ce juge de paix venait de bouleverser mes idées.
tn prétendu pour vous Î ?-lui dis-je " À — Pour moi, ou pour Sophie, ou pour Lucrèce, ou potins (Elle nomma encore quelques sœurs.) C’est un prétendu 25 en général, vous comprenez, mon cou$in4 | L'idée de ce prétendu «en général» était moins ef frayante. Cependant, je ne retrouvai pas ma tranquillité première. Clémentine, tout À fait calmée, avait mis en . branle notre balançoire élastique, et le bout de son 30 mignon, effleurant la terre de temps en temps, no come. muniquait une impulsion plus vive. Machinalement, je
me mis s'à limiter, et pendant un moment nous nous ba-
lançâmes sans mot dire.
— Dites donc, mon cousin? fit tout à coup Clémentine, est:ce qu’on se marie dans les gardes à cheval ?! —\Mais oui, ma cousine, on se marie... certainement! Pas beaucoup, maïs enfin...
Pas beaucoup? répéta Clémentine en fixant sur moi ses jolis yeux bleus encore humides de larmes.
— C'est-à-dire qu’il y a beaucoup d’officièrs qui ne se |
marient pas, ou qui quittent le régiment lors de leur mariage; mais il y à aussi des officiers mariés.
Clémentine continuait à se Balancer; moi aussi. Une grosse chenille tomba sur ses cheveuxA
— Permettez, ma cousine, lui dis-je; vousiavez une chenille sur la tête.
Elle inclinafisa jolie tête vers moi, et je m’efforçai de dégager cette sotte chenille des cheveux frisés et rebelles
oùelle s’accrochait. Ce n’était pas tâche aisée: la maudite
créature rentrait et sortait ses pattes d’une façon si malencontreuse* que j'avais grand’peur de tirer ces beaux chéveux châtains. Mes mains, d’ailleurs, étaient fort maladroites. Je réussis pourtant. |
— Voilà qui est fait,’ ma cousine, lui dis-je.
Je me sentais fort rouge. Elle n’avait pas bronché.
— Merci! dit-elle.
Êt nous recommençâmes à nous balancer.
Je ne sais quel lutin se mélait de nos affaires; —une seconde chenille tomba, cette fois sur l'épaule de Clémentine: Je la saisis sans crier gareg
— Il en pleut donc? dit-elle tranquillement en levant
| jes yeux vers l'arbre. 42
NA AT lui dis-je, mû par une certaine envie de l’entraîner dans les allées désertes et ombragées du vieux jardin.
— Mais non, dit-elle; c’est très amusant de se balancer,
5 S’il tombe des chenilles, vous me les Ôterez.
— Je ne demande pas mieux, ma cousine, répondis-je. . En même temps je touchai la terre du pied, et nous voilà repartis. Hop! hop!
* #Âu bout d’un moment, Clémentine me dit sans lever - 10 les yeux:
—— Est-il vrai, mon cousin, que je sois si méchante ?
— Maïs non... lui répondis-je. Vous êtes seulementun peu... fantasque.
— Maman me dit que je suis détestable, et que per-
xs sonne ne peut m’aimer.
— Oh! par exemple!’ fis-je avec chaleur.
—— Vous m’aimez, vous ? dit-elle ingénument, en plongeant ses yeux droit dans les miens.
— Oui, je vous aime! m’écriai-je tout éperdu.
zo Les chenilles, Bayard, le juge de paix et cette balançoire endiablée m’avaient fait perdre la tête.
— Là! quand je le disais!? fit Clémentine be Eh bien! mon cousin, épousez-moi!
Je vous avoue, mes amis, que, quand je repense à,cette
2$ matinée, je suis absolument honteux de ma sottiseA:
— Il n’y a paë de quoi! dit tranquillement Sourof,
__ Tu trouves,{ toi? Eh bien! je ne suis pas de ton avis, mais j'avais perdu la tête, vous dis-je. . .— Oui, je t'épouserai, chère enfant! m’écriai-je en arrêtant si brusquement
30 le mouvement de notre balançoire, que nous faillimes tomber tous les deux le nez en avant. Je la retins en
LS
passant un bras autour de sa taille; mais elle se dégagea
doucement, posa le pied à terre, et hop! hop!
— Quand ? me dit-elle.
— Quand tu voudras! O Clémentine! comment n’afje pas compris que je t’aimais?
Je lui en débitai comme ça pendant un quart d’heure. Elle m'écoutait tranquillement et souriait d’un air ravi. — Nous irons à Pétersbourg, disait-elle. | — Oui, ma chérie, et au camp... n an
— Au camp? Ce doit être bien amusant!
Un éclat de rire interrompit l’orateur.
— Est-ce de moi, messieurs, ou d’elle que vous riez? fit Pierre en se levant.
Il avait arrosé son récit d’un certain nombre de verres de punch, et ses yeux n’annonçaient pas des dispositions trop pacifiques.
— C'est que je n’entends pas qu’on rie ni de l’un ni de l’autre! continuat-il.
