‹ Dramaturges et romanciersChapitre 1 sur 12 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

C'est par devoir beaucoup plus que par plaisir que nous venons parler de M. Théodore Barrière. Il serait impossible de tracer une esquisse complète du théâtre conlemporain sans s'arrêter un instant devant cette physionomie, et cependant je ne sais pas d'auteur dramatique qui rende aussi pénible la tâche du critique. Connaissez-vous ces jours mêlés de pluie, de soleil, de neige et de vent, si pleins de contrastes subits et de caprices irritants, qu'on ne saurait dire s'il fait beau ou mauvais temps? Connaissez-vous ces visages dont l'inquiétante mobilité vous attire et vous éloigne, qu'on ne surprend jamais au repos, et dont on ne peut saisir le trait caractéristique? Tel est le talent de M. Théodore Barrière. Violent, affecté, inégal, heurté, naïf et artificiel, sincère et retors, exalté et prosaïque, il autorise les jugements les plus contradictoires, rebute la sympathie qu'il appelle,

fatigue l'attention qu'il commande, rend excusable la sévérité à outrance et difficile la justice. Il connaît à fond toutes les ficelles de la scène, et il ignore les premières lois de la composition. On ne sait avec lui si on affaire à un mélodramaturge, à un auteur comique ou à un vaudevilliste. Et sa fortune dramatique ressemble à son talent : il marche de chute en succès et de succès en chute; il tombe, se relève, retombe encore. Il tente les genres les plus divers, le drame passionné à la manière de M. Dumas fils, la comédie sentimentale, la comédie de mœurs. Il a fait des pamphlets dramatiques qui donnaient à croire qu'il aspirait à la gloire d'un Aristophane du boulevard. Le lendemain, il écrivait des comédies maladroites qui témoignaient d'une élude aussi patiente que stérile du dialogue et du style de Molière. Sa carrière est pleine d'efforts honorables et de tentatives variées pour atteindre à un genre nouveau qui se dérobe à ses poursuites, et pleine en même temps de ces précipitations et de ces négligences qu'on ne pardonne aisément qu'aux hommes qui ne se prennent pas au sérieux. Nature évidemment spontanée et mobile, la patience et la volonté lui font défaut. 11 exécute ses projets, non pas avec énergie^ mais avec fièvre. Il n'a pas pour ses idées la tendresse et la sollicitude naturelles à l'artiste; il les traite avec brusquerie, et ne se donne pas le temps de connaître familièrement ces enfants de son esprit. Il produit comme on agiote, sans réfléchir, avec précipitation et en se remettant aux chances du hasard. Faut=^il s'étonner

si la conséquence de ce jeu, au théâtre comme à la Bourse, est quelquefois une spéculation heureuse, et le plus souvent une belle et bonne faillite? Sans doute M. Barrière se relève heureusement de ses faillites; mais voilà bien des fois qu'on l'exécute à la bourse du Vaudeville et du Gymnase.

Cette mobilité d'intentions bonnes et mauvaises, cette macédoine de qualités et de défauts, cette alliance extraordinaire d'efforts sérieux et de négligences, l'inconsistance inexplicable de celte nature bien douée, déconcertent et rebutent la critique. Le plus dur jugement peut-être que je puisse porter sur lui est de déclarer qu'après avoir cherché longtemps comment je devais m'y prendre pour expliquer son talent au lecteur, j'ai dû renoncer à mettre de l'unité dans mes impressions. Ses œuvres me frappent par des contrastes dont je ne puis parvenir à me rendre compte; ses qualités ne m'expliquent pas ses défauts, et ses défauts ne me rendent pas compte de ses qualités. Comment mes impressions auraient-elles de l'unité , alors que l'unité manque entièrement au talent qui me les a données? Ordinairement le talent consiste dans un mélange de qualités et de défauts fondus comme une sorte de métal de Gorinthe au feu de l'âme et de l'intelligence. Le critique qui examine ce métal surprend immédiatement la nature du mélange et la valeur des matières qui le composent; il pourrait dire le degré de chaleur qui a opéré la fusion et par conséquent si cette fusion est complète ou incomplète; il retrouve la forme du moule dans la

