‹ Douze ans dans la Haute-EthiopieChapitre 9 sur 27 · I)0[ZI-: ANS DE S1-:J0LU · texte numérisé non relu

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leurs savants confrères en aval, pour donner dorénavant sans conteste le nom de Nil à la jonction du fleuve Bleu et du fleuve Blanc. Par ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote, le Metcha et TAgaw-Médir, compris souvent d'ailleurs sous le nom unique de Gojam, forment au milieu de l'Ethiopie une vaste presqu'île terrestre dessinée par une énorme fissure dont l'Abbaïe arrose le fond.

Au coucher du soleil, nous rejoignîmes le Lidj Dori et nos compagnons, qui nous firent compliment sur la rapidité avec laquelle nous avions accompli notre longue marche; ils n'avaient compté, direntils, nous revoir que le lendemain. Désormais, nous cheminions en pays relevant du Dedjadj Guoscho. Quand même je n'en aurais point été prévenu, je m'en serais aperçu à l'empressement joyeux des habitants, qui accouraient sur notre passage. Nous n'avancions plus qu'à petites journées, sans précaution et en marchant à la débandade; en approchant de leurs villages, nos hommes prenaient congé du Lidj Dori, et nous fûmes bientôt réduits à trois cents lances. Quatre jours après avoir quitté Guiche Abbaïe, nous découvrîmes Dambatcha, où se trouvait le Dedjadj Guoscho, et nous fîmes halte derrière un pli de terrain qui nous masquait la villo.

Ymer-Goualou envoya prévenir le Dedjazmatch de notre arrivée et demander la permission de faire une entrée d'apparat, motivée par la victoire sur Aceni-Deufeusse. Bientôt, ce ne fut plus jusqu'à la ville qu'un va-et-vient continuel : des amis envoyaient à mes compagnons des toges, des ceintures ou des culottes blanches, des pèlerines de guerre ou des sabres à fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des chevaux frais, des boucliers relevés d'ornements en

cuivre ou en vermeil, des selles d'apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser l'éclat do notre petite entrée triomphale. Quant à moi, après m'étre baigné dans un ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches rouges, un pantalon blanc à la mamelouk, une ceinture de soie rayée, et enfin une toge que j'étais loin encore de savoir porter avec aisance. Les chefs se mirent en selle ; les soldats, déposant leurs toges, se rangèrent en masse derrière eux, et nous entrâmes en ville au pas gymnastique, précédés par des trompettes et des joueurs de flûte.

La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et l'arrivée d'un Européen étaient des ai)pàts plus qu'ordinaires pour la curiosité des citadins, partout avides de spectacles ; aussi, se pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l'habitation du Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, formée en demi-cercle, s'arrêta en marquant le pas et en chantant à l'unisson un air militaire. Les chefs mirent pied à terre, prirent le Lidj Dori au milieu d'eux, et, s'avançant à quelques pas du seuil, s'inclinèrent; le jeune prince entra seul chez son père. Un huissier vint aussitôt m'inviter à entrer aussi.

La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras, était pleine de monde; des huissiers maintenaient avec peine un espace libre, afin de permettre au Dedjazmatch, à demi couché sur son alga, dans l'alcôve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la place. On me fit asseoir sur un tapis étendu à terre, à la tète de l'alga; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son père. Bientôt ceux de nos compagnons qui s'étaient distingués à FafTaire contre Aceni para-

durent l'un après l'autre devant l'entrée de la maison, en débitant leur thème de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le nombre des entiemis tués ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui leur avaient été lancées durant le combat. Cette bruyante parade dura longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours à la même place, était à bout de forces, l'envoya chez sa mère.