Sourof le tira par la manche.
— C’est du camp que nous rions! lui dit-il. Continue!
— Bon! fit Mourief. C’est que ce n’est pas risible au moins!
— Non, non, va toujours!
— Eh bien! messieurs, nous voil4 fiancés. Seulement, me dit Clémentine, n’en parle pas à maman: tu sais quel est son esprit de contradiction; — nous en parlerons quand il sera temps... Fort bien; mais j'avais oublié que
mon congé allait finir, et que je partais le surlendemain.Q)
— Vous me croirez si vous voulez, mes chers amis, continua Pierre après avoir fait circuler le punch autour de la table: la perspective de ce mariage ne m'’effrayait pas du tout.
— Parbleu! une si jolie femme! fit-on de loin.
— Jolie, oui, mais pas commode... un peu dans le genre de son cheval, qui ruait d’une façon si obéissantel Mais dans ce moment-là je n’y pensais pas. D'ailleurs, c'était l’heure du dîner. Clémentine s’envola, je la suivis. Elle grimpait bien mieux que moi cette espèce d'escalier en casse-cou dont je vous ai parlé, et je ne la retrouvai qu’à table, tirant les oreilles à sa plus jeune sœur, qui poussait des cris de paon.t Ma tante eut beaucoup de peine à rétablir un semblant de calme dans cet intérieur agité par le vent d’une tempête perpétuelle, — au moral, s’entend.? Le silence se fit devant les assiettes pleines de soupe trop grasse, que le cuisinier de ce château fait à la perfection. Ma bonne tante, qui est maigre comme un clou, se délectait.
— Oh! la bonne soupe! disait-elle de temps en temps.
Ma fiancée, d’un air innocent, dégraissait la sienne par petites cuillerées dans l'assiette de son voisin, le prêtre de la paroisse, invité, ce jour-là, à l’occasion de je ne sais quelle fête. Le brave homme ne s’en apercevait pas, absorbé qu’il était dans l’explication épineuse d'un litige clérical. Nous étouffions tous nos rires. Enfin ma tante s’aperçut du manège de sa fille.
— Oh! fi! l'horreur! s’écria-t-elle.
— J'ai fini, maman! répondit ma fiancée en se hâtant d’avaler son potage.
Elle posa sa cuiller sur son assiette et promena sur
l'assemblée un regard satisfait.
Cette conduite aurait dû me donner à réfléchir. Eh bien! non. Je trouvai Clémentine adorable. Elle ne prenait peut-être pas tout à fait assez au sérieux le changement qui s'était fait dans son existence, mais elle était si bien comme cela!
Après dîner, on joua aux gore/ki. Chacun prit sa chacune;?et les couples s’alignèrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n’a pas trouvé de partenaire est chargé de donner le signal et de courir après les autres. Je cherchais Clémentine pour lui donner la main, lorsqu'elle apparut, tenant par le coliier un énorme chien de Terre-Neuve qu’elle adore, et qui s'appelle Pluton.
— Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bête? lui dis-je.
=C’est mon cavalier! répondit-elle en se rangeant avec son chien dans la file des couples.
Pluton s’assit sur sa queue et tira la langue.
— Eh bien, et moi ?
— Vous? fit-elle en me riant au nez. C’est vous qui « brûlerez » ! 5
De fait, j'étais le dernier, et il n’y avait plus de dames. A la grande joie des gens sérieux restés sur le balcon, je pris la tête de la file et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situé derrière moi se sé-
para, et, passant de chaque côté de ma personne, essaya
jeune fille, mais sans beaucoup d’enthousiasme. et le cou-
de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la 30
ple haletant, réunide nouveau, retourna à la queue poux attendre son re e fis de même avec plusieurs autres: c'était Clémentine qu’il me fallait, et j'étais curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais attrapée.
5 Un coup d'œil furtif m’avertit que c'était à elle de courir.! Je frappai dans mes mains: Une, deux, trois! Une boule noire passa à ma droite, un nuage blanc à ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au moment où j'allais l’atteindre.….
10 —Pille, Pluton! cria ma fiancée.
Pluton s’accrocha désespérément aux pans de mon surtout d’uniforme.
je me mis à tournoyer, pensant faire lâcher prise à mon adversaire; mais celui-ci avait coutume de n’obéir
15 qu'à un mot magique dont je n’avais pas le plus léger souvenir. Moitié riant, moitié fâché, je cessai de tournoyer, et je regardai l’assistance. Ils riaient tous à se pâmer.? |
Les jeunes officiers qui écoutaient ce récit ne se fai-
20 saient pas non plus faute de rire.” Pierre, très sérieux, reprit son discours après un court silence.
— Clémentine s’était laissée tomber par terre et riait plus que tous les autres ensemble, Entre deux crises, ma tante, qui n’en pouvait plus,‘ lui criait: Fais donc lâcher
25 Pluton!
— Je ne peux pas!... répondait ma fiancée en riant de plus belle. ;
— Eh bien! lui dis-je, ne vous gênez pas! Quand vous aurez fini...