forme que garde le métal. Ici rien de semblable. Tous les éléments nécessaires à cette fusion existent, mais elle-même n'est pas accomplie. Je vois bien la fournaise, mais elle est froide; les métaux, mais ils sont à l'état de minerai. Le combustible surtout ne manque pas, mais il attend qu'on l'emploie. Je vois les éléments et les instruments essentiels du travail juxtaposés pêle-mêle, comme dans le désordre d'un atelier; mais quelle sera la valeur du travail, et quel est le mérite véritable de l'ouvrier? Il m'est plus malaisé de le dire. Tout s'enchaîne et se relie généralement dans l'œuvre d'un artiste ou d'un écrivain : le tempérament auquel il obéit, le but moral ou littéraire qu'il poursuit, les procédés de travail qu'il emploie, ses aspirations et ses méthodes. L'œuvre et l'artiste, la nature et l'art, la conception et l'exécution s'expliquent pour ainsi dire simultanément. Je ne vois ici au contraire que des facultés qui agissent isolément, des détails indisciplinés qui usurpent une place qui ne leur appartient pas, des conceptions qui se montrent et qui disparaissent, des idées qui se poursuivent capricieusement. M. Barrière est, pour ainsi dire, un talent en lambeaux, disjucti inembra poefx. Si par hasard il y a une unité dans ee talent, cette unité est toute négative, et peut s'appeler absence de volonté sur lui-même, de contrôle sur ses facultés.

Je ne puis donc présenter ici du talent de M. Barrière que ce que j'en ai pu surprendre, c'est-à-dire des surfaces, ou, pour mieux parler, des aspects. Il

en a de très divers et de très inattendus. Par exemple, croiriez-voiis qu'il représente dans le théâtre moderne la moralité? C'est dans ses pièces seulement que nous avons trouvé quelques idées ou quelques sentiments moraux réellement naïfs, ne relevant en rien de cette morale de convention qui a été de tout temps employée au théâtre, mais jamais plus qu'à notre époque! Il n'y a sans doute pas songé, et il s'étonnera peut-être du compliment que je lui fais; cependant je le prie de l'accepter, car je l'assure qu'il l'a mérité. Cette moralité est plus instinctive que réfléchie, mais elle n'en est que plus vive, et quand on les entend au lieu de les lire, ses paroles ont un effet irrésistible. 11 n'y a pas à s'y tromper, ce sentiment moral n'est pas joué ni prémédité; il est tout spontané et involontaire; ses expressions sont soudaines, inattendues, dramatiques comme un cri de la chair, comme une explosion de l'âme. M. Barrière a, contre le mal, l'injustice et la sottise, des sorties, ou pour mieux dire des ruades vigoureuses qui sont tout à fait d'un probe et naïf esprit. Il ne sait pas regarder nonchalamment, lorgnon dans l'œil et badine en main, les vilains spectacles de son temps : il s'irrite, il invective, il apostrophe, il intervient comme un honnête ouvrier dans une bataille des rues. Esprit droit, mais sans finesse et sans élégance, plus robuste que ferme, ses colères ont toutes le cachet des colères plébéiennes , la spontanéité , l'imprudence, la témérité irréfléchie. Il n'engage pas avec ses coquins et ses hypocrites ces duels habiles de

