Dr. Jean Morax
Extrait de la Revue médicale de la Suisse romande XXXIIIme Année. — N°« 3-4. Mars-Avril 1913.
Le 1er janvier 1913, est décédé à Morges, à 75 ans, le Dr Jean Morax, chef du Bureau cantonal de police sanitaire, un des hommes les plus connus et les plus justement estimés du canton de Vaud. Cette grande personnalité a joué dans le corps médical vaudois et dans la direction des affaires sanitaires un rôle éminent ; par les services qu’il a rendus pendant cinquante ans, le Dr Morax s’est acquis l’affection et la reconnaissance du pays, qui conservera sa mémoire avec respect.
La Société vaudoise et la Société romande de médecine doivent beaucoup au Dr Morax, plus même que ne s’en doutent peut être le plus grand nombre des médecins romands, qui ne l’ont pas connu au temps de sa jeunesse, alors qu’il en était l’âme et le cerveau.
L’esquisse biographique que la Revue médicale, organe de ces sociétés, lui consacre aujourd’hui, est un témoignage d’affectueuse gratitude. Il se fût aisément rencontré d’autres personnes mieux qualifiées pour rendre compte de l’œuvre médicale et officielle de notre vénéré confrère. Sollicité avec bienveillance de retracer la vie de Morax, l’auteur a toutefois accepté, car il lui est précieux de rendre ce témoignage à un homme qui lui a fait la faveur de son amitié et de sa confiance. Ce n’était pas pour le faire reculer que d’avoir à dépeindre une vie qui laisse derrière elle un sillon tout illuminé de gracieuse bonté et du sentiment d’avoir cherché le bien en suivant la règle de la fidélité au devoir professionnel et à la conscience humanitaire.
Jean-Marc Morax est né en 1838 à Morges. Il y fit ses premières études, les poursuivit au Collège cantonal puis à l’Académie de Lausanne. La vie y était bien tranquille et n’excitait guère au travail ; quoique plus littéraire que scientifique, l’en-
seignement était amplement suffisant pour la préparation aux études médicales. Eu automne 1857, Morax partit pour Paris, il se destinait à la médecine. « Je ne sais ce qui a décidé du choix de ma profession, nous dit-il un jour, depuis le collège j’étais fixé. Ayant été frappé, probablement, par le rôle important du médecin dans la société, plus j’avançais, plus je me voyais appelé à me consacrer à cette carrière » ; il ajoutait le mot de Pasteur: le bonheur est d’avoir un idéal et de lui obéir, et celui d’Alfred de Vigny : le bonheur est de réaliser dans l’âge mûr les pensées qui ont embelli notre jeunesse.
Pourquoi Morax s’est-il orienté sur Paris? Je suppose que les conseils du Dr Mazelet, qui habitait alors à Morges, sont entrés pour quelque chose dans une détermination qui a exercé une si grande influence sur son avenir, car la plupart des jeunes Vaudois qui se destinaient à la médecine prenaient de préférence le chemin des universités de langue allemande. C’est à Paris que Morax a compris la nécessité impérieuse d’un labeur soutenu et acharné, de la discipline du travail. Il y trouva pour le guider les précieux conseils et l’amitié d’un homme distingué, le Dr Gibert, de Genève, interne des hôpitaux, qui fut plus tard fondateur du premier dispensaire en France, et créateur du Bureau d’hygiène du Hâvre.
C’est dans les hôpitaux que Morax a fait son éducation médicale et suivi l’enseignement des maîtres. A cette époque c’étaient entre autres Trousseau, Piorry, Nélaton, Velpeau; Charcot, Potain, Vulpian, étaient agrégés. Pajot enseignait l’obstétrique; la science de ce grand artiste était doublée d’un talent d’exposition qui lui valait de fervents admirateurs dont fut Morax. Son exactitude à arriver de bonne heure à la Charité valut au jeune étudiant la bienveillance de Velpeau qui le poussa à affronter le concours de l’internat. Entouré d’excellents amis, la plupart Genevois, il s’entraîna avec ardeur en vue de cette épreuve à juste titre redoutée. Comme « roupiou », puis comme externe, c’était, le matin, le service de l’hôpital, le reste du jour et sûrement une partie de la nuit, le travail sur les livres recommandés par les chefs de conférences. Le samedi, à tour de rôle, chacun devait développer, dans le temps réglementaire, une question. Cette excellente instruction mutuelle « dispensait » de suivre les cours de la Faculté qui, peut être, n’auraient pas été, tout de même, un complément inutile ; ainsi le voulait l’usage et tel il est encore.
