‹ Douze effigies d'artistesChapitre 2 sur 5 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

Xavier HAVERMANS, Editeur Rue des Comédiens, 12.

Cet ouvrage a été tiré à trois cents exemplaires, numérotés de 1 à 300

Le peintre Paul BLIECK, d’après son portrait dessiné par Prosper Colmant

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Paul Blieck

E peintre Paul-Georges Blieck, qu’on enterra l’autre semaine à Schaerbeek, était un des artistes les mieux doués de notre jeune école de paysage ; il avait en lui l’étoffe d’un grand maître. La génération actuelle ne le connaissait pas, et les amateurs seuls se rappelaient avoir vu de lui, naguère, des toiles remarquables autour desquelles la renommée naissante avait fait quelque bruit. Paul Blieck avait été, il y a quelques douze ans, un des fondateurs du Voorwaerts, cercle dont furent, dès le début, Eugène Laermans, Victor Gilsoul, Alfred Verhaeren, Jean Gouweloos, Henri Ottevaere, Prosper Colmant, Ernest Hoorickx, d’autres encore non moins connus aujourd’hui.

A toutes les expositions annuelles de cette Société fameuse et défunte, Blieck figura avec des œuvres superbes, d’une couleur puissante et qui, interprétant des sites brabançons, donnaient la sensation de la poésie rustique, solide et mélancolique de notre province pittoresque. C’était peint

avec solidité, avec une fougue qui révélaient une conviction enthousiaste et un emballement ému devant la nature patriale.

Rarement on avait vu une facture à la fois si ferme et si spirituelle; aussi la notoriété alla-t-elle tout de suite à ce jeune peintre de vingt ans, dont les maîtres d’alors admiraient sans réserve le talent précoce et définitif. Victor Gilsoul qui connaissait à ce moment sa plus belle, sa plus sereine et sa plus originale période de production. — sa Fête au château, son enchanteresse Rentrée au château, son Harmonie automnale datent de ce temps-là, — Victor Gilsoul ne savait assez exprimer sa surprise et ne tarissait pas d’éloges à l’adresse de Paul Blieck.

Je me souviens même d’un mot typique et édifiant que me disait Gilsoul au cours d’un entretien où il me confiait, avec beaucoup de franchise, ses pensées et ses opinions sur ses plus proches contemporains : “ Paul Blieck, c’est le seul dont j’aie peur! En voilà un qui ira loin.„ Hélas ! il n’a pas dû craindre longtemps ce rival, et le vaillant artiste qui s’exprimait ainsi doit être le tout premier à le regretter. Les succès de Paul Blieck n’eurent pas de lendemain ; il tomba malade à l’instant où le Voorwaerts fut dissous et, malgré tout le désir qu’il en avait, il ne put adhérer à la fondation du cercle Pour l’Art, devenu le groupement d’une fraction de la société disparue.

Depuis lors, Paul Blieck vécut loin du monde et ne fit plus parler de lui. Dans les cénacles d’art on se rappelait sa prometteuse personnalité et il arrivait qu’on s’entretenait longuement de lui. Certains le traitaient de paresseux; d’autres, plus absolus, déclaraient que sa retraite ne devait

pas surprendre, qu’elle était fatale, un artiste qui renonce à la lutte ne possédant pas le feu sacré... Pauvre Paul Blieck ! Combien son absence des expositions officielles ou autres souleva des réflexions cruelles et amères! D’aucuns affirmaient même que ce peintre était un bourgeois et que si ses toiles se recommandaient par quelques qualités, il ne les devait pas, ces qualités, à une vocation bien déterminée : Tout au plus était-il un excellent amateur! “ Paul Blieck? Un raté, un bonhomme manquant de conviction... Il est fini. S’il avait quelque chose dans le ventre, il ne resterait pas inactif et tiendrait à prouver qu’il est quelqu’un !... „

C’était là le sentiment presque unanime. J’entendis souvent de ces discours et j’étais d’avis, sans me montrer aussi sévère que mes camarades, que le peintre n’était guère enthousiaste de sa carrière et aimait peu le travail. Il m’arrivait parfois de rencontrer Paul Blieck. C’était un garçon de petite taille, nerveux, élégant, la figure mince coupée par une moustache brune qu’ombrait un nez long, aquilin, accentuant davantage le maigre aspect du masque très mobile. Des yeux vifs, observateurs, un peu mystérieux. Je me plaisais en sa société, car il avait de l’esprit, un humour que ses familiers prisaient fort...

