‹ Dramaturges et romanciersChapitre 8 sur 12 · M. James Fazy · texte numérisé non relu

M. James Fazy

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était un de ces homiiaes trop rares qui pouvaient le mieux démontrer à son élève la vérité de cette pa rôle de Pascal, sur laquelle ne sauraient assez réfléchir ceux qui ont pour mission d'instruire la jeunesse : « Nous nous figurons toujours Aristote et Platon en robe longue et en bonnet carré, tandis que c'étaient d'honnêtes gens aimant à converser avec leurs amis ». Dans les conversations de Tôpffer, M.. Cherbuliez put apprendre que le pédantisme seul a horreur de la vie et de la nature, mais que la •véritable science n'en est jamais séparée. Lorsque de longues années après sa sortie du Gymnase il écrira les Causeries aihétiienncs et le Prince Vitale, il se souviendra des conseils de Rodolphe Tôpfl'er et les mettra à profit. Ne retrouvez-vous pas en efi'et dans la composition de ces deux livres quelque chose de la libre allure de TôpfTer et de son ingénieuse méthode du zigzag, comparable à ces anciens jardins taillés en méandres qui malicieusement vous ramenaient toujours à un point central, et vous clouaient pour ainsi dire sur place tout en vous faisant croire que vous parcouriez un espace indéfini. Il n'est aucun des lecteurs de Topfîer qui ne puisse reconnaître dans les Causeries athéniennes et le Prince Vitale quelques-unes des surprises du gracieux sortilège dont ils ont éprouvé les efl'ets en lisant la Bibliothèque de mon oncle et les Menus Propos d'un peintre genevois. Tous les enseignements n'ont pas la liberté et la vie de celui d'un Tôpfl'er, mais pour un esprit dont la monade est active et curieuse tous sont instructifs

à des titres divers, et tel professeur qui n'enseigne pas en éveillant la sympathie peut à son insu enseigner par la révolte qu'il inspire. M. Victor Clierbuliez a fait cette expérience à son très grand profit. A sa sortie du Gymnase, il eut le bonheur (c'est ainsi qu'il faut nommer en effet ces accidents en apparence fâcheux dont le résultat naturel est de créer une réaction qui accroît la vigueur des facultés) de suivre les cours d'un professeur de philosophie qui mettait trop de zèle à vouloir faire de ses élèves des disciples de Reid. Blessé de rindiscrète insistance avec laquelle on essayait de lui imposer une doctrine qui n'explique rien, et dont la méthode, pour employer le mot très aristocratique, mais très légitime de Voltaire, vous réduit juste au degré de lumière de votre tailleur ou de votre blanchisseuse, M. Gherbuliez fut amené par réaction à s'enquérir profondément de la vraie constitution de l'esprit humain et de ces méthodes innées, organiques, nécessaires, qui sont pour l'intelHgence ce que les membres et les sens sont pour le corps, et pendant deux années entières il étudia les deux mémorables descriptions qui en ont été données à un si long intervalle l'une de l'autre par Aristote et par Kant. Le premier lui révéla l'engrenage et le mécanisme de la pensée, le second les limites fatales et infranchissables, la nature nécessairement humaine de cette pensée; c'est ainsi que d'un enseignement qui avait pour but de mater et d'enchaîner la liberté de l'esprit naquit pour le jeune étudiant une nouvelle occasion d'affranchissement.

Que d'études, que de travaux, quelle dépense d'ardeur intellectuelle en tout sens entre sa sortie de l'université et ses débuts dans la vie littéraire! Nous trouvons le jeune écrivain d'abord à Paris, où il se partage entre trois passions bien difîérentes, l'enseignement d'Eugène Burnouf et le sanscrit, le musée du Louvre et la peinture, et enfin le théâtre; puis à Bonn, où il fut initié à la philosophie de Hegel, et où il fit un assez long séjour, qui semble lui avoir laissé des souvenirs que nous comprenons sans peine, Bonn étant une des petites villes du monde où il serait le plus doux de vivre et de mourir. Quel riant repos on peut goûter en face de ce Rhin, à la lenteur paternelle et majestueuse, et de ce paysage à la fois large et familier, digne de Virgile et de Poussin, qui se déroule le long de ses rives! Avec quelle ardeur sans fièvre on doit étudier dans cette gentille université, si nette, si bien rangée, si coquettement enveloppée de robes de verdure et de ceintures de tilleuls ! Et comme on doit bien dormir dans ce petit cimetière, le plus gai que je connaisse, — un cimetière qui vous invite à vous y reposer avec la vivacité gracieuse d'un enfant qui tend les bras vers sa mère! Étudier la philosophie à Bonn pendant le jour, contempler les jeux du crépuscule derrière les riantes collines de son horizon après le travail, et le soir écouter les quatuors de Beethoven, le génie du lieu, en compagnie de dilettanli candides, ce doit être là le bonheur, ou il n'y en a pas en ce monde. Ce séjour à Bonn fut en plus d'un sens fécond pour M. Ghcrbulicz, car en môme