Il me dit que je devais désirer me reposer et me fit conduire dans une jolie tente dressée à côté de sa maison. Elle était blanche et coquette ; une épaisse couche de joncs frais en recouvrait le sol; un petit alga garni d'un tapis était au fond ; afin de me soustraire aux curieux, deux eunuques gardaient ma porte. Bientôt une suivante de la Waïzoro Sahalou, femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la part de sa maîtresse, demander si je gardais le jeûne et quels étaient les mets que je préférais. Je répondis que je ne jeûnais point, et que tout ce qu'elle daignerait m'envoyer serait bien reçu; et plusieurs de ses suivantes me servirent bientôt un repas parfaitement préparé. Le Prince, à son tour, me fit inviter à venir rompre le jeûne avec lui. Comme j'achevais à peine, je m'excusai ; mais il me fit dire que, dussé-je, malgré l'abstinence rigoureuse qu'ils observaient, demander des viandes à sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis qu'il était mon hôte, qu'en ma compagnie.

On m'attendait pour le Benedicite. Le Prince m'indiqua un tabouret à la tête de son alga ; je sus plus tard que deux personnages jouissaient seuls de cette faveur. Le plus grand silence régna pendant qu'on mangeait; les causeries à demi-voix s'établirent dès qu'on servit l'hydromel, et se prolongèrent durant une

couple d'heures. Les restes de la table furent distribués par jointées à de nombreux soldats qui, debout, avaient assisté au repas ; quelques-uns étaient en loques ; ils reçurent cette pitance en s'inclinant et la dévorèrent sur place. Assister ainsi au repas du maître, est pour ces hommes une grande marque de faveur ; on les appelle compains ou commensaux; ils ont l'espoir de gagner un jour par leurs services le droit de s'asseoir à cette même table, et de devenir ainsi les compagnons ou comités du Prince, dans l'acception usitée au Moyen-Age. Enfin, un prêtre se leva et dit les grâces ; les femmes du service de l'hydromel enlevèrent leurs amphores vides ; on emporta la table , et l'huissier fit évacuer la maison, à l'exception de quelques convives favoris, formant le cercle intime. Les pages prennent alors le service; un huissier reste à l'intérieur, mais chargé seulement de la porte ; une femme de confiance tient l'amphore d'hydromel qu'elle ne verse plus que pour la soif du maître ou de ceux à qui il accorde nominativement un pareil honneur. La conversation devient familière, les rangs sont oubliés, et d'ordinaire règne la plus franche gaîté.

Malgré un certain désordre apparent, les repas sont conduits d'après une étiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications légères, imprimées par les hal)itudes particulières du maître. Prendre sa nourriture est pour l'Éthiopien une grosse affaire, et, comme nous aurons occasion de le voir dans la suite, de la façon dont il envisage tout ce qui peut y avoir trait, résultent les coutumes, les usages, les mœurs de son })ays et leur identité ou leur analogie avec ceux de la Judée, de la Grèce antique et du moyen-âge en Europe.

Mon drogman fut mandé; je devins naturellement le centre de l'attention. Mais, avec son tact parfait, le

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Prince maintint dans de justes bornes la curiosité des assistants. On se sépara vers dix heures. La nuit était très-belle; je fis relever le rideau de ma tente et je songeais aux incidents de la journée, lorsque je fus distrait par le bruit que faisait l'eunuque pour écarter un intrus. Je levai la consigne. C'était un clerc, qui, me voyant prolonger ma veillée, venait me tenir compagnie. Il disait avoir été à Jérusalem et parlait un peu l'arabe, circonstance à laquelle il devait sa récente entrée en faveur, le Prince ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman particulier. Il était du reste intelligent, causeur infotigable, et prétendait, vis-à-vis de ses compatriotes connaître, parfaitement les mœurs, la langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre autres choses, s'il serait facile de se procurer une belle peau de lion; il me ditqu'elles étaient fort rares, réservées aux grands seigneurs, et d'un prix élevé. Ma tente était tellement près de la maison du Dedjazmatch qu'il put nous entendre; il fit appeler mon interlocuteur, et quelques instants après un page m'apporta ce message :

« Je ne suis pas riche comme les princes de ton )) pays, mais cette fois, du moins, je peux te satisfaire. » Je viens de recevoir du roi d'Innarya trois peaux de » lion en présent; je t'en envoie une, parce que je veux )) que ton premier sommeil chez moi soit celui d'un y> hôte dont le premier désir a été satisfait. »

Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette attention, le page revint avec deux autres peaux.