30 Et je tentai de m’asseoir aussi sur le gazon; maïs Plu. ton, grommelant, me tira si énergiquement, que je fus
obligé de rester debout. Enfin Clémentine reprit son sérieux et dit à $on chien:
— C’est bon, Pluton!
L'animal, docile, desserra les dents et vint se coucher près d'elle. C’est comme ça qu’elle élevait les bêtes.
Les officiers applaudirent vivement à la péroraison de leur camarade. — Après? après? cria-t-on de toutes parts.
Pierre promena sur l’assemblée un regard triomphant etrepritt F
— Il n'y eut pas moyen de parler avec elle ce soir-là, D'ailleurs, je lui gardais un peu rancune du procédé de son chien. J’allai donc me coucher en me promettant de Jui faire entendre raison quand elle serait ma femme,
Le lendemain matin, il n’était pas encore sept heures, j'entendis une pluie de sable, mêlé de fin gravier, tomber contre mes vitres. Je sautai à la fenêtre, je l’ouvris ét j'entendis un éclat de rire s'enfuir au loin sous les grandes allées du vieux jardind Je fus vite habillé et vite arrivé au fond de ce mystérieux fouillis de verdure... Rien!
Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites... Rien!
Ft de temps en temps un rire argentin me défiait à travers les charmilles.
Enfin, comme je commençais à avoir envie de retourner à la maison prendre mon café — car j'étais à jeun, — je vis, entre deux alisiers, le visage mutin de ma jeune fiancée. Je bondis vers elle, et, non Sans me piquer un peu les doigts, je la saisis par la taille. .
Ahl mes amisl... je n'avais pas eu le temps de sentir palpiter son cœur sous ma main, que je reçus... j'en
ur
Lie)
rougirai jusqu’à mon dernier jour... je reçus un maître
Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait ” absolument de gravité. Le comte Sourof souriait d’un air content,
— Ah! ça vous amuse! reprit le héros de la fête. Eh bien! moi, ça ne m’amusa pas. Ce n’est pas gentil, lui dis-je; est-ce qu’un fiancé n’a pas le droit d’attraper sa fiancée quand elle lui fait des’niches ?
— Non! me répondit-elle toute rouge de colère; et, si tu recommences, je le dirai à maman.
— Mais, ma chère, quand nous serons mariés...
— Eh bien! fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n’est pas une raison pour être grossier, quand on est marié! Jeu de main, jeu de vilain!!
Elle me tira la langue, messieurs; elle me tira positivement la langue et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivre. |
J'étais assis depuis cinq minutes dans la salle à manger, devant ma tasse de café à la crème, bien parfumé, et. je savourais avec délices les petits pains au beurre tout chauds qu’on ne fait nulle part aussi bien que chez ma tante... lorsque je vis entrer Clémentine. Nous étions les premiers à cette heure matinale.
Fort grave, encore un peu rouge de sa récente colère, elle s’assit à côté de moi, se fit donner une tasse de café et tira à elle le sucrier. La vieille gouvernante à tête de brebis,? qui a vainement essayé d’éduquer toute cette bande indisciplinée, poussa un soupir, n’essaya pas de
30 protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clémentine
fouillaient dans le sucrier d'argent avec de petits tintes
ments très joyeux; — elle avait mis soigneusement les
pinces de côté, Délibérément, elle jeta un morceau de sucre dans sa tasse, puis, du même air tranquille, un autre morceau dans la mienne.
—- Mais, cousine, lui dis-je, mon café est sucré.
— Ça ne fait rien, répondit-elle sans se troubler; et deux autres morceaux de sucre tombèrent dans mon pauvre café. Elle remplit sa propre tasse jusqu’à la faire déborder, puis tendit le sucrier vide à la gouvernante. Je commençais à deviner son projet.
— Il n’y en a plus! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie.
La pauvre gouvernante poussa un autre soupir — c'était le fond de sa conversation —et sortit avec les clefs.
— Pierre, dit Clémentine, pardonnez-moil!
Je la regardai: elle avait vraiment l’air sérieux,
— Je ne vous en veux pas,! lui répondis-je, à condition que vous né recommencerez pas. |
— Ni vous non plus! fit-elle vivement. Marché fait!
Messieurs, qu’auriez-vous dit à ma place?
— Marché fait! répondis-je.
Elle frappa joyeusement des mains.
— Ah! la bonne vie que nôus allons mener! dit-elle. Quel dommage que vous partiez demain!... Mais vous reviendrez bientôt ?
— Certainement! fis-je avec conviction.
La journée se passa très agréablement. Mes mains avaient de temps en temps des velléités soigneusement réprimées de rôder autour de ma cousine; mais, à cela près, tout alla fort bien. Ma tante ne gronda sa fille que deux ou trois fois; ses autres filles, d’ailleurs, ne lui lais-
sèrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d’elle. Malgré cela, je ne pus échanger une parole en particulier avec Clémentine, qui s’arrangeait toujo pour avoir quelqu’un en tiers! dans nos iron CO
Le lendemain était le jour de mon départ. DXŸle matin, après avoir commandé mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin pour essayer de causer avec ma fiancée, et j’allai me poster sur cette fameuse balançoire;témoin de nos serments.