Chose singulière, l’artiste ne m’entretenait jamais d’art. Cela me surprenait. Non seulement il ne peignait plus, mais il ne se préoccupait point de ceux qui peignaient encore et qui embellissaient leur propre destinée. Je lui disais alors ma surprise et mon regret de ne plus rien voir de lui, de chercher en vain aux cimaises des expositions, sa signature dans le coin de quelque toile inédite. Il me regardait, et dans ses prunelles je lisais un indéfinissable

désenchantement, dont aujourd’hui je sonde toute la morbidesse, toute la violence,

— Que veux-tu, mon cher ami, répondait le pauvre garçon, on ne fait pas ce qu’on veut. Je ne suis pas bien : une affection tenace qui exige des soins incessants,,.

Il était un peu pâle. Mais je hochais la tête, estimant que ce n’était pas une raison suffisante pour soumettre ses brosses à un chômage perpétuel. Je reprenais :

— Mon vieux, quand on possède un talent comme le tien, on n’a pas le droit de ne rien faire. Tu nous dois des oeuvres. Il est permis à ceux qui t'affectionnent d’exiger cela de toi.

— Tu dis vrai. Il faut cependant que je me soigne. Quand j’aurai fini de m’occuper de moi-même, je recommencerai à m’occuper de la nature... Et puis, si je ne peins plus, ne crois pas pour cela que le peintre sommeille... Contempler, lire dans le ciel et la campagne, c’est encore étudier, c’est encore une leçon de couleurs... Dès que je pourrai reprendre ma toile et mon pliant, tu constateras, j’espère, que je suis toujours le même.

— Je souhaite que ce soit le plus tôt possible. Et je ne suis pas le seul.

Il me quittait après m’avoir serré la main, les pommettes un peu enfiévrées, les yeux humides.

Les années passaient. Paul Blieck avait définitivement renoncé à la peinture. Il était complètement oublié. Personne ne savait la véritable cause de l’isolement où se tenait l’artiste; et si nous l’avions sue, cette cause, notre cœur trop indifférent se fût empli soudain d’une immense pitié poiu* le pauvre artiste que tous accusaient gratuite-

PAUL BLIECK. — Seule.

ment de paresse. Non, il ne travaillait plus : mais le travail lui était devenu impossible. On le croyait atteint d’une maladie anodine, d'une souffrance bénigne, alors qu’une affection de la moelle épinière faisait de ses jours un véritable martyre.

Par pudeur, Paul Blieck cachait à tous la vérité, donnait à ceux qui l’interrogeaint le change sur le véritable caractère de sa douleur physique et morale. Ame sublime! Nul ne devina jamais, ne sonda jamais la profondeur de son accablement. Et toutes les fois qu’un de ses anciens compagnons de lutte lui reprochait, au hasard des rencontres, son inaction, la grève obstinée de son pinceau, Blieck devait sentir à chacune de ces paroles cruelles et involontairement assassines, comme des coups affreux lui percer la poitrine.

Mais le peintre se taisait, comme accablé sous le poids de ces reproches dont ses confrères ne devinaient pas l’injustice... Pour se consoler, il se hâtait de rentrer chez lui, afin de revoir longuement, affreusement, les unes après les autres, ses toiles de jadis, et toutes ces esquisses emballées qu’il avait multipliées naguère dans l’espoir d’y trouver un jour la soirnce abondante de grandes œuvres qui ne naîtraient jamais...

Cette contemplation le plongeait dans une tristesse amère, car nul plus que lui n’a aimé son art. Il essayait de reprendre sa palette, cette vieille amie délaissée malgré la passion grandissante qu’il ressentait poiu* elle. Une poussière épaisse recouvrait d’une sorte de crêpe ses couleurs desséchées... Tenaillé par la navrance, Blieck devait s’asseoir. Les reins, sans cesse, lui causaient un mal mordant; toujoiurs courbatmré, il lui était impossible d’entreprendre

une simple pochade. Et Paul Blieck avait perdu l’espoir de connaître encore la joie de parcourir de nouveau les champs du pays de dilection, de planter son chevalet dans un coin brabançon pittoresque et de piocher du matin au crépuscule dans la lumière plus ou moins douce ou éclatante du soleil.

Je vis l’artiste pour la dernière fois il y a deux ans. C’était sur la plate-forme d’un tram qui le reconduisait chez lui. Il venait de faire une promenade et m’assurait qu’il se portait mieux. Bientôt il aurait fini de bouder à la besogne... Hélas ! une semaine après il se mettait au lit, définitivement terrassé par le mal implacable. Il ne se leva point durant deux années entières; sa souffrance était si horrible que, pour ne pas voir ses traits creusés, ravinés, et ses yeux hagards, sa mère n’osait plus entrer dans la chambre où il criait sans cesse. Elle restait à pleurer, à prier dans une chambre voisine...