temps qu'il se passionnait pour la philosophie de Hegel, un autre travail inaperçu du jeune écrivain lui-même s'opérait en lui, ce travail latent qui se fait toujours en nous sans que nous y pensions, qui n'est jamais celui auquel nous dévouons notre ardeur, et qui, lorsque les années se sont écoulées, se découvre tout à coup le seul profitable. Ce travail, qui ne nous coûte pas d'autres fatigues que celles des fonctions de la vie, c'est celui qui consiste à entrer jour par jour dans la familiarité des choses qui nous entourent, à en respirer jour par jour l'âme secrète, à en surprendre les plus fugitifs aspects et les plus délicates nuances. C'est à cette époque qu'il faut sans doute rapporter la formation du germe du Comte Koslia dans l'esprit du jeune auteur, car c'est à cette époque qu'il entra dans l'intimité de ces paysages des bords du Rhin dont il a fait la scène de son beau roman.

Mais de toutes les circonstances qui ont favorisé sa fortune littéraiiv}, la plus heureuse est le résultat de sa propre volonté. M. Cherbuliez a eu le bon sens de se refuser à diverses reprises à l'exercice d'une fonction quelconque, même de celles qui semblaient le plus conformes à ses goûts, pour se consacrer tout entier à la littérature. École centrale, école normale, professorat, préceptorat dans les maisons princières, il a successivement refusé toutes ces carrières. A notre avis, il a eu raison; l'exercice dune profession, même appartenant à un ordre purement intellectuel, est essentiellement antipathique et funeste à la libre floraison de l'esprit. Aussi le premier devoir de

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l'homme qui aime sincèrement les choses de l'intelligence, lorsqu'il est assuré contre le besoin par sa condition de fortune, ou qu'une chance heureuse l'en a mis à l'abri, doit-il être de se dispenser de tout travail pratique, d'une utilité directe ou introduisant dans l'emploi du temps une régularité mécanique. Le véritable exercice de la pensée exige un éternel loisir, et quiconque est obligé par profession de ne penser qu'à certaines heures perd le meilleur de sa pensée, c'est-à-dire cette incessante émanation de rêverie qui s'échappe d'une âme intelligente, et qui est son parfum, sa musique et sa volupté. La vie de l'intelligence demande une activité incessante, mais désintéressée, n'ayant autant que possible aucun but précis. Sans cette condition étrange et anormale, pas d'esprit prime-sautier et pas d'œuvre originale. Avec une vie dont le temps sera réglé mécaniquement par les exigences des fonctions, vous pourrez aspirer à la gloire d'un professeur illustre, d'un avocat, d'un prédicateur, jamais à celle d'un de ces esprits qui ont fait passer leur âme entière dans leurs écrits, d'un Montaigne par exemple. C'est parce qu'ils connaissent le prix de ce loisir actif que tous les génies originaux l'ont toujours acheté et l'achèteront toujours, au prix même de la pauvreté, de la misère et de la solitude. Ainsi pensa sans doute M. Cherbuliez lorsqu'il refusa un préceptorat qu'on lui offrait pendant son séjour à Bonn, préférant compléter son éducation par des voyages qu'un héritage légué à cet effet lui permettait de faire, et sacrifiant ainsi avec

bon sens une occasion de pousser sa personne dans le monde pour y pousser plus avant son intelligence. Un an de séjour à l'université de Berlin le dédommagea de ce sacrifice. Là il se dévoua tout entier à l'étude de Hegel, dont il connut les principaux disciples, et entretint des relations intéressantes avec Schelling, devant lequel, nous dit-il, il avait soin de dissimuler la tendresse que lui inspirait son rival. Cependant la philosophie n'eut pas seule toute son afFection. Tout bon Allemand avait deux passions avant que l'apparition de M. de Bismarck en eût fait naître une troisième moins inofTensive que les deux autres, la philosophie et la musique; M. Cherbuliez les partagea toutes deux pendant son séjour à Berlin.