Je me dandinais depuis un quart d’heure, par désœuvre: ment, lorsqu'elle descendit le terrible perron et vint s’as. seoir auprès de moi. ÿ 2
La circonstantée était solennelle; néanmoins, ma jeuns fiancée toucha la terre du pied comme Antée,? et hop! nous voilà en l’air. |
— Je pars ce soir, lui dis-je en sautillant en mesure sur la planche.
— En effet, répondit-elle sans trop de mélancolie; et quand reviendras-tu ?
— C’est à toi de me le dire, répliquai-je. Tu m’ as défendu de parler à ta mère.
— Oui, fit Clémentine d’un air pensif, sans cesser toutefois de nous balancer; elle ferait de beaux cris si elle saé| vait que je suis Séries Il faut attendre que Liouba soit mariée. ,
Je ne pus retenir une exclamation désolée. Liouba était la fille aînée dont les perfections sans nombre avaient poussé ma pauvre tante à la résolution désespérée de laisser ses enfants s'élever eux-mêmes.
— Liouba! Seigneur Dieu! Autant vaut parler des calendes grecques.
— Tu crois? fit Clémentine d’un air soucieux. Eh bien! Lucrèce, au moins...
Lucrèce avait vingt-trois ans, et son œil gauche regardait son nez depuis le jour de sa naissance,
— Ça n’est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tête.
— Eh bien! quand tu voudras! fit ma fiancée avec une résignation sereine. Tout de suite si tu veux!
Je réfléchis et je me dis qu'avant de faire une démarche aussi importante il fallait bien consulter un peu mes parents.
Non, pas tout de suite, lui répondis-je: on ne traite
pas ces choses-là au pied levé? Tu m ’écriras, — à la caserne des gardes à cheval, tu sais?
— Oui, c’est entendu!
— Et tu vas me laisser partir comme ça, sans un pauvre petit baiser ?
Elle me regarda de travers. re
— Tu m’embrasseras, dit-elle, quand nous aurons baïsé les saintes images.
Cette allusion à la cérémonie de nosifiançailles ne me causa pas toute la j joie que pétasse droit d’en attendre. Néanmoins, je ne fis point la grimace, et je proférai « quelques paroles appropriées à la circonstance. Clémentine
m'écoutait en se balançant, et ce balancement, auquel j je participais sans le vouloir, retirait, je dois l’avouer, un peu de chaleur à mes protestations. Cependant, grâce aux jolis yeux et aux joues roses de ma cousine, je sentais renaître mon éloquence, lorsque Clémentine bondit à
terre, me laissant sur la balançoire, fort interloqué, je l'avouS) Te faillis tomber de la secousse, et, pendant que je reprenais pied, elle était déjà loin.
J'entendis, deux minutes après, les gammes chromatis ques les plus lamentables rouler d’un ‘bout à l’autre du piano sous les doigts de fer de ma fantasque cousine, et je renonçai à l'espoir d’une conversation plus sérieuse, Je me trompais cependant: le ciel me réservait une surprise. Une heure avant le dîner, la maison jouissait zo de la plus douce tranquillité, à ce point que deux ou trois fois la gouvernante inquiète s'était dérangée pour s’assurer qu’il n’était arrivé aucun malheur; je fumais ma cigarette sous la marquise, quand j’entendis des cris aigus retentir à l’étage supérieure.
15 La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant le tumulte par un formidable: — C’est trop fort, à la fin, mademoiselle! j; Ù
Prévoyant une explication de famille, et naturellement doué d’une répugnance instinctive pour ces sortes de
20 choses, je m'éloignaï discrètement et je m'enfoniçai dns les charmilles du vieux jardin. * 4
J'avais fait deux ou trois fois le tour du labyrinthe et je n'avais rencontré que des colimaçons, lorsque j’entendis des pas précipités, des froissements de verdure, et
25 mon nom crié à demi-voix par ma fiancée en personne.
Je m’arrêtai, je criai:— Icil... Et, une minute après, Clémentine, palpitante, se jeta dans mes bras, comme lavant-veille. Mais, craignant un second ne. | m'abstins de la serrer sur mon cœur.
30 — Emmène-moi! dit-elle en fondant en larmes.
Je tirai mon mouchoir de poche, — elle avait perdu le
pe
sien, — et j’essuyai ses yeux.” Peine inutile! elle avait là
deux robinets de fontaine. Quand le mouchoir fut tout à fait mouillé, elle l’étendit sur un buisson pour le faire sécher, et ses larmes s’arrêtèrent d’elles-mêmes.