Il y a quelques jours un mieux fut constaté dans l’état de Paul Blieck; bientôt même il put se lever. C’était miraculeux... Un matin, il sortit sans aide et s’achemina vers le parc de Laeken, dont les majestueuses pelouses montraient les taches d’or bruyantes, tourbillonnantes des feuilles mortes que le vent faisait se pourchasser sur le gazon. Longtemps le peintre contempla les splendeurs automnales des futaies et des frondaisons et son regard de coloriste parut s’emplir de toute cette harmonie qui séduisait et transportait en même temps tous ses sens d’artiste convaincu et ému. Il rentra chez lui, se coucha, s’endormit et trouva en faisant un merveilleux rêve de beauté, le sommeil éternel.

La dernière heure de sa vie aura été la plus radieuse ; et la nouvelle de sa mort sans secousse, presque lénifiante, aura adouci la peine, l’affliction de ceux qui souvent, implacables comme l’est l’homme en possession de la santé, furent sans s’en douter pour Paul Blieck des juges cruels.

Lundi, Il novembre içoi.

Hlexandre Hannotiau

[a mort d’un artiste produit toujours sur nous une sensation vive. Sans même le connaître, nous pleurons sa fin et nous regrettons que son départ ravisse à notre admiration les œuvres que concevait son esprit, que mûrissait son idéal et dont la réalisation allait nous procurer des jouissances nouvelles en agrandissant sa notoriété ou en établissant sûrement sa gloire.

Le décès d’Alexandre Hannotiau est poiu* nous plus pénible parce que nous étions lié avec lui de longue date et que nous le voyions souvent. Peu de peintres ont eu l’érudition qui caractérisait ce chantre de nos vieilles cités flamandes; son savoir était universel et l’éducation que lui avait donnée son père, médecin de talent, mort presque au même âge que son fils, avait garni son cerveau d’une science ordonnée dont il savait tirer des arguments faciles quand il causait. C’était d’aillems un parleur charmant, qui apportait dans la construction de sa phrase un souci de correction minutieuse, soulignée par un court geste de la main droite.

Portrait du peintre Alkxandre HANNOTIAU

Destiné à succéder à ses oncles, fameux bâtisseurs bruxellois, les siens voulaient faire de lui un architecte. C'est ainsi qu'il devint l’élève d’Auguste Schoy, l’éminent professeur d’architecture comparée à l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers, qui lui laissa en héritage un goût profond, indéracinable pour les choses du passé. Hannotiau était, en effet, un archéologue éclairé, au sens aiguisé, subtil, perspicace. Une antiquité le séduisait, lui évoquait un monde singulier et ensorceleur où erraient à l’aise ses pensées et ses désirs. Il s’était entouré d’objets anciens; en sa petite maison de la chaussée de Ninove, dans cet intime atelier dont nous fûmes si souvent le visiteur, ces mille objets disparates demeuraient comme des êtres irréels, animés de mobiles rétrospectifs qui plaisaient à l’artiste, épris de tout ce qui était évènement révolu, de tout ce qui lui rappelait l’histoire.

Il serait impossible de trouver un atelier plus pittoresque que le sien; un véritable musée où les objets variés vivaient, si on peut ainsi dire, dans un coude à coude anachronique mais harmonieux. Dans cette collection, constituée bribes par bribes, morceau par morceau, il était des pièces merveilleuses et uniques. Les marchands le savaient et mettaient le peintre hors de lui en le suppliant, sans cesse, de lui céder tel “ bois „ du XII® siècle ornant une console, ou telle faïence persane cloisonnée dont les tons éclatants s’éveillaient dans le coin lumineux d’une fenêtre à croisillons. Hannotiau ne parvenait pas à se débarrasser de ces importuns. Il en était un qui se montrait particulièrement tenace; malgré l’absolu refus du peintre de lui céder un admirable bahut gothique de l’époque primaire, il s’obsti-

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nait à venir relancer l'artiste au moins tous les quinze jours. Hannotiau, en vain, avait menacé de le jeter à la porte s’il revenait encore. Pourtant, le marchand se montrait incrédule. Deux semaines plus tard, il se représentait. Hannotiau, désarmé, se mettait à rire devant cette inutile mais implacable persévérance. Le brave garçon, dans son home accueillant, au cours de nos causeries, m’interrompait nerveusement quand je lui disais mon admiration pour le meuble ogival qu’il aimait tant : “ Et dire que des individus voudraient m’acheter cette merveille d’ébénisterie, afin d’utiliser les panneaux dans la confection de bancs truqués... „