— Tu sais peut-être, me faisait dire le Prince,

qu'une pèlerine en peau de lion est une décoration

-recherchée par nos cavaliers les plus intrépides; les

miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je

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te les envoie toutes les trois, afin qu'au jour tu puisses prendre pour toi la plus belle.

Je fis mettre les trois peaux l'une sur l'autre, et je m'en<lormis dessus. Le matin, j'allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit à rire en apprenant quel usage j'avais fait de son présent.

— Vous devez être bien braves dans votre pays, me dit-il, puisque vous faites litière de ce qui est la décoration de nos plus A^aillants; mais puisque les trois peaux de lion sont entrées chez toi, le mieux est que tu les gardes, ne fût-ce que pour t'épargner l'embarras du choix.

Et faisant allusion à l'indiscrétion de son clerc, il ajouta avec bienveillance :

— Ne trouve pas mauvais que le clerc m'ait appris ce que tu désirais avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel m'apprendront les souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits me révéleront ceux que tu feras en rêve.

Je retrouvai auprès de lui le Blata-Filfîlo et Ymer- Sahalou, auxquels il m'avait présenté lors de ma première visite à son camp. Le premier était toujours grave, digne et d'une humeur doucement narquoise; Fautre, joyeux et pétulant en paroles comme en gestes. Tous deux recherchèrent mon amitié. Ymer-Sahalou s'exaltant disait au Prince :

— Que Monseigneur assure à Mikaël (1) qu'Ymer est ici pour lui comphure. Je lui offre à prendre dans tout ce que j'ai; qu'il choisisse, et par Notre-Dame, ce ({u'il me laissera aura pour moi un nouveau prix !

— Holà! mon gendre, disait Filfilo, avant de

(1) C'était de mes noms celui que j'avais pris, comme étant familier aux ÉHiiupicns.

jeter tout ce que tu possèdes à la tète des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.

Et, s' adressant à moi :

— Trouve-t-on dans ton pays des écervelés comme cela? Ne te fie pas à ce gazouillard dont le cheval et la langue s'emportent à tout propos. Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikaël, tu m'as l'air raisonnable, et tu n ajouteras foi ici qu'à la bienveillance de notre Seigneur; elle est déjà telle pour toi, que pour lui faire notre cour, chacun s'évertue à te prouver du dévouement.

— Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée (1)1 reprenait Ymer, est-ce que Monseigneur ne congédiera pas ce pronostiqueur? Fâcheux beau -père! Ah! pourquoi sa fille était-elle si jolie? Tiens, Mikaël, n'épouse qu'une orpheline; c'est un conseil d'ami que je te donne.

Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises; c'étaient des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes s'aimaient sincèrement.

L'armée du Dedjadj Guoscho était dispersée dans les fiefs ; il n'avait auprès de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice; ce qui entretenait une grande animation à Dambatcha.

(1) Un cavalier pénétra dans l'asile de Martela Mariam, en Gojam, malgré la défense de l'abbé, et il en sortait après avoir commis quelque acte de violence, lorsque son cheval s'abattit sous lui et lui cassa la jambe. Il dit à ceux qui le relevèrent, qu'au moment de l'accident, la Sainte-Vierge (à laquelle était dédiée l'église de l'asile) lui était apparue dans les nuages avec un visage courroucé. Ue peuple y vit un miracle, et l'église est connue aujourd'hui sous la vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée.