Il y avait quarante-deux places à prendre et plus de quatre cents candidats au concours de l’internat de 1861 ; la Suisse y conquit quatre places avec Morax et ses trois amis de Genève, Revilliod, Julliard et Spiess. Parmi les internes de cette époque se trouvaient, au milieu de tant d’autres, Cornil, Brouardel, Terrier, Rigal, noms qui ont marqué dans la science. Notre ami tenait sa réussite à l’internat de Paris pour l’événement le plus heureux et le plus important de sa vie ; trente ans plus tard il nous exprimait sa joie de voir son fils aîné conquérir ce poste envié. 11 fit trois années d’internat à Beaujon, à Necker et à Sainte-Eugénie.
Morax a conservé une forte impression de son internat chez Trousseau et de ses relations avec cet illustre professeur. Il nous a parlé aussi, naguères, d’un autre internat de six mois pendant lequel il n’avait jamais vu son chef dans le service. Le genre admis, ce fut pour lui une excellente école, en raison de l’enseignement dû aux élèves et de la responsabilité qui stimulait son ardeur. Il eut pour disciple, soit dit en passant, J.-L. Reverdin.
En 1863, Morax subit à Lausanne, devant le Conseil de santé, les épreuves du brevet cantonal, avec une dissertation sur le traitement de la diphtérie du pharynx et du larynx.
En août 1864, il soutint à la Faculté de Paris, devant Trousseau, Velpeau et Vulpian, sa thèse de doctorat intitulée : « Des affections couenneuses du larynx », thèse qui agitait des questions discutées à l’époque : distinction des affections couenneuses de la diphtérie de Bretonneau, spécificité du croup, etc. ; c’est une étude clinique très documentée des diverses formes, très simplifiées aujourd’hui, de cette maladie. L’auteur s’y fait le champion de la trachéotomie qu’il avait pratiquée avec succès au cours de son internat à Sainte-Eugénie.
Renonçant à la quatrième année d’hôpital à laquelle il avait droit, le jeune docteur rentre au pays et s’établit à Morges, où l’attendait un assez beau champ d’activité, car il n’y avait en ce moment dans cette ville qu’un seul médecin jeune et actif, le Dr Ceresole.
De bonne heure, en 1863, encore à Paris, il se maria. « L’internat, a-t-il écrit, me permettait de me marier avec celle qui a fait le charme de ma vie et qui a donné à mes enfants le goût de ce qui est beau et de ce qui est bien. J’ai souvent cité cette
sentence de Luther, qu’il y a deux choses dont on ne se repent pas : se lever de bonne heure et se marier tôt ».
La carrière de Morax, à Morges, fut celle du praticien de petite ville et de campagne, elle n’a pas offert de caractère particulier qui la distingue de celle de la plupart des médecins du canton, comme eux, il était souvent payé en popularité plus qu’en gros honoraires. Il s’en est toutefois déclaré satisfait, car il a su prendre l’existence du médecin de campagne du bon côté. En réalité elle lui fut profitable; toujours en plein air, passant les journées et parfois les nuits à chevaucher par monts et par vaux, cette dépense de mouvement donne grand appétit, développe les forces, affermit la santé, d’où bonne humeur, aussi réconfortante pour le médecin que pour les malades. En médecine, en chirurgie, Morax fut un bon praticien, mais c’est en obstétrique qu’il se sentait le plus de compétence.
Morax fut bientôt l’objet de l’attention de l’administration cantonale. En 1866, le Conseil d’Etat lui offrit le poste de chirurgien de l’Hôpital cantonal, en remplacement du Dr Pellis. Quelque attrayant que fut cet appel, il le déclina ; les sentiments de famille passèrent au premier plan et, d’autre part, dans sa modestie, il éprouva certaines craintes, probablement peu justifiées, de n’avoir pas les qualités d’un grand chirurgien. Il s’est félicité de sa détermination dans le cours des temps, devant les exigences croissantes de la médecine opératoire et le développement de la science chirurgicale qui, sans doute, eût exigé un complément d’études à l’étranger.
En 1869, Morax fut appelé à faire partie du Conseil de santé, où il apprit à connaître les besoins sanitaires du pays. Il a occupé ce poste, avec une interruption de quatre ans, jusqu’en 1893 ; à cette date le Conseil d’Etat lui confia les fonctions de chef du Bureau de police sanitaire cantonal, devenues vacantes ensuite de la démission du titulaire ; il les a occupées jusqu’à sa mort.
