‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 101 sur 226 · DU GOUT ITALIEN · texte numérisé non relu

DU GOUT ITALIEN

Français, il ne faut pas dire qa'il a son goût à lui, mais qu'il n'en a pas du tout,

u Vous avez pu, dans votre tragédie, dit Voltaire au marquis, traduire cette élégante et simple comparaison de Virgile:

Qaaiis populea mœrens Philomela snb umbra Amissos queritur fœtus *...

Si je prenais une telle liberté, on me renverrait au poëme épique , tant nous avons affaire à un maître dur , qui est le public... Nous exigeons dans une tragédie que ce soient les héros qui parlent et non le poëte; et notre public pense que dans une grande crise d'affaires, dans un conseil, dans une passion violente, dans un danger pressant, les princes, les ministres ne font point de comparaisons poétiques. »

Mais ces exigences du public sont-elles déraisonnables? Son opinion n'est-elle pas la vérité même? Ne serait-il pas à souhaiter que tout public eût les mêmes exigences et la même opinion? Un public qui juge autrement n'est pas digne de ce nom. Si Voltaire censure ainsi tout le public italien, n'est-ce pas qu'il manque de franchise pour dire à l'auteur la vérité toute nette, à savoir que, dans ce passage et dans plusieurs autres, il s'amuse, comme un enfant qui crayonne son portrait sur tous les murs. Sans compter que des comparaisons détaillées peuvent rarement se trouver k leur place dans la tragédie, il aurait dû faire remarquer que cette comparaison de Virgile a été extrêmement mal appliquée par Maffei. Chez Virgile, elle ajoute à la pitié, et c'est le sentiment auquel elle convient; chez Maffei, au contraire, elle est placée dans la bouche d'un homme qui se réjouit du malheur dont elle renferme l'image; or, d'après la manière de penser de Polyphonte, il faudrait qu'elle exprimât le sarcasme plutôt que la compassion.

Il y a encore d'autres défauts plus importants, plus consi-

1 . « Telle, sous l'ombre d'un peuplier, Philomèle plaîntive déplore la perte de ses petite*.... » (Tirg., Géorg.y ir, t. 511, traduction de M. Pessoniieatuu

dérables par leur influence sur Tensenible, que Voltaire ne craint pas de mettre à la charge du goût italien en général, plutôt que d'en accuser un poète en particulier. Il croit faire preuve du savoir-vivre le plus raffiné, et consoler Maffei par des propos du genre de ceux-ci : que lui, Voltaire, ne comprend pas plus que Maflfei le goût général des Français; que les défauts de celui-ci sont les défauts de sa nation; que d'autre part les défauts de toute une nation ne sont pas à proprement parler des défauts, parce qu'il ne s'agit pas de savoir ce qui est bon ou mauvais en soi, mais ce que la nation veut bien prendre pour tel. Il poursuit en disant au marquis avec un profond salut et une grimace en dessous :

a Gomment pourrais-je encore faire parler souvent ensemble des personnages subalternes? Ils servent chez vous à. préparer des scènes intéressantes entre les principaux acteurs; ce sont les avenues d'un beau palais; mais notre public impatient veut entrer tout d'un coup dans le palais. Il faut donc se plier au goût d'une nation d'autant plus difficile, qu'elle est depuis longtemps rassasiée de chefs-d'œuvre. »

N'est-ce pas comme s'il disait : « Monsieur le marquis, votre pièce est pleine, toute pleine de scènes froides, ennuyeuses, inutiles. Mais loin de moi de vous en faire un reproche! Le ciel m'en préserve! Je suis Français; je sais vivre; jamais je ne dirai à un homme un mot désagréable en plein visage. Sans doute vous avez eu vos raisons pour faire ces scènes froides, ennuyeuses, inutiles; vous vous y êtes appliqué, parce qu'elles sont exactement telles que votre nation les demande. Je voudrais bien pouvoir m'en tirer à aussi bon marché ; mais, hélas ! ma nation est si avancée, si avancée, qu'il faut que j'aille beaucoup plus loin qu'elle encore pour la satisfaire. Je ne veux pas pour cela m'estimer beaucoup plus haut que vous ; cependant comme ma nation, qui est si supérieure à la vôtre... » Je ne saurais pousser plus loin ma paraphrase; car, pour le reste,

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