Il avait juré de manger jusqu'au dernier sou le petit héritage qui lui avait été légué pour voyager; il tint parole. Il a visité successivement la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Asie Mineure, Constantinople et la Grèce, et chacun de ces voyages a plus tard produit son fruit à son heure. Les Causeries athéniennes sont nées en Grèce, le Prince Vitale est né en Italie, le Comte Kostia sur les bords du Rhin, le Roman dune honnête femme est le résultat du degré de connaissance que le jeune auteur a acquis de nos moeurs; Paule Méré est le seul de ses livres qui puisse être revendiqué par Genève.

Voilà bien des études, direz-vous, pour arriver à produire quelques œuvres intéressantes d'imagination, et nous avons peine à croire que ces œuvres n'eussent pas valu tout autant alors même que la jeu-

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nesse de l'auteur n'aurait pas été au&si studieuse. Nous admettons facilement que, sans de pareilles études, l'auteur n'aurait jamais si bien raisonné sur l'art de la Grèce et la renaissance italienne; mais en quoi son savoir si varié a-t-il pu l'aider dans la conception et la composition de ses romans? A cela on pourrait répondre d'une manière générale que les véritables services que nous rend la science sont comme ceux de toutes les choses de ce monde, de nature indirecte et détournée. Certes il serait impossible de saisir le lien qui existe entre la philosophie grecque ou allemande et des récits ingénieux comme Paille Méréei le Roman d'une honnête femme. Cependant on est bien forcé d'admettre cette conclusion, que, s'il n'avait pas étudié les philosophies grecque et allemande, l'esprit de M. Cherbuliez serait sensiblement différent de ce qu'il est, et que par conséquent, une oeuvre étant toujours en rapport avec l'esprit de son auteur, ses romans, tout en n'ayant rien à démêler avec lesdiles philosophies, seraient aussi sensiblement différents; mais il est au moins un de ces romans dont on peut affirmer avec assurance qu'il n'aurait jamais été écrit sans la connaissance de l'histoire et des maîtres de la poésie : le Comte Kostia. Ici l'influence du savoir de l'auteur sur son œuvre se laisse voir à découvert, et, de même qu'il est facile de reconnaître dans un édifice les traces des divers personnages qui l'ont habité tour à tour, il est facile de reconnaître dans ce roman les traces des grands poètes qui successivement ont hanté l'imagination de M. Gherbu-

liez. C'est Shakespeare, c'est Goethe, c'est Jean- Jacques Rousseau; telle métaphore subtile ou telle peinture des phénomènes naturels vous fait songer à Henri Heine, et à l'intonalion de telle tirade de passion vous reconnaissez l'accent et le mouvement lyriques propres à lord Byron. Ajoutez que, sans les connaissances ethnologiques de l'auteur, il n'aurait pas aussi profondément pénétré les secrets de l'âme slave, et n'eût jamais écrit la page tout à fait hors ligne où, par la bouche du comte Kostia,il met la philosophie politique faisandée de Byzance, ennemie de l'enthousiasme et de l'absolu, en contraste avec la philosophie politique idéaliste des Occidentaux, d'où sont sortis ces deux élans à jamais fameux des croisades et de la Révolution française.