Tout enchanté qu’il fût de la vie de médecin de campagne, Morax savait bien que « l’homme ne vit pas de pain seulement». Or la nourriture spirituelle, au milieu de cette existence active et toute extérieure, n’était guère variée. Le milieu de Paris était autrement excitant. C’est dans la Société de médecine vaudoise que deux ans après sa rentrée au pays, il devait donner satisfaction à son besoin d’activité scientifique. Les relations que Morax a entretenues avec cette association
remontent à l’année 1866, il la fit sienne si bien que, aujourd’hui encore, dans sa physionomie et son esprit, elle s’incarne et vit dans le souvenir de cette personnalité sous l’impulsion de laquelle elle s’est réorganisée il y a bientôt cinquante ans.
Il est donc opportun autant qu’équitable de rappeler ce que Morax a fait pour nos sociétés de médecine romandes et de remémorer certains détails de leur histoire peu connus, peut être, de la jeune génération.
Avant 1866, la Société de médecine vaudoise, fondée en 1829, reconstituée en 1862 après une longue période de sommeil ou tout au moins de langueur, ne réunissait qu’un nombre de médecins très restreint. Avec quelques amis, Morax résolut de la ranimer et, le 26 juillet 1866, eut lieu à Morges la première séance d’une série qui n’a plus vu d’intermittences jusqu’à aujourd’hui.
Les anciens avaient suivi le mouvement, parmi eux le vénérable Jean de la Harpe le savant médecin de l’Hôpital cantonal, son fils Philippe, Recordon l’oculiste, chef du Conseil de santé, Auguste Chavannes, Mazelet, les Burnier, Marcel. De 1867 à 1869, Morax fut président de la Société avec F. Forel pour secrétaire. C’est lui qui proposa la constitution d’une Société romande de médecine dont la première assemblée eut lieu en octobre 1867 à Lausanne et qui accueillit les médecins des cantons voisins, avec le vœu que cette réunion formât le début d’une série indéfinie de fêtes semblables ; le temps lui a donné raison.
Il est à remarquer que la Société vaudoise n’a pas adhéré aux invites pressantes dont elle fut l’objet, à cette époque, d’entrer dans la formation d’une Société médicale suisse. On était en plein dans la discussion des concordats intercantonaux pour l’établissement des médecins et des deux côtés régnaient les passions.
Pendant un grand nombre d’années Morax fut sans contredit la vie et l’âme de la Société vaudoise ; il lui a consacré beaucoup de travail et, plus encore, l’a animée de son cœur chaud, jeune et enthousiaste. Il excitait, soutenait les discussions de son autorité, non moins qu’il les ornait de sa grâce et de sa belle humeur. Son assiduité inébranlable aux séances ne se relâcha jamais. C’était un moyen de se tenir au courant de l’évolution de la science, en même temps qu’un plaisir et une sorte de devoir quasi paternel à l’égard des jeunes.
Le cadre de cette esquisse biographique ne permet pas de donner un compte rendu analytique des travaux que Morax a livrés à la Société vaudoise, au cours des quarante-sept années pendant lesquelles il en fut membre actif. Le lecteur en trouvera la liste plus loin, les textes figurent dans la collection du Bulletin vaudois et de la Kevue romande. Je me borne à indiquer sommairement la matière de quelques mémoires et communications qui paraissent mériter mention spéciale: en 1869, a paru une étude sur un cas d’atrophie musculaire progressive qui s’écartait des tableaux tracés à cette époque sous l’influence de Duchenne : une forme rare, avec guérison radicale, qui aujourd’hui prendrait place dans les polynévrites. La discussion du cas est remarquable. En 1871 paraît un mémoire sur les vaccins et les expériences sur la vaccination animale, alors que l’armée française avait introduit la variole à Lausanne. En 1872, à propos d’un rapport sur des modifications à la loi sanitaire, Morax publie des « considérations sur l’exercice de la médecine » et conclut que la liberté d’établissement est le régime le plus avantageux aux médecins, car l’Etat ne les protège pas, mais que la société doit être défendue contre la pratique illégale. Il provoque l’initiative de la Société de médecine en faveur des publications médicales populaires et rédige les « précautions à prendre pour éviter les maladies suites de couches ».