Nous avions gagné un petit kiosque moisi, qui formait le centre du labyrinthe. C'était une espèce de couvercle porté sur huit colonnes depuis longtemps dévorées par la mousse. Le plâtre tombé par morceaux laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade nom-
breuse de grenouilles, choquées par notre intrusion dans.
leur paisible domaine, sautillait çà et là d’un air menaçant. :
Clémentine, qui n’aimait pas les grenouilles, s’assit à la turque’ sur un des bancs de pierre placés entre les colonnes et ramassa soigneusement ses jupes autour d’elle. Elle avait l’air d’une petite idole hindoue bien gentille, — sans multiplication de bras ni de têtes.
— Qu'est-ce qu’il y a ?? lui dis-je enfin.
— Il y a que ma mère me fera mourir de chagrin! répendit ma cousine en pleurant nouveau.
— Je n’ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur.
Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme. AU:
— Je suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se croisant les bras.
Comment faisait-elle pour garder l’équilibre, c’est ce que je me demande encore.
… — Ma mère a juré de me faire mourir de désespoir!
—Qu'’est-ce qu’elle t’a fait, ma pauvre chérie? lui disq P 39
je en m’asseyant tout près d’elle. (QD)
Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et continua.
— C'est un système! Avant-hier, c'était Bayard; aujourd’hui, c’est Pluton; demain, ce sera toi, probablement! Tous ceux que j'aime! s’écria Clémentine en levant ses yeux indignés vers le petit couvercle en briques moisies qui nous abritait.
L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que médiocrement; mais la fin de la phrase était un heureux correctif, Je témoignai une sorte de reconnaissance par un tendre regard, et Clémentine reprit en hochant la tête avec véhémence:
—Ouil ce matin, ils n’ont pas eu honte d’atteler Bayard au tonneau! Mon noble Bayard à ce méprisable tonneau! Aussi je lui ai fait: Kt! kt! et il a tout défoncé. Je te l’avais bien dit!
Je ne pus garder mon sérieux à l’idée de ce spectacle, dont j'avais été privé grâce à la fâcheuse nécessité de ranger ma valise.! Clémentine, gagnée par mon hilarité,
20 montra ses petites dents blanches dans un éclat de rire
muet, puis reprenant sa gravité et son discours:
— J'avais besoin de me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu’on ferait un autre brancard beaucoup plus long, et qu’alors Bayard aurait beau ruer,* une fois attelé, il ne pourrait plus rien casser... Il n’est pas bête, le cocher! fit-elle en se tournant brusquement vers moi.
— Non, il n’est pas bête! répétai-je d’un air convaincu.
J'étais décidé à dire comme elle.?
— Mais il est méchant, reprit ma fiancée, puisqu'il a
30 trouvé moyen de réduire mon brave Bayard au vil métier
de porteur d’eau! Je voulais donc me venger... Tu sais que je couche dans la chambre de ma sœur Lucrèce ?
— Non, je ne le savais pas.
— Eh bien! c’est la vérité. Or, elle déteste les chiens en général, et mon chien Pluton en particulier. Alors, pendant qu’elle faisait la sieste sur son lit, j’ai été chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons autour des pattes, — il s’ést laissé faire:! il est si bon! c’est un agneau!...
J'avais bien des raisons pour ne pasàdorer cet agneaulà, mais je les gardai pour moi.
— Alors, continua-t-elle, vois-tu d’ici Pluion avec des bottes fourrées, montant l'escalier? Je le tenais par le collier et je lui disais à l'oreille: Tout beaul? Il marchait bien doucement, et nous sommes entrés dans la chambre, Je lui ai montré mon lit. Il a tant d'esprit! il a compris
tout de suite, et il a sauté dessus.’ Ma sœur a un peu.
remué, mais elle ne s’est pas réveillée. C’est ce que je voulais. J’ai tourné la tête de Pluton du côté de la chambre; — ça, par exemplé, ça n’a pas été facile; — je l’ai couché sur l’oreiller, je lui ai passé une camisole, je lui ai jeté un châle sur le corps, et après avoir démailloté ses belles grosses pattes noires, je les ai allongées sur le matelas. Jamais tu n’as vu douceur pareille. Ah! si les gens valaient mon chien, le monde irait bien mieux!
J'acquiesçai d’un signe. Elle continua.
— J'ai donné mes ordres à Pluton et je suis allée m'asseoir près de la fenêtre avec mon ouvrage. Comme Lucrèce ne se réveillait pas, j'ai toussé un peu... Elle ouvre les yeux, se retourne, et tout près d’elle, couché sur mon lit, à ma place, elle voit la figure noire de Pluton
qui ja regardait en tirant la tn SA avait chaud, tu comprends, sous ce châle... Si tu savais comme elle a crié!
Je riais de si bon cœur, que Clémentine devint toute 5 triste. :
— Oui, oui, dit-elle, c’est très drôle, mais elle a appelé maman, qui est venue; on a voulu battre mon Pluton! Il s’est levé, il a déchiré ma camisole, il a grogné, montré les dents, et maman a décidé qu’on l’enverra à la métairie
1o que nous avons à cinquante verstes” d'ici. . L’exil! pauvre Pluton!... Et moi, que vais-je déveniit On rosse Bayard, on crie mon chien, et tu t’en vas!