Le Comte Kostia est, à mon avis, une des plus belles œuvres d'imagination qui aient paru en France depuis plusieurs années ; sans prétendre établir aucune comparaison qui pourrait paraître injuste et exagérée, ni vouloir imposer un goût tout à fait personnel comme un jugement, je dois déclarer que c'est celle qui m'inspire la plus vive sympathie, parce qu'elle est la seule dont la lecture ait eu le privilège de me faire éprouver les mêmes émotions que nous font éprouver les vieux maîtres de la poésie. Ainsi, pour nommer tout de suite une de ces émotions, elle est à peu près la seule qui éveille ce sentiment sans lequel il n'est guère d'œuvre poétique vraiment puissante, le sentiment du mystère. Toute œuvre de nature tragique ou passionnée qui n'éveille pas ce sentiment

du mystère, dont l'aclion, quelque logique qu'elle soit, permet à rimagination de la suivre sans plus d'hésitation que n'en éprouve un promeneur à parcourir un beau jardin classique aux allées régulières, — dont les personnages laissent apercevoir les limites de leurs caractères et jeter la sonde jusqu'au fond de leurs âmes, manque — quel que soit son mérite — de profondeur et de vraie portée poétique, car elle manque de cette qualité qu'on a toujours si mal définie et qu'on appelle l'idéal. Qu'est-ce en effet que l'idéal, sinon ce sentiment du mystère qu'éveille en nous soit la vue d'une figure dont l'expression échappe aux définitions que les vocabulaires de nos langues humaines mettent à notre usage, soit le spectacle d'une âme passionnée dont les mouvements révèlent l'existence d'une force que nous ignorons, soit encore, pour prendre l'idéal dans ce qu'il a de plus vulgaire et de plus rapproché de la matière, le spectacle d'une action complexe dont le nœud échappe à notre attention, et que nous sentons les puissances divines seules, Providence ou fatalité, capables de délier? Une œuvre idéale par excellence, c'est celle qui nous montre une série de faits dont la cause se métamorphose sans cesse sous nos yeux chaque fois que nous essayons de la nommer, et recule toujours devant nous à mesure que nous avançons vers elle, pareille à la nature qui ne nous laisse démêler une de ses obscurités que pour nous en présenter immédiatement une noilvelle : un Œdipe roi, un Hamlet. Puisque je viens de nommer Œdipe roi, je veux emprunter à cette grande

œuvre un terme de comparaison qui me permettra de faire saisir avec la dernière exactitude la nature de ce sentiment du mystère qui est l'essence même de toute poésie. Si le spectateur ne partage pas en face d'une œuvre les sentiments du divin Tirésias en face d'OEdipe, s'il n'est pas alarmé des conjectures qui se pressent dans son esprit, si l'inconnu vers lequel il est attiré ne le fait pas trembler, et si les secrets dont il lève graduellement les voiles ne lui apportent pas des émotions de plus en plus solennelles, s'il ne dit pas, lui aussi, à sa manière ce mot d'une si pathétique obscurité que le vieux devin donne pour synthèse à sa certitude et à ses doutes à la fois : « Hélas ! hélas! combien il est terrible de savoir! >; cette œuvre pourra bien être une étude admirable et même se rapporter à la poésie comme la science se rapporte à la nature; mais elle n'aura pas ce glorieux attribut de toute vraie poésie, qui est de se confondre avec la vie même, car elle péchera contre le privilège de la nature et de la vie, qui consiste précisément dans ce refus obstiné de laisser pénétrer leurs énigmes. Or, voilà le sentiment qui règne d'un bout à l'autre du Comte Kostia et qui en fait l'âme et l'unité. Le mystère est partout, dans les péripéties de l'action, dans l'aspect de la scène, dans les caractères et dans les passions. Tous ces personnages ont des âmes dont les ressorts déconcertent notre jugement, dont les actes sont des révélations successives, et ils nous font marcher de surprise en surprise jusqu'au dénouement^ sans que nous puissions apercevoir leurs limites