Devenu chef du Bureau, Morax s’occupa surtout de l’hygiène publique. C’est ainsi que la Société l’a entendu parler tour à tour des maladies vénériennes et de la prostitution dans le canton de Yaud, soutenant la raison de l’examen médical et de l’internement d’office dans les hôpitaux et rompant des lances, sans crainte des foudres féminines, en faveur des mesures de police. Il écrit sur l’hygiène scolaire, les mesures préventives contre la rage, la morbidité alcoolique, la méningite cérébrospinale et bien d’autres sujets encore, car il tenait à cœur de rester en contact avec la collectivité médicale ; ces relations étroites lui permettaient de sentir pour ainsi dire les pulsations de ce corps, dans les diverses fractions d’une population de tempéraments bien divers.
Les questions d 'assistance sont le pain quotidien d’un office sanitaire. Ainsi en était-il à Lausanne ; tout ce qui touche de près et de loin l’assistance publique, les établissements hospitaliers dans leur plus large conception, a fait l’objet de la solli-
citude du chef. Celui-ci a émis sur l’hospitalisation, telle qu’elle rentre dans la compétence directe ou indirecte de l’Etat, des vues très précises dont voici l’expression : « Les hôpitaux doivent être réservés aux malades atteints d’affections dangereuses pour la collectivité, à ceux dont le traitement réclame une intervention chirurgicale ou des soins spéciaux, à ceux qui se trouvent dans des conditions d’existence défectueuses. Pour les autres, le traitement à domicile est préférable et doit être largement organisé, car l’hospitalisation a ses dangers, elle affaiblit les liens de la famille et le sentiment de la responsabilité morale réciproque. » Cette définition doit être retenue ; elle est inspirée par la constante préoccupation des obligations de la société à l’égard de ses membres malheureux qui hantait l’âme philanthropique de Morax.
A de rares exceptions, tout ce qui est sorti de sa plume, au cours de la période administrative de sa carrière, dès 1893, se rapporte aux questions de l’hygiène publique.
La lutte contre lu tuberculose a tenu la première place dans les préoccupations du chef sanitaire. Il ne marchanda pas 1 appui de son autorité au Sanatorium populaire de Leysin et préavisa en faveur du prêt demandé à l’Etat de Yaud pour appuyer cette institution entièrement privée qui naissait.
Dans une étude sur la tuberculose pulmonaire à Lausanne , il démontra que, si la fréquence de cette maladie est en relation avec la mauvaise qualité des logements, l’insalubrité tient autant à la malpropreté et à l’insuffisance d’aération qu’aux défectuosités des immeubles. Il demandait l’établissement d’un casier sanitaire pour chaque habitation.
Ces démonstrations sur les causes de la tuberculose par la statistique mortuaire se retrouvent avec leur caractère d’objectivité rigoureuse dans les rapports annuels du Bureau sanitaire.
Le dernier mémoire sorti de la plume de Morax, intitulé : La tuberculose dans le canton de Vaud, a été composé dans le but d’éclairer l’autorité législative dans un débat provoqué par l’initiative d’un petit groupe de médecins de Lausanne sur l’opportunité d’édifier un hôpital de tuberculeux, annexe de l’Hôpital cantonal. Cette brochure de 100 pages est le dernier témoignage de l’intime connaissance que possédait Morax des institutions et des besoins du pays en matière d’assistance et de tous les éléments qui peuvent éclairer la question de l’en-
demie tubei cuîeuse cians 1g canton de Vaud. On y trouve information et documentation sur ce qui a été fait à cet égai d par 1 Etat, par l’initiative privée et par leur coopération. Si 1 action de l’Etat a été aussi bien entendue, c’est précisément grâce à l’autorité des conseils de Morax et à la confiance dont il a été à juste titre honoré par le pouvoir cantonal. La brochure, distribuée aux membres du Grand Conseil, a contribué grandement à déterminer l’orientation Que cette autoiité a adoptée dans la question de l’hospitalisation des tuberculeux avancés.
Morax ne s’est pas occupé de tuberculose seulement. Il a donné corps à des études très documentées sur la mortalité infantile à Lausanne dans un mémoire (1905) publié dans cette Revue. Il y démontre, soit dit en passant, que, à partir du milieu du XVIIIe siècle, la mortalité des enfants n’a pas subi
de réduction en proportion des progrès de la science et de l’hygiène.
A la demande de la Société vaudoise de médecine, il a rédigé un rapport d’un grand intérêt sur le secret médical dans le canton de Vaud. Il importait que cette question, d’une application déontologique et juridique délicate, fût présentée et mise au point par un homme d’âge et d’expérience.