Rlle recommença de pleurer, et cette fois je ne lui
offris pas de mouchoir: j'étais ému de sa douleur sincère, 15 bien qu’il fût difficile de reconnaître la part qui m'en revenait? entre son cheval et son chien.
Elle sauta à bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu relevée, de crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chaussés d’étroites bottines mordorées, brillaient
20 comme du bronze sur le vieux pavé. 1
— Emmène-moi! dit-elle. Je ne veux pas rester icil
— Mais, ma chériel!... lui dis-je.
— Emmène-moi! dit-elle en frappant de son petit pied doré. L
25 —Je ne puis pas ainsi...
— Enlève-moil on enlève les jeunes filles dans Îles * romans, et on les épouse. Tu m’amèneras à tes parents; ils me connaissent bien! Ton père m'aime beaucoup. Enlève-moil 3o —Mais, ma mignonne...
— Tu ne veux pas? C’est donc que tu ne m'aimes pas!
él
Oh! le monstre, qui a menti! Eh bien! moi, je ne ren- trerai pas dans cette méchante maison où l’on crie toute la journée, où l’on se dispute, où l’on ne m’aime pas... je m'en irail
— Où? lui dis-je. $
Sa colère m’amusait et me touchait à la fois.
Elle mé parut tout à coup grandir d’une coudée; ses yeux lancèrent un éclair, un vrai regard de femme, non d’enfant.
— Là! dit-elle en allongeant le bras vers la rivière qui 10 brillait au soleil, à quelques pas de nous.
Elle avait dit ce mot si sérieusement, que je frissonnai.
— Non, ma chérie! lui dis-je en lui carressant la main bien timidement: non, je ne veux pas.
— Emmène-moi, alors! fit-elle en se tournant vers moi, 15 toute pâle, les yeux gros de larmes.
Ses lèvres avaient l'expression d’un enfant boudeur qui veut qu’on le caresse et qu’on se réconcilie avec lui.
— Eh bien! oui! lui dis-je, à moitié fou...
Cette expression caressante, ces yeux pleins de prière 20 m’avaient ensorcelé.
— Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir?
— Oui, ce soir à huit heures.
— Je t’attendrai au bout du jardin. Pars comme à Vordinaire, et au bout du jardin fais arrêter ton tarantass. 25 Je te rejoindrai. |
Nous n’étions pas loin de Pétersbourg: quelques heures de poste nous en séparaient. Je me dis que je la mènerais chez ma mère, aussitôt arrivé... Le sôrt en était jeté, j'épouserais Clémentine. ° 3a
Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrêta, pré-
tant l’oreille; la cloche sonnait le arte m’envoya un baiser du bout de ses doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des grenouilles.
Je fis une sotte figure pendant le diner. Je n’osais affronter les regards de ma tante, qui me comblait d’attentions et de bons morceaux. Elle eut la bonté prévoyante de faire mettre un poulet rôti dans mon tarantass. L'idée de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa fille m’inspirait des remords au point d’arrêter les bouchées dans ma gorge, ce que voyant, ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de tarte pour souper.
Le regard de ma fiancée suivit joyeusement la tarte, et, audace insigne! elle me cligna de l'œil! Cette jeune fille n'avait pas idée de mes tourments!... Enfin vint le soir, et l'heure du départ. Mon tarantass, attelé de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant devant le perron. Ma tante me bénit; toutes mes cousines me souhaitèrent un bon voyage, je grimpai dans mon équipage, dont, à la surprise générale, je fis lever la capote, malgré la beauté de la soirée; je m’assis, et, — fouette cocher! — je laissai derrière moi la demeure hospitalière envers laquelle je me montrais si ingrat.
Pierre Mourief s’interrompit et promena son regard sur
‘ Je mess. Deux ou trois officiers, vaincus par le nombre
des flacons vidés, sommeillaient placidement; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de son récit.
Le comte Sourof, devenu fort grave, regardait Pierre, dans le blanc des yeux. (
— Je vous ennuie? fit celui-ci d’un air innocent.
— Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.
— Ah! je t’y prends. Vous êtes témoins, messieurs et amis, que c’est Sourof qui m’a dit de continuer; je l’avais prédit! Vous en prenez acte?
— Oui! oui! lui répondit-on de tous côtés. Le jeune comte sourit.
— Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! ditil de bonne grâce. H
Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après avoir mis sa chaise à l’envers pour s’asseoir à califourchon.!
— Je tournai le coin du jardin, suivant qu’il m'avait été ordonné, et je fis arrêter mon équipage. Personne! Un instant je crus que cette proposition d’enlèvement n'avait été qu’une aimable mystification de ma charmante cousine, et je ne saurais dire qu’à cette idée mon cœur éprouvât une douleur bien vive; mais je faisais injufe à Clémentine, Je la vis accourir dans l’allée, un petit paquet à la main: elle ouvrit la porte palissadée? qui donnait sur la route, et, d’un saut, bondit dans la calèche. Je sautai après elle.
— Touche! dis-je à mon postillon, Finnois flegmatique qui s'était endormi sur son siège pendant cette pause.