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et que nous puissions dire que nous les avons épuisés. Tous donnent à nos conjectures les démentis les plus inattendus et les plus émouvanls. A sa première entrée, Stéphane n'est qu'un enfant fiévreux," emporté et pervers. Bientôt ce premier personnage en laisse transparaître un second, mystérieux comme le page de Lara et aussi fait pour provoquer la rêverie et la curiosité que le premier élail fait pour provoquer la résistance et la répulsion; niais ce second personnage n'est pas encore le vrai, et nous découvrons que ce costume masculin n'est qu'un travestissement qui, pareil aux déguisements des belles aventurières de Shakespeare, comprime un cœur de femme tendre, passionné et violent. Noire étonnemenl est exlrême lorsque nous découvrons (jue sous l'enveloppe grotesque du père Alexis se cache une âme de confesseur et de martyr, et que ce fantoche comique, rival en gourmandise du singe Solon, se révèle à nous avec une grandeur épique. De la grandeur, il y en a aussi une véritable dans le pauvre serf Ivan. C'est en vain que le comte Kostia, dans son orgueil d'aristocrate, croirait l'assimiler aux animaux de Irait et de labour en lui parlant ce langage des coups par lequel on se fait entendre des bêtes; Ivan affirme son titre d'homme et les droits de son âme par la résignation et l'humilité nobles avec lesquelles il reçoitlechàtiment immérité que lui inflige un maître tyrannique. Acemoment, ce serf, ce collègue des brutes, nous fait sentir qu'il a été vraiment racheté de tout le sang de Jésus-Christ, Et (|uelles révélations successives chez le comte Kostia I

âlO DRAMATURGES ET ROMANCIERS.

C'est d'abord un sceptique blasé et corrompu par l'habitude du commandement, léger avec profondeur comme le sont souvent les mondains de sa catégorie; puis c'est un tyran aristocratique dont l'orgueil est le seul mobile, qui considère chez ceux qui l'entourent tout indice d'épanouisseriient intérieur comme un manque d'égards, qui ne sait lire la déférence que sur des visages pâles de crainte et ne se croit sûr du respect que lorsqu'il impose le tremblement; enfin ces masques tombent, et l'on voit apparaître une âme malade et malheureuse à l'excès qui nous dévoile un des secrets les plus noirs et les plus subtils à la fois que puisse contenir la nature humaine. Nous comprenons alors pourquoi le comte Koslia se plaît à imposer la douleur autour de lui. Ce n'est pas dureté aristocratique, ce n'est pas représailles contre la destinée et pour venger sur autrui les maux dont il a souffert; par une perversité paradoxale qui rappelle quelquesunes des pratiques superstitieuses les plus atroces de la sorcellerie, le comte Kostia est arrivé à se persuader qu'en imposant la souffrance à un être innocent il pourrait se débarrasser de la sienne propre. Comme ce roi jaloux d'un des drames de Shakespeare quij ne pouvant atteindre son rival imaginaire, croit qu'en tuant sa femme il retrouvera au moins la moitié de son repos, le comte Kostia s'est persuadé que, s'il peut parvenir à éteindre sur le visage de sa fdle ce sourire qui lui rappelle un visage trop aimé, il pourra guérir et vivre. Jamais adepte des doctrines démoniaques n'inventa de sortilège plus ingénieuse*

ment, plus poétiquement pervers, ne comprit avec plus de profondeur le plaisir que doivent donner aux puissances du mal les larmes de l'innocence et le sang des nouveau-nés. C'est monstrueux et grand à la fois.

Le Comte Kostia est un de ces livres qu'il est presque dangerenx de faire, car ils donnent au lecteur le droit de trop attendre de ceux qui le suivent, et ils imposent à l'auteur le difficile devoir de se maintenir à la hauteur oîi il s'est placé un certain jour. Que d'ingénieuses combinaisons de pensées révèle cet émouvant récit! A-t-on remarqué par exemple que M. Victor Cherbuliez a trouvé le seul genre de roman que l'imagination aime à rêver pour la scène où il l'a placé, et les seuls personnages de notre monde moderne qui conviennent à cette scène? Lorsque vous avez visité les vieux châteaux des bords du Rhin, ne vous est-il pas arrivé plus d'une fois de rêver en vous demandant quels hôtes ils pourraient recevoir aujourd'hui, et quels sentiments pourraient s'y épanouir à l'aise? C'est à juste tilre, se dit-on, qu'ils restent pour la plupart inhabiles, ruines poétiques pendant le jour, et la nuit lieu de rendez-vous des revenants et des âmes en peine du passé. Difficilement on imagine un sentimental roman bourgeois se passant entre leurs pittoresques murailles. Où trouver dans dans notre Europe d'aujourd'hui les âmes capables des passions sauvages que ces sites inspirent, de la franchise de sentiments que cette solitude conseille au cœur qu'elle livre à lui-même, des crimes gran-