En 1899, Morax a publié, sous le titre de Cadastre sanitaire du canton de Vaud, le fruit de plusieurs années de labeur assidu et de persévérantes recherches. C’est un livre de 200 pages grand format, muni de cartes, graphiques, nombreux tableaux coloiiés, qui résume les faits de nature à intéresser la santé publique, et condense les informations sur n’importe quelle question d’ordre médical touchant le canton de Vaud. En laison de la richesse de sa documentation, ce beau travail ne saurait être analysé dans le détail. Il comprend une série de monographies qui successivement, étudient au point de vue sanitaire, 1 ethnographie, la climatologie, la démographie de chaque district, les causes de décès et les maladies dominantes, les épidémies, les institutions sanitaires du canton. Un dernier chapitre, consacré à l’histoire des médecins du Pays et du Canton de Vaud, n’est pas la partie la moins attrayante de cette œuvre qui assure au nom de Morax une première place parmi les savants de son pays, non moins qu’elle reste un témoignage de son patriotisme.
L’impression d’ensemble qui émane de ce que Morax a écrit
pendant les cinquante ans de sa carrière répondrait à peu près au signalement suivant : esprit remarquablement actif, précis, mesuré, point imaginatif, mais strictement objectif, préoccupé avant toute chose de la recherche de la vérité, attiré par les questions générales et doctrinales plus que par les choses du détail, rigoureusement scientifique ; de culture et d’esprit, un médecin français de bonne marque, époque.
Comme chef du Bureau de police sanitaire cantonal , l’activité de Morax fut grande et féconde, comme en témoigne, dans les lignes suivantes, M. le prof. Demiéville, membre du conseil de santé :
«Dans ses rapports annuels: La santé publique dans le canton de Vaud (comprenant dix-neuf années de son activité comme chef du service, 1892-1910), le Dr Morax résume d’une façon toujours intéressante l’état sanitaire du canton. Ces comptes rendus, qui brillent, chose à signaler en passant, par l’absence de la sécheresse habituelle à ce genre de publications, ont pour matière l’hygiène publique, l’hygiène scolaire, celle des constructions, la démographie ; ils résument les relations les plus intéressantes des médecins délégués sur les épidémies dans les districts et se terminent par des rapports sur le mouvement dans les services hospitaliers du canton ».
Pendant toute la durée de ses fonctions, Morax s’est toujours acquitté de celles-ci avec la même conscience et le même sentiment du devoir. Sa bienveillante bonté l’a rendu cher à tous ses administrés.
Morax avait conscience de la valeur de ses conseils et ne se dérobait à aucune des collaborations que pouvait appuyer sa haute situation. C’est ainsi qu’il appartint au bureau de la Ligue vaudoise contre la tuberculose dès sa fondation, que, en 1912 encore, il prit une part très active aux délibérations de la Commission pour V étude de la tuberculose dans le canton. Il n’est pas superflu de rappeler qu’il s’y déclara pour la première fois favorable à la déclaration obligatoire des cas de tuberculose ouverte, donnant ainsi une preuve de plus de l’indépendance et de l’objectivité de son jugement, car longtemps il en fut l’adversaire.
Morax est déjà dignement remplacé au Bureau sanitaire ; personne n’est indispensable. Il y laisse toutefois un vide qui ne sera pas comblé de sitôt. Son autorité était indiscutée et son
arbitrage souvent requis dans des circonstances délicates. Il a valu à l’Office cantonal, par sa personnalité autant que par son travail scientifique et administratif, une considération que celui-ci n’avait pas connue à ce degré depuis longtemps.
Pendant quelques années, Morax fut membre de la Commismission médicale suisse. En raison de son ignorance de la langue allemande, il ne s’y trouva guère à l’aise et, lorsque la Commission fut remaniée, après conclusion d’un pacte plus étroit entre les sociétés médicales, il ne désira pas y rentrer. Il était membre du Comité romand et à ce titre de la Chambre médicale suisse.
La Faculté de médecine de Lausanne n’a pas compté^ Morax parmi ses professeurs. Il la côtoyait de près, cependant, grâce à sa situation administrative et à ses fonctions d’expert de pathologie interne et d’obstétrique à la Commission fédérale des examens professionnels et s’intéressait chaudement à son développement. Le seul enseignement qu’ait donné Morax est, à notre connaissance, celui de l’hygiène à l’Ecole supérieure de Morges, où il a laissé des souvenirs flatteurs dans son gracieux auditoire de jeunes filles.