Quand vous aurez une femme à enlever, mes amis, je vous recommande de prendre un cocher finnois; ces gens-là dorment toujours, ne tournent pas seulement la tête et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez cela aussi bien que moi, et ma recommandation était inutile.
Mon postillon se secoua, secoua aussi les rênes sur le
dos de ses bêtes, fit entendre ün sifflement mélancolique, et nous voilà parti
Dès que je fus remis «d’une alarme si chaude»,! je me tournai vers ma fiancée. Elle ge mit dans les mains son
5 petit paquet.
— Tiens, dit-elle, pose ça quelque part.
— Qu'est-ce que c’est? lui demandai-j -je en palpant des objets ronds; l'enveloppe était un fin mouchoir de batiste noué aux quatre coins.
10 — Ce sont.des provisions de bouche pour la route, me répondit-elle.
Je dénouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clémentine appelait des provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupée en deux et repliée
15 sur elle-même, avec du sel gris au milieu, — et deux oranges.
La situation était si grave, que cette découverte me laissa sérieux.
— J'ai volé les oranges à la femme de charge, dit-elle,
20 et le pain noir à la cuisine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n’ai pas trouvé dans quoi les mettre.
— Ça n'aurait pas été bien commode, lui fis-je observer, et puis nous n’avons pas de pain blanc.
— Oh! fit Clémentine, les confitures, ça se se mange sans
25 pain!
Il n’y avait rien à répondre. Aussi j je gardai le seit
Nous roulions, — pas très vite; les chevaux qui nous traînaient avaient évidemment couru au moins une poste le jour même. Singulier enlèvement! Une jeune fille qui
30 emporte pour tout bagage? un mouchoir de batiste, = et des chevaux qui ne peuvent pas courir!
— Va donc plus vite! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le réveiller.
— Ça ne sepeut pas,! Votre Honneur! répondit-il d’un air ensommeillé, en se tournant à demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la jument dé brancard boite depuis deux ans. Mauvais chevaux, Votre
Honneur, Le 7 Puisqu’ il ny avait rien à faire, je me rassis, dépité.
Clémentine riait:
— C'est très amusant! disait-elle. Comme c’est amusant!
Notez qu’il faisait encore très clair, et que nous croisions à tout moment des paysans qui revenaient du travail. Ils ôtaient leur:chapeau et restaient bouche béante à nous regarder sur le bord de la route. Clémentine leur faisait de petits signes de tête fort bienveillants.
— Mais, ma chère, lui dis-je, tu veux donc qu’on coure après nous ?
— Oh! il n’y a pas de danger! fit-elle en secouant la tête. Pourquoi veux-tu? que ces gens aillent raconter chez nous qt je me promène avec toi sur la route? Et puis, quand îls le diraient, on croirait que c’est une de mes folies. | C'était vrai pourtant! mon excellente tante était si loin dé me soupçonner, que; lui eût-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route de Pétersbourg, elle n’eût pas daigné y attacher d'importance.
Cette pensée m'avait amoindri à mes propres yeux. Nous traversions une forêt peu éloignée de la maison de ma tante: il n’y avait plus de paysans sur la route, le soleil était couché, les rossignols chantaient à plein gosier
zo
dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir ;=— je me sentis plein d’audace, et je résolus de profiter des avantages que me donnait ma situation. LD
— Cher ange!... dis-je à Clémentine en me rapprochant, non sans une infinité de précautions.
Clémentine fouillait dans sa poche avec une inquiétude évidente.
— Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.
— J'ai oublié mon porte- -monnaie! fit-elle avec désespoir.
— C’est un détail. Combien y avait-il dans ton portemonnaie ?
| — Soixante- -quinze kopecks,! répondit-elle en tournant vers moi ses grands yeux pleins de trouble.
— Ce n’est pas une fortune; ma mère te donnera un autre porte-monnaie, lui dis-je par manière de consolation.
— C’est ma tante Mourief qui va être étonnée! s’écria Clémentine en frappant des mains. Quelle surprise! J'adore les surprises.
Ma mère aussi adorait les surprises, mais je nas pas sûr que celle que nous lui préparions fût de son goût. srsat Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma jolie fiancée, et je glissai tout doucement un bras derrière elle. Comme elle se tenait droite, elle ne s’en aperçut pas. J’en profitai pour m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je regardais attentivement ses bagues.
— Ma chère petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux!
— Oh! oui, répondit-elle, tu feras venir Bayard et Pluton, n’est-ce pas? Maman ne te les réfusera pas.
Certes non, ma tante ne‘les refuserait pas, et c’est précisément ce qui me chagriait, car ces deux animaux trop bien dressés m’opposeraient sans aucun doute une rivalité redoutable dans le cœur de ma fiancée. Enfin, je passai outre.
— Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus... Est-ce que tu m'aimes, Clémentine?
— Mais oui! fit-elle avec une sorte de pitié. Voilà déjà deux fois que tu me le demandes. Combien de fois faudrat-il te le dire?