La femme du Dedjazmatch envoyait deux ou trois fois par jour s'informer de mes besoins; elle manifesta le désir de me recevoir chez elle. Le Prince me fit sonder à ce sujet, mais je crus devoir montrer beaucoup de réserve; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je voulais, autant que possible, me tenir à lécart de la vie intime de mes hôtes. Le Prince fit dire à sa femme de ne point insister; et je n'eus pas lieu de m'apercevoir que mon refus ait causé du dépit à la Waïzoro, qui se préoccupa, comme avant, de pom^voir assidûment à mon bien-être. Elle disait que, me voyant seul, loin de ma mère et de mes sœurs, elle devait, par ses soins, les remplacer auprès de moi et me tenir lieu de famille, parce qu'une femme seulement sait pourvoir avec intelligence aux détails de la vie matérielle. En effet, elle s'imposa cette tâche, dont elle s'acquitta toujours de la façon la plus convenable et la plus délicate.

Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier ; je l'accompagnai, monté sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda si dans mon pays on aimait les mules qui vont l'amble ; il en montait une lui-même fort belle. Je répondis qu'en France l'homme de guerre ne montait que le cheval; qu'on laissait la mule pour le bât. Sans faire attention à ce qu'il pouvait y avoir, dans ma réponse, de peu aimable pour lui, le Prince se contenta de dire :

— Ici, l'on préfère réserver l'ardeur des chevaux pour Le moment du combat, et monter des mules pour voyager sûrement dans notre pays montagneux. Mais peut-être ignores -tu ce que c'est quune bonne mule.

Il se fit donner la mule d'un de ses suivants et m'offrit la sienne. Elle était si bien dressée que, tout

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en allant rapidement, on eût pu tenir, sans le répandre, un verre plein d'eau; selon l'expression éthiopienne, elle cheminait comme l'onde. Comme je louais les qualités de ma nouvelle monture :

— Garde-la, me dit le Prince; elle te permetra de m'accompagner avec moins de fatigue.

De retour de la chasse, je fis remettre à un des écuyers le harnais de ma mule; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois il ne m'était pas désagréable de faire usage d'une selle qui lui avait servi doux ou trois fois. Elle était en maroquin rouge, brodée en soie bleue et couverte de prétintailles en cuir vert, rehaussées de clinquant; une longue housse écarlate servait à la recouvrir quand le cavalier mettait pied à terre. En me donnant ce harnais, le Prince me conférait une sorte de distinction, car les chefs d'un rang élevé en avaient seuls de pareils. Depuis la chute de TEmpire, les insignes honorifiques ont perdu en partie de leur valeur, à cause du nombre de Polémarques indépendants s' attribuant le droit de les conférer; néanmoins, à mon arrivée dans le Gojam, on ftiisait encore grand cas d'un semblable harnais.

Je passai ainsi quelques semaines à m'oublier agréablement, partageant mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec le Prince, Ymer- Sahalou et son beau-père, et, chaque jour, je sentais croître mon affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch réunissait des notables curieux d'assister à nos conversations. Je les entretenais des mœurs, des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les autres nations ; je leur parlais de nos armées, de nos grandes guerres; je leur apprenais que Jérusalem n'était qu'à moitié chemin de la France, et que cependant ma qualité de Français me protégeait depuis notre territoire

jusqu'au Sennaar et jusqu'à Moussawa; je leur expliquais à quel point les forces des puissances chrétiennes de l'Europe étaient supérieures à celles de Tlslamisme et de l'Asie entière. Ils me répondaient :

— Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous assuraient le contraire; mais il doit en être comme tu dis ; les paroles du Livre n'annoncentelles pas que les enfants de la Croix domineront le monde?

Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez eux et ce que je leur racontais de mon pays ; quant au Prince, il me questionnait sans fin sur l'Europe et de la façon la plus intelligente. Ces échanges d'idées tendaient à modifier le jour sous lequel on me regardait ; les égards qu'on ne m'avait témoignés jusque là que par déférence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie personnelle.