Il n’a été question jusqu’ici que de la carrière et de l’œuvre de Morax. Au risque d’encourir le reproche d’indiscrétion en pénétrant dans un domaine plus intime qui dut rester réservé, je crois répondre aux sentiments d’affection que Morax a excités chez un très grand nombre de ses confrères du pays romand, si je cherche à définir les traits les plus caractéristiques de sa personnalité. Ce ne doit être qu’un contour ; à chacun d’y apporter le modelé conforme à ses propres souvenirs.
Morax fut un charmeur, il avait le bonheur de posséder cette propriété presque magnétique de certains hommes, qui leur vaut d’emblée la sympathie et l’attirance. Il avait la tête un peu penchée, sans beauté régulière, mais charmante, ornée d’une chevelure brune, bouclée et abondante, une bouche souriante, l’expression gracieuse, une carrure vigoureuse; c’est ainsi qu’au sortir de la jeunesse Morax attirait l’attention. La jeune génération conservera le souvenir de l’homme déjà blanchi, un peu courbé, l’œil plus sérieux, l’expression plus grave.
Dans son article nécrologique \ le Dr Taillens a répondu au
1 Revue suisse de médecine, 25 janvier 1913, p. 358.
sentiment de tous, lorsqu’il a dit : « Comme homme, le Dr Morax était la courtoisie même, toujours souriant et affable. Tous ceux qui avaient un renseignement à demander, une question à poser, un conseil à solliciter, étaient sûrs de trouver auprès de lui un accueil aimable, et ceci n’est- pas si fréquent pour qu’on le passe sous silence » .
L’attrait de Morax résidait dans l’expression rayonnante de cette bienveillance parfaite qui ne s’apprend pas comme le sourire diplomatique, mais qui émane tout naturellement d’un certain optimisme communicatif auquel ne peut manquer d’être liée une philosophie faite d’indulgence et de tolérance.
Morax a réalisé scrupuleusement l’idéal qui, au temps de sa première jeunesse, l’avait sans hésitation déterminé dans le choix de sa profession. Conformément à sa conception du rôle réservé au médecin dans la société, il fut humain, dévoué, affable avec tous, incliné vers les gens modestes et compatissant aux malheureux. Il fut un médecin populaire sans courir après la popularité, honneur qu’il partagea, au reste, soyons juste, avec beaucoup de ses confrères. Grâce à son talent et au charme de son commerce, il compta aussi dans les milieux sociaux les plus relevés une belle clientèle et des amis dévoués. Pendant un demi-siècle il fut le conseiller sûr et discret d’une foule de gens. Une réserve apparente, qui n’était que de la prudence commandée par l’expérience de la vie, a valu à Morax, parfois, le reproche de rester fermé et indéchiffrable. Ceux qui l’ont approché de près savent combien, au contraire, son caractère était noble et fier, son naturel vrai, sûr, foncièrement loyal, son cœur chaud. C’est le jugement que me laissent des relations soutenues pendant de longues années ; les divergences de vues qui eussent pu à diverses reprises élever entre nous des barrières, n’ont pas réussi à altérer l’amitié qui survit aux orages et reste un bien précieux au cœur des hommes qui ont vieilli côte à côte.
Avec sa vive intelligence, sa compréhension éveillée et intuitive, constamment alimentées par des lectures choisies, il n est pas surprenant que Morax ait brillé par la culture générale qui fut une de ses supériorités. Dans l’ordre médical et scientifique il se maintint admirablement à la hauteur des questions du jour, en particulier à l’endroit de l’hygiène publique et de la démographie. Dans le domaine littéraire et artistique, il montrait un goût très fin, un sens critique personnel, un jugement libre,
dénué de parti pris, toujours indulgent. C’était un fort agréable causeur. Que cette culture d’esprit dût être exclusivement latine n’est pas pour surprendre, Morax qui, à son regret, ignorait les langues étrangères, avait conservé à un haut degré l’ empreinte de son long séjour à Paris et de ses études françaises. L’internat de Paris, école d’énergie, a donné au caractère de notre ami une certaine trempe qui se remarque chez la plupart de ceux qui ont passé par cette discipline. Dans ce milieu sélectionné son esprit s’est affiné, assoupli, il y a trouvé la mesure et l’aisance. Resté très attaché à Paris, Morax y fit dans la suite de nombreux séjours et prit soin d’entretenir constamment, par le contact de ses amis de France, la mentalité développée dans cet incomparable centre de culture. Qu’une couche de vernis parisien est donc salutaire !