Que d’après-diners j’ai passées en cet atelier silencieux ! Que de fois je me suis plu à écouter le peintre me parler de son art, avec cet accent un peu prolétarien qu’ont les purs enfants de la capitale.' Il avait l’esprit d’à-propos, un humour coloré; et, par des réparties pleines de drôlerie, il savait déchaîner la gaieté la plus folle. Les souvenirs se pressaient innombrables dans sa cervelle ; et quand il s'engageait, au sujet de ses contemporains, siu* le chemin de l’anecdote, on avait presque peur qu’il ne s’interrompît : car il nous conquérait par l’originalité de ses opinions et la bonhomie avec laquelle il les soulignait. Il avait de la franchise et de la volonté. Souvent même il s’exprimait avec violence; et lorsqu’il critiquait les artistes de son temps, il avait l'habitude, comme on dit, de ne pas leur mâcher la vérité, ou ce qu’il croyait être la vérité, attendu qu’il lui arrivait de se tromper. De là des malentendus, des froissements momentanés, car il était impossible qu’on gardât

rancune à un homme qui péchait précisément par l’excès de cette vertu aujourd’hui rarissime : la loyauté.

En art, Hannotiau avait des principes définitifs, inébranlables, préférant, par exemple, le sentiment à toutes les autres qualités. Cœur fervent et affectueux, il adorait les primitifs pour le charme religieux, la grâce suave de leurs ouvrages; et à ces prédilections le menait beaucoup de piété.

Il m’arrivait de me rencontrer avec Alexandre Hannotiau aux musées du Cinquantenaire, dans le cabinet du conservateur Van Hammée. C’étaient des conversations interminables, tandis que nous feuilletions des albums précieux, des paquets de photographies reproduisant des œuvres célèbres ou peu connues de l’univers esthétique. Hannotiau parlait, allait, s’échauffait, ne s’arrêtait plus. Et quand l’aimable professeur à l’Académie royale des Beaux- Arts de Bruxelles, de manière persuasive, avec l’ordre d’un critique pondéré et méthodique, lui faisait une objection, le peintre s'interrompait une seconde, tirait de son cigare une longue bouffée et, après avoir pesé l’argument d’une réflexion rapide, repartait, enfourchant ces idées absolues et enthousiastes auxquelles il parvenait presque toujours à nous rallier par le prestige même de son ardeur convaincante.

Hannotiau adorait son travail. Quand il me parlait des vieilles fresques de l’ancien hôtel Busleyden, à Malines, dont le gouvernement lui avait confié la copie, il semblait radieux. Il avait l'âme d’un gothique, puisqu’il partageait étroitement leurs croyances et leur idéal, et vivait en chrétien parfait, voire ombrageux. Aussi comprenait-il admirablement, clairement la vie et l’art de ces maîtres immortels

qui précédèrent la Renaissance, Il devinait leur existence et leur labeur, y conformait son existence et son labeur propres par la puissance d’une auto-suggestion illusionnante.

C’est là le secret de la mélancolie de ses intérieurs de temples, de ses chapelles recueillies sous leurs voûtes ténébreuses, de ces vues de villes que les peintres du XV« siècle prendraient pour cadre à leur rêve et à leur peine s’ils ressuscitaient, car ils s’imagineraient volontiers retrouver leur milieu de jadis.

Le premier tableau d’Hannotiau figura à l’exposition de l'Essor en 1884. Rien dans sa composition ni dans son esprit n’annonçait encore l’orientation que prendrait le talent de son signataire. Intitulé la Vesprée, il représentait un exode d’ouvriers sous la pluie. Œuvre à tendance sociale et dont le sentiment et l’esthétique étaient parfaitement à l’antipode de la vision que l’artiste un jour ferait sienne. Il est donc inquiet, à ses débuts; il hésite sur la voie à choisir. Et cette hésitation est si vive, si déroutante pour son effort, que pendant quatre années, attendant d’être fixé sur luimême, il ne peint presque plus; mais s’il peint encore, il ne le laisse point paraître, puisque aucun catalogue de salon ne mentionne sa participation.

Insensiblement il parvient à se libérer de la tâche trop absorbante à laquelle le contraint son métier de dessinateur-architecte ; or, c’est ce métier qui le guide, sans qu’il s’en rende compte tout de suite, sur le bon chemin de la vocation. C’est lui qui le familiarise avec les architectures anciennes, lui fait aimer les vieilles villes, engendre son culte pour Bruges. Mieux qu’autrui il sait de ces vénérables demeures pénétrer l'âme et subir le charme, car, tout en

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