dandy sûr de lui-même, de dandy dont la main ne tremble pas et dont l'œil ne se trouble pas, dans lesquels excelle l'auteur du Demi-Monde. IS'on, il distribue à droite et à gauche de vigoureux coups de poing démocratiques et de sonores soufflets populaires. Avec lui, pas de sous-entendus ni d'impertinences voilées; les vérités qu'il exprime revêtent la forme de l'insulte directe, brutale. Voilà l'originalité véritable de M. Théodore Barrière. Dans ses boutades brusques et inattendues, dans ses colères intejnpestives, on sent palpiter un cœur. Il y a du cynisme, de la dureté dans son talent, mais aucune sécheresse, rare qualité par la littérature qui court. Il manque de sang-froid, de tenue et de toutes les qualités mondaines, mais il a de la véhémence et de la naïveté; il manque de grâce et de fraîcheur, sans pour cela manquer de jeunesse ni d'élan. Ses drames trahissent une nature incorrigible, que l'expérience a pu maltraiter, mais qu'elle n'a pu réconcilier avec l'injustice sociale. En vérité, il a quelque chose de très sympathique en dépit des formes crues et brutales qu'il affectionne. La morale, chez lui, s'exprime souvent en singulier langage; ses personnages moraux parlent l'argot des ateliers et des coulisses, et il y a tel de ses mots qui vient en droite ligne du royaume d'histrionie et du puissant empire du cabotinage; mais qu'importe la forme après tout, si sous le déguisement qu'elle revêt la vérité se laisse reconnaître?

Malheureusement pour M. Barrière, cette verve

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violente et misanthropique s'exprime par des mots et des tirades; elle ne s'est pas incarnée dans des types vivants, et qui restent dans la mémoire du spectateur. Je sais bien que M. Barrière pourrait me répondre par son type favori de Desgenais; mais, outre que l'idée première de ce personnage ne lui appartient pas, la transformation qu'il lui a fait subir n'est pas précisément heureuse. Du sec et froid sceptique de la Confession d'un Enfant du siècle, il a voulu faire une sorte d'Alceste bourgeois et de Diogène parisien : c'était son droit, mais il n'a pas atteint le but qu'il poursuivait. Son Desgenais n'est pas un type, c'est ce qu'on appelle au théâtre et même dans le roman une grande utilité. Dans une scène des Parisiens, Desgenais se compare lui-même à un des anciens boulTons de cour; la comparaison est excellente. Desgenais n'est pas plus un caractère que L'Angély ou Triboulet : c'est un composé de saillies et de boutades, un sac à épigrammes, un pamphlet vivant. Dès qu'il apparaît sur la scène et qu'il ouvre la bouche, on sait d'avance ce qu'il va dire et faire, car il ne représente pas un individu nommé Desgenais, il représente l'opinion publique, la voix de la conscience, la justice vengeresse au pas lent, mais sûr, tout ce que vous voudrez de général et d'abstrait. Il n'est pas misanthrope par caractère, mais pour ainsi dire par métier. Et néanmoins dans ce personnage, comme du reste dans tous les personnages vertueux de M. Barrière, se laissent apercevoir les rudiments de deux caractères qu'il serait glorieux à un auteur comique de tenter.

Le premier serait celui d'un Alceste moderne, mais je ne me charge pas d'indiquer comment un pareil personnage pourrait être conçu et exécuté. Le second est d'exécution plus facile, car les éléments en existent- et n'attendent qu'un poète qui leur donnera l'unité et l'harmonie. Ce caractère, c'est celui du jeune Français d'aujourd'hui, doué de qualités élevées et délicates, mis en contact avec une société positive et matérialiste, rapidement instruit par une dure expérience, et qui se fait extérieurement semblable aux hommes de son temps pour ne pas être leur victime.

11 arrive vite à reconnaître que ce serait pure duperie que de prodiguer sa sensibilité ou sa générosité dans un monde qui considère ces qualités comme des qualités de luxe. Dès lors la crainte d'être dupe devient le mobile de toutes ses actions, et l'horreur du ridicule le crilerium de sa conduite. Il voit le monde armé contre lui, et cherche avant tout à combattre à armes égales; à la dureté il oppose le cj-nisme. Il n'a ni défiance ni confiance à l'endroit de ceux qu'il fréquente; il a l'absolue conviction qu'ils cherchent à abuser de lui à leur profit, et que par conséquent il doit s'arranger pour user d'eux à son bénéfice. Dans l'organisation sociale, il ne voit pas autre chose qu'un échange réciproque de services immédiats qui doivent se solder en profits immédiats. II n'a aucun espoir à long terme; la sauvage et vulgaire maxime, donnant donnant, est sa devise. Il est dur et cruel sans remords : s'il est généreux, c'est avec orgueil et sans chaleur; s'il fait le bien, c'est avec mépris. Ses haines