dioses que suggèrent ces épaisses murailles impénétrables et sourdes qui défient l'œil et l'oreille de tout témoin? Un sourire d'involontaire ironie vient aux lèvres lorsqu'on apprend parfois, comme cela nous est arrivé, que telle ou telle de ces robustes masures a été achetée à vil prix, restaurée avec tout le luxe dont nos modernes tapissiers sont capables, par quelque croupier français ou quelque folliculaire parisien, aujourd'hui défunt, enrichi par le chantage et le commerce de louanges sans valeur. On a vraiment peine à comprendre les aigrefins ou les bons vivants de notre moderne civilisation habitant une demeure faite pour servir de scène au Majorai d'Hoffmann, et l'on ne serait pas plus étonné d'apprendre qu'un entrepreneur ingénieux vient d'acheter, la cabane des terribles paysans du Vingt-quatre Février de Werner pour y jouer le Chalet de M. Adolphe Adam. Cependant ces demeures féodales peuvent encore trouver dans notre Europe des hôtes dont les passions et les sentiments s'harmonisent avec leur caractère grandiose et sauvage, et M. Cherbuliez les a distingués et nommés avec une sagacité rare. L'hôte qui convient à un tel séjour, ce n'est pas l'opulent dandy français émasculé par l'épicuréisme de la vie parisienne et les contraintes chaque jour renouvelées qu'impose une société démocratique, ce n'est pas le grand seigneur anglais transformé par les exigences de la vie publique, ce n'est pas même l'aristocrate allemand maté par une bureaucratie tracassicre; c'est le grand seigneur russe, ce possesseur d'àmes

vivantes, qui ne possède cependant pas la sienne, à la fois victime et tyran, sans devoirs envers ceux qui sont soumis à son autorité absolue et sans droits contre la volonté absolue qui pèse sur lui d'un poids écrasant, un titan à demi captif, à demi libre, un Encelade dont le cœur serait étouffé sous sa montagne, tandis que ses pieds et ses mains resteraient libres. Voilà le personnage exceptionnel du monde contemporain dont les sentiments peuvent avoir pour cadres les vieux burgs du Rhin, et qui en est, de par les lois de la poésie, le légitime propriétaire.

Les deux autres romans que nous devons à M. Victor Cherbuliez nous introduisent dans une sphère poétique moins haute. Cependant Paule Méré est aussi un récit très pathétique. C'est encore l'histoire d'un sourire éteint que ce roman, l'histoire d'une âme coupable d'avoir été créée trop bondissante et trop lumineuse, fille de sylphide, sylphide elle-même, et qui pouvait dire, comme la spirituelle Béatrice de Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare : Lorsque je naquis, une étoile dansait. — Hélas! cette moderne Béatrice, au lieu de rencontrer un Bénédict à l'àme élastique et souple comme la sienne, n'a rencontré qu'un jaloux Claudio dont les défiances lui briseront le cœur. Ce qu'il y a de véritablement tragique dans l'histoire de Paule Méré, ce n'est pas qu'elle soit victime des commérages du monde, c'est qu'elle soit frappée à mort par la main de celui qu'elle aime, armée précisément par ces commérages. Je ne crois pas qu'aucun romancier aitjamais mieux fait ressortir

la fatale influence de la jettatwa, ni mieux montré comment on peut tuer à distance, sans un geste, sans un mouvement, en laissant tout simplement agir une pnrole une fois lancée. Un mot a été dit par un méchant ou peut-être par un simple plaisant, et ce mot, répété par des milliers de bouches indifférentes, a fini par devenir une réalité : Etverbum carofactum est. Cependant ce fantôme dressé devant Paule par la malignité du monde, n'a pas pu, même devenu chair, paralyser la grâce native de sa personne et éteindre sur ses lèvres la lumière de son sourire; mais un jour elle a aimé, et celui-là même qui avait confiance dans sa candeur et qui s'était proposé pour être son vengeur la tue avec les armes de l'invisible assassin contre lequel il s'est élevé. Malgré lui, celui qu'elle aime verra dans les gestes les plus inévitables un indice de culpabilité, dans les démarches les plus innocentes une preuve de trahison; sa défiance sera aussi tenace que son amour sera profond, et l'un et l'autre, marchant de compagnie, ne s'arrêteront que sur le tombeau de leur victime. Rarement les crimes du canl et de la calomnie ont été démontrés avec une plus tragique évidence.

