‹ Drame (volume 2)Chapitre 1 sur 118 · EUGÈNE RE N DUEL · texte numérisé non relu

EUGÈNE RE N DUEL

RRE UE9 GRARDS-AUCOSTlilS, 22.

L^auteur de ce drame écrivait il y a peu de semaines à propos d^un poète mort avant l'âge.

«... Dans ce moment de mêlée et de tourmente » Uttémre , qui faut-il plaindre y ceux qui meurent » ou ceux qui combattent? Sans doute il est ti*iste » de voir un poète de vingt ans qui s'en va ^ une lyre

» qui se brise , un avenir qui s'évanouit; mais n^est- » ce pas quelque chose aussi que le repos? N'est-il » pas permis à ceux autour desquels s'amassent in- » cessamment calomnies , injures , haines , jalousies , » sourdes menées , basses trahisons ; hommes locaux » auxquels on fait une guerre déloyale ; hommes dé- » voués qui ne voudraient enfin que doter le pays » d'une liberté de plus, celle de l'art, celle de l'in- )> telligence ; hommes laborieux qui poursuivent pai- » siblement leur œuvre de conscience , en proie d'un )> côté à de viles machinations de censure et de police, » en butte de l'autre, trop souvent, à l'ingratitude » des esprits mêmes pour lesquels ils travaillent ; ne )> leur est-il pas permis de retourner quelquefois la » tète avec envie vers ceux qui sont tombés derrière » eux et qui dorment dans le tombeau ? Invideo , » disait Luther dans le cimetière de Worms y iwvideo^ » quia quie»cunt,

» Qu'importe toutefois? Jeunes gens , ayons bon » courage 1 si rude qu'on nous veuille faire le présent, » l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal » défini , n'est , à tout prendre , et c'est là sa défini-

» nition réelle si Ton ne Tenvisâge que sous son » côté militaat , que le libéralisme en littérature. Cette » vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons » esprits , et le nombre en est grand ; et bientôt , car » r'œuvre est déjà bien avancée , le libéralisme litté- » raire ne sera pas moins populaire que le libéra- )> lisme politique. La liberté dans Tart ^ la liberté » dans la société , voilà le double but auquel doivent )> tendre d^un même pas tous les esprits conséquents » et logiques ; voilà la double bannière qui rallie , à » bien peu d^intelligences près (lesquelles s'éclaire- » ront), toute la jeunesse si forte et si patiente au- » jourd'hui ; puis , avec la jeunesse et à sa tète , l'élite » de la génération qui nous a précédés , tous ces » sages vieillards qui , après le premier moment de » défiance et d'examen , ont reconnu que ce que font » leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait » eux-mêmes et que la liberté littéraire est fille de » la liberté politique. Ce principe est celui du siècle , » et prévaudra. Les Ultras de tout genre, classiques » ou monarchiques, auront beau se prêter secours » pour refaire l'ancien r^me de toutes pièces , so-

» ciété et littérature; chaque progrès du pays,t;haque ^> développement des intelligences , chaque pas de la » liberté fera crouler tout ce qu^ils auront échafaudé. » Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront )> été utiles. En révolution, tout mouvement fait avan*^ » cer. La vérité et la liberté ont cela d^excellent que » tout ce qu^on fait pour elles et tout ce qu^on fait » contre elles les sert également. Or , après tant de » grandies choses que nos pères ont faites et que » nous avons vues, nous voilà sortis de la vieille » forme sociale; comment ne sortirions -nous pas » de la vieille forme poétique? A peuple nouveau , » art nouveau. Tout en admirant la littérature de )) Louis XIV si bien adaptée à sa monarchie , «Ile ^ saura bien avoir sa littérature propre et person- » nelle et nationale, cette France actuelle, cette » France du dix-neuvième siècle à qui Mirabeau a fait )> sa liberté et Napoléon sa puissance * . »

Qu'on pardonne à Fauteur de ce drame de se citer ici lui-même ; ses paroles ont si peu le don de se gra-

' Jiettre aux éditeurs des Poésies de M. Dovalle.

ver dans les esprits, qu^il aurait souvent besoin de les rappeler. D'ailleurs, aujourd'hui, il n'est peutêtre point hors de propos de remettre sous les yeux des lecteurs les deux pages qu'on vient de transcrire. Ce n'est pas que ce drame puisse en rien mériter le beau nom d^art notweaUj de poésie f^puvelle , loin de là ; mais c'est que le principe de la liberté en littérature vient de faire un pas ; c'est qu'un progrès vient de s'accomplir , non dans l'art , ce drame est trop peu de chose , mais dans le public y c'est que , sous ce rapport du moins , une partie des pronostics hasardés plus haut viennent de se réaliser.

U y avait péril , en effet, à changer ainsi brusquement d'auditoire , à risquer sur le théâtre des tentatives confiées jusqu'ici seulement au papier gui souffre tout; le public des livres est bien différent du public des spectacles , et l'on pouvait craindre de voir le second repousser ce que le premier avait accepté. Il n'en a rien été. Le principe de la liberté littéraire , déjà compris par le monde qui lit et qui médite , n'a pas été moins complètement adopté par cette immense foule , avide des pures émotions de l'art , qui

inonde chaque soir les théâtres de Paris. Cette voix haute et puissante du peuple qui ressemble à celle de Dieu , veut désormais que la poésie ait la même de* vise que la politique : tolérance et liberté.