Évidemment, ma cousine et moi, nous n’avions de
commun, en ce moment, que les coussins de notre équi-
page; nous vivions dans deux mondes complètement étrangers l’un à l’autre.
Je me hasardai à brûler mes vaisseaux! J’enlaçai Clé-, mentine de mon bras droit, je l’attirai à moi et j ’appliquai un baïser bien senti sur.ses cheveux... Mais, au moment où mes lèvres touchaient son visage, sa main droite, restée libre malheureusement, s’aplatissait sur le mien avec un bruit si retentissant,? que le Finnois, réveillé en sursaut, se hâta de faire claquer ses rênes sur le dos de son attelage. :
— Clémentine! fis-je irrité, c’est le second!
— Et ce sera comme ça toutes les fois que tu seras impertinent! me répondit-elle avec la vaillantise d’un jeune coq déjà expert dans les combats.
— Mais, que diable! fis-je, fort mécontent, ce n’est pas pour autre chose qu’on se marie! Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait pas enlever! (©)
Clémentine devint ponceau, — honte ou colère, j je n’en sais rien. J'étais extraordinairement ‘monté, et je la regardais d’un air furieux.
— Ah! on ne se fait pas enlever! Ah! c’est pour m’em-
$ brasser que tu m’enlèves! Eh bien! attends! ce ne sera pas long!
Elle avait détaché le tablier du tarantass et se préparait à sauter à terre, au risque de se casser quelque chose: je la retins, non sans peine, ét mes mains, nouées autour de
10 sa taille, — non par tendresse, je vous le jure, mais pour la protéger, — reçurent plus d’une égratignure dans la bagarre. Elle se défendait comme un lionceau en bas Âge, mais avec une vigueur surprenante.
A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin.
15 — Je n’ai que ce que je mérite! fit-elle d’un air sombre. Mais c’est une indignité! Un galant homme ne se conduit pas ainsi! |
J'avais tiré mon mouchoir et j’étanchais les gouttelettes de sang qui venaient à la surface de mes égratignures.
20 Jelui montrai la batiste marbrée de petites taches roses.
— Est-ce que tu crois, dis-je, qu’une demoiselle! bien élevée se conduit ainsi ?
— C'est! bien. fait) répliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours! À
25 — Tous les jours!
— Toutes les fois que tu seras grossier!
— Alors, ma chère, lui dis-je, ce n’est pas la peine de nous marier! Nous pouvons nous querellèr sans cela.
— Bien entendu! Adieu, je m’en vais. Bon voyagel
30 Elle allait sauter... Je la calmai d’un mot. “
— Retourne à la maison, j'ai oublié quelque chose, dis:
je à mon Finnois, que tout ce tapage n'avait réveillé qu’à demi.
Il grogna bien, un peu, mais la promesse d’un rouble? de pourboire donna des ailes à la jument boiteuse, et nous roulâmes. bientôt vers la maison de ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin.
L’angle du jardin apparut ‘bientôt. J’allais déposer Clémentine où je l'avais prise; elle fit un geste négatif,
— Eh bien! dit-elle, que penserait-ôn de moi? Il faut que tu me ramènes au perron.
— Mais on me demandera des explications!
— Dis ce que tu voudras: la vérité, si tu veux!
Elle se rencogna, maussade. Chose très singulière! nous n’étions plus fiancés, et nous n'avions pas cessé de nous tutoyer. À vrai dire) c'était une habitude de nos jeunes ques que nous avions eu beaucoup de peine à perdre: on n’est pas cousins pour rien.
Le tarantass s'arrêta devant le perron, à l’ébahissement général de toute la maisonnée, accourue au bruit des roues. Ma tan dominait toute la famille de sa haute stature, exhaussée de sa maigreur phénoménale.
— Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce #4 ’il y a? s’écria la digne femme bouleversée.
— Ma cousine m'avait fait un bout de conduite,? je vous la ramène.
Clémentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour éviter les reproches de sa mère sur son manque de convenance.
— Elle t'a dérangé de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante; pardonne-lui, c’est une enfant mal élevée.
— Je n’ai rien à lui pardonner, ma tante, répondis-je
de mon mieux: mais il est bien vrai que c’est une enfant. WU
Je repartis aussitôt, plus léger qu’une plume, je m’endormis et n’ouvris plus les yeux jusqu’à Pétersbourg. Vous me demandiez ce que j'avais fait de ma cousine après l'avoir enlevée? Voilà ce que j'en ai fait, et si Platon y trouve à redire, je suis prêt à accepter ses reproches.
Platon était le comte Sourof, qu’on plaisantait souvent de ce prénom, si bien d’accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante. :
— Platon n’y voit rien à redire, répliqua celui-ci, mais ton histoire est excellente, et tu nous as dec amusés. re te vote une plume d’honneur. ——
— Assez bavardé! Des cartes} cria un de ceux qui avaient dormi.
On apporta des cartes et des rafraîchissements. Le reste de la soirée s’écoula comme toutes les soirées!de ce genre. è