Paule Méré nous, suggère incidemment une réflexion dont nous ne pouvons nous dispenser de faire part au lecteur, car elle est tout à l'honneur de M. Cherbuliez. Décidément le jeune auteur a une préférence marquée pour les âmes charmantes que leurs donsjinnés de grâce et de légèreté semblent marquer et marquent en réalité pour être les victimes expiatoires de toutes

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les lourdeurs et de toutes les laideurs de ce bas monde. Sa carrière littéraire est encore bien récente, et voici que par trois fois déjà il s'est constitué l'avocat de ces âmes rares autant que malheureuses; puissent Torquato Tasso, Stéphanie Kostia, Paule Méré, plaider pour lui contre les faux jugements de la méchanceté et de la sottise, s'il a jamais à les redouter, et puissent nos remerciements lui être une faible compensa' tion des critiques malfaisantes que les hypocrites — les épaules encore libres de ces chapes de plomb que Dante vit peser sur elles dans cet enfer qui leur est dû et qu'ils obtiendront — n'auront pas manqué de lui adresser pour avoir osé prendre avec récidive la défense de ce qui fait seul le charme et le prix de la vie!

Des trois récits publiésjusqu'à présent par M. Cherbuliez, le Roman (Vune honnête femme est celui que j'aime le moins. La donnée de ce roman est par trop française, et l'on dirait qu'en l'écrivant M. Cherbuliez a pensé surtout à plaire aux Parisiens en leur présentant un sujet qu'ils pussent agréer; pour nous, qui nous soucions avant tout, lorsque nous lisons un roman, de l'originalité de sa donnée et de ses caractères, nous aimons mieux le jeune auteur quand il est moins Parisien et qu'il reste Genevois. Ce qui manque en effet au Roman d'une honnête femme, c'est un goût, une saveur de terroir quelconque. On sent qu'il a poijssé dans l'esprit de l'auteur comme une sorte de plante de terre chaude, par les procédés ingénieux d'une savante horticulture littéraire. Bien

des fois déjà nos auteurs à la mode ont plus ou moins cxploilê la donnée qui fait le fond du Roman d'une honnête femme. Il s'agit encore de cet irrésistible séducteur du grand monde que ses succès passés poursuivent après son mariage, et qui trouve le châtiment de ces succès dans les jalousies rétrospectives qu'ils éveillent chez sa femme et les déboires qu'ils portent dans son existence. Malheureusement, comme ces déboires sont aussi légitimes que les corrections que s'attire un écolier pour avoir fait indûment l'école buissonnière, ils n'éveillent en nous aucune pitié et n'ont d'attrait que pour notre seule curiosité, qui se plaît à observer quels mouvements distinguent noire nature dans les différentes situations où elle est placée. 11 n'est que juste de dire que notre curiosité au moins est sali-faite; mais notre esprit de justice réclamait davantage, et nous en voulons presque au séducteur marié de s'en tirer à si bon marché, à la jeune femme de ne pas avoir accompli la vengeance à laquelle elle avait droit, et à l'auteur de n'avoir pas placé auprès d'elle un amoureux moins transi que- M. Dolfin, caractère bizarre et vrai, fort bien étudié, mais auquel nous aurions préféré, dans l'intérêt d'une morale bien entendue, un simple jeune premier de théâtre sentimental.

Nous devons parler, pour être tout à fait complet, du dernier livre de l'auteur : le Grand Œuvre ou Entretiens, 'sous un châtaignier. Des six volumes que nous devons jusqu'à présent au jeune auteur, c'est à notre avis le moins réussi. C'est une erreur commise