Maintenant, vienne le poète! il y a un public.

Et cette libe|i);é, le public la veut telle qu^elle doit être, se conciliant avec Tordre, dans Tétat, avec Fart, dans la littérature. La liberté a une sagesse qui lui est propre , et sans laquelle elle n'est pas complète. Que les vieilles règles de d^Aubignac meurent avec les vieilles coutumes de Cujas , cela est bien ; qu'à une littérature de cour succède une littérature de peuple , cela est mieux encore ; niais surtout qu'une raison intérieure se rencontre au fond de toutes ces nouveautés. Que le principe de liberté fasse son affaire, mais qu'il la fasse bien. Dans les lettres, comme dans la société , point d'étiquette , point d'anarchie : des lois. Ni talons rouges^ ni bonnets rouges.

Voilà ce que veut le public , et il veut bien^ Quant à nous , par déférence pour ce public qui a accueilli avec tant d'indulgence un essai qui en méritait si peu, nous lui donnons ce drame aujourd'hui tel qu'il a

été représenté. Le jour viendra peut-être de le pu-' blier tel qu41 a été conçu par Fauteur ^ , en indiquant et en discutant les modifications que la scène lui a fait subir. Ces détails de critique peuvent ne pas être sans intérêt ni sans enseignements , mais ils sembleraient minutieux aujourd'hui ; la liberté de Fart est admise, la question principale est résolue, à quoi bon s'arrêter aux questions secondaires? nous y reviendrons du reste quelque jour ; et nous parlerons aussi , bien en détail , en la ruinant par les raisonnements et par les faits, de cette censure dramatique qui est \e seul obstacle à la liberté du théâtre maintenant qu'il n'y en a plus dans le public. Nous essaie-

' Ce joor , prëdit par I^auteur , est venu. Nous donnons dans cette édition Hemani tout entier, tel que le poète Tavait écrit, avec les développements de passion , les détails de mœurs et les saillies de caractères que la représentation avait retranchés. Quant a la discussion critique que Fauteur indique , elle sortira d'elle-même , pour tous les lecteurs , de la comparaison qu^ils pourront faire entre VHernani tronqué du théâtre et V Hemani de cette édition. Espérons tout des progrès que le public des théâtres fait chaque jour.

Mai 1836.

— JYoïe de V Editeur. —

rons , à nos risques et périls et par dévouement aux choses de Fart , de caractériser les mille abus de cette petite inquisition de Tesprit , qui a , comme Tautre saint-office, ses juges secrets , ses bourreaux masqués, ses tortures , ses mutilations , et sa peine de mort. Nous déchirerons , s^il se peut , ces langes de police dont il est honteux que le théâtre soit encore emmaillotté au dix-neuvième siècle.

Aujourd'hui il ne doit y avoir place que pour la reconnaissance et les remerciements. C'est au public que Tauteur de ce drame adresse les siens, et du fond du cœur. Cette œuvre , non de talent , mais de conscience et de liberté , a été généreusement protégée contre bien des inimitiés par le public , parce que le public est toujours , aussi lui , consciencieux et libre. Grâces lui soient donc rendues , ainsi qu'à cette jeunesse puissante qui a porté aide et faveur à Fouvrage d^un jeune homme sincère et indépendant comme elle ! C'est pour elle surtout qu'il travaille, parce que ce serait une gloire bien haute que l'applaudissement de cette élite de jeunes hommes, intelligente, logique, conséquente, vraiment libérale en littérature

comme en politique, noble génération qui ne se refuse pas à ouvrir les deux yeux à la vérité et à recevoir la lumière des deux côtés.

Quant à son œuvre en elle-même , il n^en parlera pas. Il accepte les critiques qui en ont été faites , les plus sévères comme les plus bienveillantes^ parce qu^on peut profiter à toutes. Il n^ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce drame, dont le Romancero General est la véritable clef. Il prierait volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer de relire leCidy DonSanche, Nicpmèdey ou plutôt tout Corneille et tout Molière , ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles veulent bien faire d^abord la part de Timmense infériorité de Fauteur d'Hemaniy les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses qui ont pu les blesser dans la forme ou dans le fond de ce drame. En somme, le moment n^est peut-être pas encore venu de le juger. Hemani n^est jusqu^ici que la première pierre d'un édifice qui existe tout construit dans la tête de son auteur , mais^ dont Tensemble peut seul donner quelque valeur à ce drame. Peut-être ne trou-

iO

vera-t-on ]>as mauvaise un jour la fantaisie qui lui a pris de mettre , comme Farchitecte de Bourges , une porte presque moresque à sa cathédrale gothique.

En attendant , ce qu^il a fait est bien peu de chose, il le sait. Puissent le temps et la force ne pas lui manquer pour achever son œuvre! Elle ne vaudra qu^autant qu'elle sera terminée. Il n'est pas de ces poètes privilégiés qui peuvent mourir ou s'interrompre avant d^avoir fini, sans péril pour leur mémoire; il n^est pas de ceux qui restent grands , même sans avoir complété leur ouvrage y heureux hommes dont on peut dire ce que Virgile disait de Garthage ébauchée :

Pendent opéra interrupta , minœque Murorum ingénies I

9 mars 1830.

HERNANL

PERSOFiFiAGES.

HERNANI

Page 1