Cependant, je dus me préoccuper d'atteindre l'Innarya, but de mon voyage; la saison s'avançait, l'Abbaïe allait devenir infranchissable, et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre des informations auprès des trafiquants musulmans, fort nombreux à Dambatcha, où, de même qu'àGrondar, ils habitent un quartier séparé de la ville ; beaucoup d'entre eux fréquentaient les marchés du Gouderou, du Libcn, du Horro et de l'Innarya ; les plus aventureux poussaient même leur trafic au delà. Le Prince fut informé de mes démarches, et me dit un soir, après souper :

— Je crains, Mikaël, que la vie que tu mènes ici ne te soit à charge.

Je lui réi)ondis que je ne manquais de rien, que mon séjour m'était agréable, et qu'à mon retour de

rinnarya j'espérais, s'il le trouvait bon, m'arrêter plus longtemps auprès de lui.

Le lendemain matin, je fus surpris d'être appelé à l'heure qu'il consacrait d'ordinaire à l'expédition des affaires. Le Blata-Filfilo, Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j'avais le plus de rapports, se trouvaient auprès de lui. Mon drogman ne fut pas admis ; on envoya quérir le clerc, et dès qu'il parut, le Dedjazmatch rompit enfin un silence qui me pesait.

— Mikaèl, me dit-il, tu es entré chez nous sous d'heureux auspices, le sage Lik Atskou m'ayant dit du bien de toi. Les hommes du Gojam n'avaient jamais vu un homme de ta race ; tu as excité leur intérêt, et mes familiers te diront que, depuis ton arrivée, si j'ai hâte de terminer l'expédition journalière des affaires, c'est pour causer avec toi. On dit chez nous que l'affection naît de l'habitude. Nous espérions d'autant plus que tu te laisserais aller à ce sentiment, que nous te sommes frères par la foi chrétienne; nous avons tâché, selon nos moyens, de rendre heureux ton séjour, et nous nous habituions à l'idée de sa durée. Mais voilà que déjà tu songes à te séparer de nous, non pour regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens grossiers, ignorants, sanguinaires, où tu n'as aucun protecteur. Je ne cherche pas, en t'alarmant, à te détourner de ton voyage; mais il est plus d'une façon de l'entreprendre, et celle que tu as choisie nous paraît la moins prudente. Qui peut prévoir les impressions que ta vue fera naître chez ces Gallas ? Ils sont dans toute l'obscurité du paganisme; on dit même qu'ils pratiquent quelquefois le sacrifice humain. Ces trafiquants musulmans auxquels tu veux te joindre te trahiront à la première occasion; et quand cela ne serait pas, ta manière d'être est inconciliable avec

celle de ces hommes frappés à nos yeux d'infamie, ne fût-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es venu de si loin, dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de notre pays? Tu ne nous connais pas; c'est à peine si tu as bu à nos sources, et tu ne parles pas encore notre langue, et la tienne nous est inconnue. Moi qui serais ton père par mon âge, je suis encore trop jeune et trop absorbé par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos pays une connaissance complète. Mais voici Filfîlo, qui a vécu plus que moi, et qui sait davantage ; il te dira si nous manquons d'hommes instruits que nous consultons comme des maîtres. Je n'ai qu'à ordonner, et des théologiens, des légistes, des historiens, des hommes sages connaissant les légendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays, viendront s'entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les choses de notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations, nous accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgré tout, le désir de visiter les Gallas continue à te préoccuper, sache que nous poursuivons leur réduction, et qu'il est possible qu'avant peu notre armée passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance, j'ai vécu parmi eux; je parle leur langue, et j'ai conservé des relations amicales avec plusieurs de leurs notables à qui je pourrai te recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans les circonstances actuelles? Toi-même, plus tard, tu ne manquerais pas de me juger sévèrement. Consulte-toi Jbien , Mikaël; tu dois sentir que tu as nos sympathies. Prends garde d'abuser de cette laveur de Dieu, en t'éloignant imprudemment d'amis qu'il te donne si loin de ton pays. Très-touché de ces paroles, je répondis au Dodjazniatcli" qu'en quittant famille et patrie i)our voyager^

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