avec talent; mais enfin c'est une erreur, ou plutôt c'est la première épreuve d'une œuvre remarquable qui pour une raison ou une autre n'est pas venue nettement clans le moule où l'auteur l'a jetée. La vérité, je crois, est que le sujet auquel il a voulu appliquer cette fuis les méthodes capricieuses de son maître Tôpfîcr s'est trouvé trop robuste pour l'étreinte de celte logique en zigzag, et trop, large pour le cadre restreint où il a essayé de l'enfermer. Il est des sujets qui, pour être traités comme ils méritent de l'être, ne redouteraient pas l'in-folio, et celui-là est du nombre. L'auteur a voulu passer en revue les différentes solutions qui ont été données de la fin des sociétés humaines, discuter le fort et le faible de chacune, de ces solutions et les embrasser toutes dans une conclusion optimiste issue du syncrétisme hégé- Hen. Pour ce faire, il a choisi trois interlocuteurs dont chacun représente un des trois principes qu'on peut assigner comme moteurs au train des choses d'ici-bas, la providence, le hasard, la nécessité. Or chacun des interlocuteurs plaide si bien sa cause, possède un arsenal de preuves si bien fourni, démontre la légitimité de sa doctrine par de si bons arguments, que l'auteur semble embarrassé de choisir, et que sa conclusion paraît beaucoup moins celle d'un hégélien' optimiste que celle d'un sceptique de nature bienveillante. S'il faut dire toute ma pensée, je crois que l'auteur né s'est embarrassé dans ses conclusions que parce qu'il n'a qu'une foi pleine de doutes aux doctrines qu'il déclare siennes, et son titre le dit assez

clairement pour qui sait bien lire : le Grand Œuvre! Le Grand Œuvre! mais n'est-ce pas le nom que les alchimistes du moyen âge donnaient à la transmutalion chimérique qu'ils poursuivaient, et n'y a-t-il pas une ironie cachée dans ce titre qui assimile la doctrine du progrès à la pierre philosophale? L'auteur voudrait croire au progrès plus qu'il ne peut parvenir à y croire en réalité ; il fait tous ses efforts pour se convaincre de la perfectibilité des sociétés humaines, et malgré toute sa bonne volonté il ne parvient à constater, dans ce remue-ménage perpétuel de l'humanité qui nous fait croire à une marche en avant, qu'un perpétuel déplacement de forces. L'inexorable nature nous fait toujours payer chacun de nos gains par une perte, et tient la balance des biens et des maux avec autant d'exactitude dans la vie des sociétés que dans la vie des individus. Telle serait au fond, je le crois bien, la doctrine de l'auteur, si un long attachement à des doctrines embrassées autrefois avec la ferveur de la jeunesse ne le poussait à cette autre conclusion que je me permettrai de formuler ainsi : il est vrai que ce que nous nommons progrès n'est qu'une série de déplacements; mais, comme ces déplacements s'opèrent sur une surface de plus en plus étendue, on peut affirmer que le progrès existe, puisque chacune des évolutions de l'humanité exige pour se déployer une circonférence toujours plus vaste. Nous n'oserions prédire que ce livre satisfera pleinement beaucoup de lecteurs, ni même qu'ils sauront y lire les doctrines que nous venons

d'indiquer; mais, quoi qu'il en soit, on ne le lira ni sans plaisir, ni sans profit, car on y trouvera, outre un petit roman agréable, quantité de pages éloquentes, entre autres celles où sont décrits les plaisirs d'imagination qu'ont connus les hommes du moyen âge , et celles consacrées au chroniqueur Orderic Vital, qui peuvent compter parmi les meilleures que l'auteur ait écrites.

Mais si la perfectibilité est un problème pour l'humanité, elle est une réalité pour les individus; le progrès, qui peut si difficilement se mesurer chez les nations, se laisse parfaitement saisir dans la vie de chacun de nous, et de cette vérité banale M. Victor Cherbuliez est une preuve éloquente. Depuis ses débuts, nous l'avons vu toujours en travail sur luimême, accroissant toujours davantage le champ de son observation, désireux d'ouvrir à son imagination des horizons toujours plus vastes et de donner à ses lecteurs les surprises d'émotions toujours nouvelles. M. Cherbuliez a donc prêché par son propre exemple les doctrines qu'il a exposées dans son Grand Œuvre \ aussi avons-nous l'entière confiance qu'il continuera de nous démontrer par ses prochains livres la vérité de la théorie du progrès à la manière de ce philosophe antique qui, pour démontrer la réalité du mouvement, se prit à marcher devant ses interlocuteurs.

Mai 1S67.

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