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n'ont aucune ténacité, parce que la haine est un sentiment qui ne rapporte aucun bénéfice; il croit aussi inutile de se venger que de pardonner, mais il n'oublie rien. Ainsi armé d'indifférence, de dureté et de cynisme, il marche dans la vie, n'attendant rien que de lui-même, convaincu que l'homme est l'ennemi naturel de l'homme. Cette remarquable vérité étant donnée, quels sont ses devoirs et ses droits? Comme il est honnête, sa conscience l'avertit que son devoir est de ne manger personne, mais qu'une fois ce devoir négatif accompli, son droit incontestable est de combattre à outrance pour n'être pas mangé. Voilà le type du jeune Français moderne quand il est réellement moral et bien doué; jugez un peu de ce qu'il doit être quand il est immoral et sans esprit. Le type n'est pas aimable, comme vous voyez; en revanche il est très ferme et très accusé. Je regrette que ce type, qui se laisse apercevoir à chaque instant chez M. Barrière, n'ait pas été saisi et rendu comme il méritait de l'être, et je le recommande à l'attention des auteurs dramatiques contemporains.

La morale dans les drames de M. Barrière n'a pas toujours raison. L'indignation contre le mal est d'autant plus sincère qu'elle est plus spontanée, je le reconnais; cependant, si spontanée qu'elle soit, elle ne doit jamais être intempestive. Or la morale de M. Barrière est trop souvent intempestive et flagelle avec une fureur aveugle, sans prudence et sans discernement. C'est ici que ces qualités mondaines qui distinguent le talent de M. Dumas fils, le sang-froid,

le calme, la tenue, voire la sécheresse, apparaissent avec tous leurs avantages. Ces qualités sont négatives, je le veux bien, mais elles ont le privilège d'empêcher celui qui les possède de tomber dans la puérilité et de dépenser inutilement son indignation. Il est bon de s'indignerconlre le mal, mais il est puéril de s'étonner qu'un coquin le commette. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à M. Barrière, et entre autres dans son fameux drame des Fille>i de Marbre, mauvais ouvrage dont l'immense succès est un des plus déplorables symptômes de l'état du sens moral à notre époque. Ce drame, longue et incohérente tirade contre la cruauté des courtisanes, pourrait se résumer dans le singulier conseil que voici : — vos vices, mesdemoiselles, ne sont pas désagréables, mais vous devriez y joindre quelques vertus. Vous êtes belles, aimables, amusantes ; vous devriez être encore bonnes, tendres et dévouées. — Comment M. Barrière a-t-il pu commettre une erreur de jugement aussi monstrueuse, et comment le public n'a-t-il pas aperçu tout ce qu'il y a de choquant dans une pareille donnée? Pourquoi donc s'étonner que les courtisanes n'aient pas de vertus? Elles n'y ont aucun droit, et leur métier n'est pas d'en avoir. Leur reprocher d'être cruelles est aussi enfantin que de reprocher au tigre sa férocité. Le métier de courtisane n'est pas plus fait pour enseigner la bonté que l'ivrognerie pour enseigner la tempérance, et la passion du jeu la prudence. En définitive, le personnage immoral me semble encore plutôt dans ce cas la dupe que le

chaflatan, et c'est pourquoi M. Raphaël Didier est à mon avis beaucoup plus coupable que Mlle Marco, laquelle ne manque, si l'on y regarde bien, ni de bon sens, ni de sensibilité.