Moiax ne paraît pas avoir été attiré par la politique active, mais il s’intéressait aux affaires de sa ville natale, présida le Conseil communal et s’y fit remarquer par ses compétences
étendues, notamment en matière d’hygiène publique et d’éducation.
Les quelques heures de loisir que lui laissaient ses occupations professionnelles étaient consacrées à la famille. La maison était accueillante, l’hospitalité large et cordiale. Après la mort de Mme Morax, la vie intime du docteur se concentra sur ses trois fils qui, autant que le permettaient leurs études et leui canière, 1 entourèrent de leur mieux. Il était leur meilleur ami ; leur réussite le combla de joie, que ce fût la destinée brillante du D1' Victor Morax, l’œuvre dramatique et littéraire de René Morax, les succès du peintre de la Fête des Vignerons et du Théâtre de Mézières, le bon père était partout à leur côté, ravi et le cœur débordant.
Une robuste constitution, une vie active et sobre, ont amené Morax à la vieillesse sans qu’il ait connu la maladie. Une légère congestion cérébrale, il y a quelques années de cela, lui fit entrevoir 1 infirmité, plus effrayante pour lui que la mort. La menace fut de courte durée, les facultés restèrent intactes, l’excellent homme devait encore vivre de beaux jours d’activité.
A 1 occasion du soixante-dixième anniversaire de sa naissance, en mai 1908, la Société vaudoise de médecine offrit un banquet à son doyen. Cette fête fut une des grandes émotions de la vie de Morax, il y reçut de ses confrères vaudois et des autorités de son département, en reconnaissance de ses éminents services,
des témoignages de respect et d’affection qui le comblèrent de joie. Il y répondit par la lecture d’un curriculum vitœ retraçant les événements les plus marquants de sa vie ; la Société de médecine eut sa large part dans ces souvenirs. Nous pensons qu’il est à propos de reproduire les lignes suivantes tirées de ce discours :
«Je vous remercie du fond du cœur de m’avoir procuré l’impression la plus vive et la plus élevée qu’un homme puisse désirer. Vous avez jugé que ma carrière médicale, ma conduite envers mes collègues, la manière dont j’ai rempli mon devoir social, me rendaient digne d’être honoré par le corps médical. J’accepte votre verdict avec fierté, mais sans orgueil, car je me suis efforcé de suivre la tradition des médecins vaudois et je pense qu’il a fallu votre indulgence et votre bienveillance pour m’attribuer tant de valeur personnelle. Je puis accepter vos éloges en toute humilité, car vous savez bien que ce que je suis est une conséquence du milieu dans lequel j’ai vécu. Tous les médecins sont déterministes».
Cette façon d’apprécier la valeur de son œuvre est bien caractéristique. Morax eut été, certes, en droit de concevoir une haut opinion de sa personne et de ses talents, mais ce sage n’a recherché ni éclat ni distinctions, par modestie d’abord, un peu aussi parce qu’il connaissait bien son pays où le désir de briller expose volontiers aux remarques envieuses et aux hostilités jalouses.
L’année dernière, quoique son activité intellectuelle n’eût nullement décliné, sa santé s’altéra, ses amis observèrent avec chagrin l’apparition de la déchéance organique; la démarche s’alourdissait et la respiration était oppressée. Un jour une irritation violente, amenée au cours d’une discussion par de vives oppositions, trahit une émotivité inaccoutumée et maladive, la circulation était en défaut.
Pour la première fois on ne vit pas Morax apparaître à la séance d’automne de la Société romande; il avait dû s’aliter, la faiblesse croissante du cœur imposait le repos et des soins. Après une courte période de répit, alors qu’autour de lui on se reprenait à espérer une convalescence, aux derniers jours de décembre, survenait une congestion pulmonaire qui l’emporta le 1er janvier.
Les funérailles, dépouillées de tout apparat officiel, réglées, sur le vœu du défunt, avec la plus grande simplicité, n’en furent
pas moins imposantes par la participation émue de toute une population venue de près et de loin apporter son hommage d’afiection et de reconnaissance. Aucun discours ne fut prononcé devant la foule ; le pasteur seul parla dans la maison mortuaire; au milieu des amis recueillis il trouva les paroles mesurées et vraies pour caractériser ce qui, dans la vie et la personnalité du Dr Morax, lui a valu d'être estimé, mieux encore, aimé de ses concitoyens. En peu de mois, ajouta le pasteur, Morges a perdu deux des citoyens qui lui tirent le plus d’honneur: François Forel et Jean Morax, deux modèles de probité scientifique, de charité, de christianisme en action.