« Mais vraiment ! pourrait-elle dire à son très faible amant, vous m'accusez à tort de cruauté et de froideur; moi, je vous accuse à meilleur droit de manquer d'esprit et de vertu. Si l'un de nous deux est immoral, c'est vous, car il est immoral d'attendre de quelqu'un ce que ce quelqu'un ne peut lui donner. Vous savez qui je suis et où vous m'avez prise; pourquoi me forcez-vous à vous le rappeler? Il y a des choses qu'on n'aime pas cependant à se dire même à soi-même. Vous savez qui je suis et quel métier j'exerce; or votre présence nuit à mes intérêts, et cependant vous vous obstinez à rester malgré moi. Du rôle d'amant vous descendez au rôle d'importun et de fâcheux. Si vous n'étiez que jaloux, vous ne seriez que ridicule; mais vous m'êtes un obstacle, et vous ne voyez pas que par conséquent vous allez devenir odieux. Je vous ai donné tout ce que je pouvais vous donner, sachant que vous n'aviez à me rendre que peu de chose en échange; il y a tant d'autres à qui je demande sans leur rien donner. Dix fois, vingt fois depuis deux longs actes que vous m'invectivez à tort et à travers, je vous ai fait comprendre, avec tous les ménagements possibles, que votre place n'était plus auprès de moi. Est-ce donc moi qui ai manqué de coeur lorsque je vous ai rappelé que vous négligiez votre travail, que vous négli-

giez VOS amis, que vous abandonniez voire mère? Ai -je manqué de cœur le jour où je vous ai averti • que votre présence chez moi pourrait vous attirer un affront que vous avez dû accepter pour n'avoir pas voulu suivre mon conseil? Est-ce moi qui ai manqué de cœur, lorsque, poussée, à bout par vos violences intempestives et vos inqualifiables provocations, j'ai dû vous renier puljliquement? Je suis cruelle, ditesvous; mais que vaut-il mieux, à votre avis : être cruelle comme moi, ou lâche comme vous? Vous êtes peut-être un grand artiste, mon cher Raphaël, mais un grand sot certainement. » Ce discours est le résumé fidèle du caractère et de la conduite de Mlle Marco, qui pendant tout le drame se montre infiniment plus sensible, plus intelligente et à tout prendre plus morale que ses accusateurs. S'il ressort un enseignement du drame des Filles de Marbre, c'est à coup sur que la morale à contretemps est la pire de toutes les morales, et frise de bien près l'immoralité.

La nature toute spontanée de M. Barrière manque du contrepoids des facultés réfléchies. Par là s'expliquent et ses colères hors de propos et les irrégularités de son talent. Lorsque le tempérament parle en lui et que la spontanéité lui vient en aide, il trouve des mouvements d'éloquence sauvage, ou des mois amers et sanglants; mais lorsqu'il est de sang-froid et que le secours momentané que donnent ces mouvements de l'âme lui fait défaut, alors il tombe alîaissé sur luimême et se traîne péniblement. Il paye ces rapides

minutes de fièvre brûlante par une prostration de plusieurs scènes quand elle n'est pas de plusieurs actes. Ce qu'il est en bien, en mal, il le doit entièrement à sa nature ; les ressources de l'art lui manquent absolument. Il ne sait ni combiner, ni composer, ni présenter ses sujets. Ses drames nous ramènent à l'enfance de l'art, et font penser involontairement aux peintures chinoises et aux sculptures assyriennes. Pas de perspective, pas de distribution d'ombres et de lumières; tous les personnages semblent superposés les uns aux autres et mis sur le même plan. Il ne conçoit pas un drame, il conçoit une situation, de sorte que le drame est vide d'intérêt tant que la situation n'a pas été amenée, et qu'il est terminé aussitôt qu'elle s'est présentée, fût-ce même dès la première scène. Dans Cendrillon par exemple, l'exposition dure trois longs actes, et il est évident que le drame a été écrit pour la scène capitale du cinquième acte entre Marie et Mme de Fontenay. Les Faux Bonshommes pourraient avoir dix actes aussi bien que quatre, car cette comédie n'est pas autre chose qu'une galerie de tableaux dramatiques, une suite d'esquisses cousues tant bien que mal à la suite les unes des autres, au milieu desquelles se détache la fameuse scène du contrat, scène beaucoup trop vantée, mais pleine d'esprit comique franc et naturel. Dans IHérilage de M. Plumet^ il se trouve que la situation conçue par l'auteur se présente dès la première scène, de sorte que cette première scène se répète pendant cinq actes et que la comédie, tournant autour d'elle-même jus-

qu'au dénouement, ressemble à ces œuvres dramatiques

Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston, Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

Et cependant, malgré tout, il y a dans ces œuvres sans art des qualités dramatiques précieuses, par exemple, quantité de mots réellement comiques et qui peignent d'un trait un caractère, un vice, une laideur morale. Ça et là la nature humaine est prise sur le fait, brutalement, comme un papillon saisi soudain par la main d'un enfant. Par instants, le dialogue s'anime et frise de très près la véritable comédie. Connaissez-vous M. Dufouré, l'homme sensible, qui, lorsqu'il donne deux francs à un pauvre, en emploie vingt pour se faire faire une réclame dans les journaux; tout sucre et tout miel pour sa femme tant qu'il est devant le public, tout fiel et tout vinaigre dans son ménage? Il faut voir comme les époux se gourmcnt entre eux lorsqu'ils ont la douleur d'être seuls. « Vous êtes un calomniateur, monsieur! mon fils ne me gêne pas.... 11 ne m'a jamais gênée, car je n'ai jamais eu rien à me reprocher, moi! je suis toujours restée un modèle de fidélité, de constance,... j'ai même été joliment bête! — Madame!... Au fait, ça m'est égal,... il n'est plus temps! — Qu'en savezvous, monsieur...? J'ai dix-huit mois de moins que

vous Jour de Dieu, Ernest! ne me poussez pas à

bout. » Et leur progéniture, le jeune Raoul Dufouré, comme il montre bien qu'il a profité des leçons pater-

nelles, lorsque l'auteur de ses jours lui reproche les dettes qu'il piyc pour lui! « J'ai lu l'article des successions. Or ma tante Anaslasie m'a laissé cent cinquante mille francs. Vous les détenez illégalement puisque je suis majeur et que j'ai droit à ma fortune. Donnez-moi mes cent cinquante mille francs, et je ne vous demanderai plus rien! — Malheureux! — Dame! depuis que je suis au monde, vous m'avez toujours répété : « La fortune est le premier des biens; si tu « veux être recherché, aie de l'argent; si tu veux avoir « des amis, aie de l'argent, et toujours de l'argent! » Eh bien! j'en veux, voilà tout. » Et M. Péponnet, qui, désirant rompre le mariage de sa fille, prête une oreille complaisante aux sycophantes qui lui disent que son futur gendre, gaillard d'apparence herculéenne, est menacé d'une phtisie prochaine ! « Mon ami, vous devriez vous soigner. » Et ce mari qui ne rentre pas chez lui afin de donner à sa femme le temps de trépasser, et qui répond par d'hypocrites larmes aux consolations hypocrites d'amis sournois. « Je préférerais suivre ma pauvre femme assurément. — Oh ! je le pense bien ; mais vous avez de la religion, n'est-ce pas? — Oui, oui, mon ami, et d'abord je regarde le suicide comme une lâcheté. — Dites comme un crime ! — Eh bien ! oui, comme un crime. — Vous vivrez? — Je vivrai! je vous le promets ! » Si la science des passions et des mouvements de l'âme est inconnue à M. Barrière, personne, en revanche, n'a mieux attrapé de notre temps les cris de la bête humaine.

Quelque inférieur que soit le mérite des pièces de M. Barrière, elles ont pour nous une sorte de valeur historique. Ce sont des documents et des chroniques dialoguées qui nous font apercevoir l'élat du goût public, la situation morale des esprits, le mouvement des mœurs. Ce sont des phénomènes littéraires qui, si l'on y regardait bien, correspondent à des phénomènes sociaux. Littérairement, ces comédies nous aident à constater deux faits importants : le premier, c'est que le théâtre moderne traverse en ce moment un état de transition; le second, c'est que la reproduction littérale de la réalité triomphe définitivement.