Le convoi suivit jusqu’à la sortie de la ville le cercueil, qui, accompagné des trois fils du défunt, s’achemina ensuite le long du lac, jusqu’au crématoire de Lausanne, où la population de la capitale, de nombreux confrères et amis, des représentants des autorités cantonales, rendirent à leur tour, en silence, les honneurs devant la dépouille d’un excellent citoyen qui a grandement honoré sa patrie.
Dr de Cérenville.
Publications du Dr J. Morax
Des affections couenneuses du larynx, broch. in-8°, Thèse de Paris, 1864. — Deux cas de tumeurs érectiles guéries par la galvanocaustique. Bull, de la Soc. vaudoise de méd., 1866-67, p. 2. — Une opération de fistule uréthro-vésico-vaginale. Ibid., p. 18. — Gangrène subite du membre inférieur par embolie artérielle. Ibid., p. 54. — Relation entre le siège de l’aï douloureux et les occupations professionnelles. Bull, de la Soc. méd., de la Suisse rom., 1868, p. 5. — Rapport présidentiel sur la marche de la Société vaudoise de médecine en 1867. Ibid., p. 72. — Observations d’affections cérébrales, aphasie par lésions du côté gauche. Ibid., p. 164.
— Epidémie de fièvre typhoïde à Lussy et à St-Prex. Ibid., p. 306. — Atrophie musculaire progressive guérie. Ibid., 1869, p. 347. — Des différentes espèces de vaccin ; expériences sur la vaccination animale. Ibid., 1871, p. 249. — De l’exercice de la médecine. Ibid., 1872, p. 219. — Examen ophtalmoscopique dans les affections cérébrales. Ibid., 1874, p. 153. — Accidents méningés dans la fièvre typhoïde, loid., 1877, p. 2.
— Discours présidentiel à la Société médicale de la Suisse romande. Rev. méd. de la Suisse rom., 1892, p. 751. — La santé publique dans le canton de Yaud en 1892 et 1893 ; Lausanne 1894, Impr. Corbaz (Des rapports analogues ont paru jusqu’en 1910). — Rapport au sujet de la prostitution dans le canton de Yaud (résumé). Rev. méd. de la Suisse rom., 1895, p. 108. — Epidémies de fièvre typhoïde à Lausanne. Ibid., 1896, p. 198. — Prophylaxie et traitement de la scarlatine. Ibid., p. 362. — La santé publique dans le canton de Yaud. Ibid., p. 578. — Mesures d’hygiène préventive contre les chiens, Ibid., p. 662. — Statistique de la morbidité alcoolique à l’Hôpital cantonal de Lausanne et à l’Asile des aliénés de Cery. Ibid., 1898, p. 332. — L’assistance et les établissements hospitaliers dans le canton de Vaud, broch. in-4°, extr. du Journ. de statistique suisse, 1898. — Cadastre sanitaire ; statistique médicale du canton de Vaud ; un vol. in-4° ; Lausanne 1899, F. Rouge. — Tuberculose à Lausanne d’après la statistique des décès. Rev. méd. de la Suisse rom., 1903, p. 836. — Mortalité infantile à Lausanne et dans le canton de Vaud. Ibid., 1905, p. 256. — Moyens propres à assurer la salubrité des habitations rurales. C. R. du IIe Congrès internat, de l'assainissement et de la salubrité de l'habitation, Genève, Sept. 1906. — Note sur la mortalité de la diphtérie dans le canton de Vaud et à l’Hôpital cantonal de Lausanne. Rev. méd. de la Suisse rom., 1907, p. 463. — La tuberculose à Lausanne, broch. in-4°, extr. du Journ. de statistique suisse, 1908. — Méningite cérébrospinale dans le canton de Yaud, note statistique. Rev. méd. de la Suisse rom., 1909, p. 500. — Du secret médical. Ibid., 1912, p. 28. — De la tuberculose dans le canton de Vaud, broch. in-8°. Lausanne 1912, Impr. Vanney L
1 Quelques-unes de ces publications figurent dans les comptes rendus des séances de la Société vaudoise de médecine, où l’on peut voir aussi la part importante qu’a prise Morax aux discussions de cette société (Voir les Tables des auteurs de la Revue médicale de la Suisse romande).