Si vous doutez que le théâtre traverse en ce moment un état de transition, lisez attentivement les comédies de M. Barrière. Tous les anciens cadres y sont rompus, et de tous les vieux genres si tranchés que nous avons connus, il ne reste plus que des débris. Le vaudeville a fourni les personnages, le mélodrame les situations, la comédie le dialogue de ces œuvres hybrides. On sent dans certaines scènes que l'auteur est contemporain de M. Dumas fils, dans d'autres qu'il a lu Molière et les anciens auteurs comiques, dans la plupart que sa mémoire est hantée par les souvenirs dramatiques du boulevard. Vous y rencontrez les personnages du réalisme contemporain côte à côte avec les amoureux et les séduisants officiers de M. Scribe et du Gymnase. Ces œuvres signifient donc, à ne pas s'y tromper, que les anciens genres dramatiques ont dit leur dernier mot, et que

le théâtre, à la recherche d'un genre nouveau, traverse une période de crise.

Dans le théâtre de M. Barrière, la démocratie coule à pleins bords. Avec lui, on peut dire que la populace a fait son avènement sur la scène. Tous ses personnages appartiennent à ces classes flottantes de la société, suspendues entre ciel et terre, si nombreuses dans notre moderne civilisation, flibustiers de terre ferme, forbans des rues et des boulevards, trappeurs des savanes immenses de la crédulité et de la bêtise. C'est tout un monde de sauvages, de sauvages fort peu pittoresques, qui font la chasse aux espèces sonnantes, au lieu de la faire au renard bleu. Vous les avez vus sous le péristyle de la Bourse, où ils cherchent une dupe, à la police correctionnelle, où ils viennent rendre compte de leurs actions, dans les alentours des lieux publics, où ils viennent chercher un divertissement entre deux friponneries. Ils ont bien tous les traits que vous leur connaissez : l'œil rusé de la pie, le front bas et bestial du taureau, la physionomie futée de la fouirie ou grimaçante de la hyène, tous les signes distinctifs de la bête qui n'est pas susceptible d'éducation, et qu'on ne peut apprivoiser qu'en la mettant en cage et à grands renforts de coups de fouet. Leurs caractères et leurs mœurs sont en parfait accord avec leurs noms. Plumet, Péponnet, Dufouré, Bassecourt, Galouzou, des noms à se faire consigner à la porte, et, comme on dit dans l'expressif langage populaire, à coucher dehors : tel est l'aimable monde que M. Barrière a mis en

scène, et celui qu'il excelle à faire vivre. Quand il a essayé de peindre un monde plus délicat et des sentiments plus raffinés, il a généralement échoué; mais quand il s'est adressé à ce monde, qu'il connaît comme pas un et qu'il traite selon ses mérites, sa verve violente a toujours trouvé un heureux emploi d'elle-même. Les Fausses Bonnes Femmes ne valent pas les Faux Bonshommes, et Cenârillon ne vaut pas, à mon avis, rHéritage de M. Plumet, quelque informe que soit cette dernière comédie.

Ces personnages, que M, Barrière excelle à peindre, sont cependant aussi insignifiants qu'ils sont laids et déplaisants. Ce sont des coquins et des fourbes sans doute, mais avant tout ce sont les premiers venus. Aussi le théâtre de M. Barrière est-il la constatation, la confirmation éclatante de l'avènement définitif du réalisme au théâtre. 11 semble admettre en principe que tout est digne d'intérêt, et qu'il n'y a qu'à copier toutes les formes que la réalité nous présente. Ainsi fait-il. Il descend bravement, le crayon en main, sur le trottoir du boulevard, dessine et note indifféremment tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, les visages d'agioteurs, l'argot de la petite bourse du passage de l'Opéra, les anecdotes des coulisses, les conversations des promeneurs, les chroniques scandaleuses des boudoirs des filles en renom. D'autres réalistes choisissaient au moins leurs personnages et leurs sujets. Et cependant M. Barrière a trouvé moyen de nous intéresser un instant. Pourquoi? Parce que la vérité, même repoussante, a sur. l'homme un sou-

veraiii empire; parce que, de tous les sujets d'étude, le pkis intéressant pour l'homme, c'est l'iiomme. même lorsqu'il est abject, et qu'il ne mérite pas un seul regard de l'artiste, une seule minute de l'attention du philosophe.

Mars 1859.

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