EUGÈNE RENDU EL
irn» DBS eHAWDS-AUGUSTIWS, K« 2?.
H y a deux manières de passionner la foule au (héfttre : par 4e grand et par le vrai. Le grand prend les masses, le vrai saisit Tindividu.
Le but du poète dramatique, quel que soit d^ailleurs TensemUe^e ses idées sur Tart, doit donc toujours être, av^t tout , de chercher le grand ,xomme Corneille, ou le vrai, comme Molière ; ou, mieux encore, et c'est ici le plus hsCût sommet ou puisse monter le génie, d'atteindre tout à la fois le grand et le vrai , le grand dans le vrai, le vrai dans le grand, comme Shakspeare.
C^, remarquons-le en passant , il a été donné à Shakspeare, et c'est ce qui fait la souveraineté de son génie, de concilier, d'unir, d'amalgamer sans cesse dans son oeuvre ces deux qualités, la vérité et la grandeur, qualités presque opposées, ou tout au moins tellement distinctes, que le défaut de chacune d'elles constitue le contraire de l'autre. L'écueil du vrai , c'est le petit, l'écueil du grand, c'est le faux. Dans tous les ouvrages de Shakspeare, il y a du grand qui est vrai, et du vrai qui est grand. Au centre de toutes ses créations, on retrouve le point d'intersection de la grandeur et de la vérité ; et là ou les choses grandes et les choses
vraies se croisent , l'art est complet. Sbakspeare, comme Michet-Ange, semble avoir été créé pour résoudre ce problème étrange dont le simple énoncé paraît abswdè : — rester toujours dans la natuir, tout en en sortant quelquefois. — Shakspeare exagère les proportions, mais il mamtient les rapports. Admirable toute-j)uissance du poète ! il fait des choses plu^ hautes que nous qui vivent comme nous» Hamlet, par exemple , est aussi vrai qu'aucun de nous, et plus grand. Hamlet est colossal, et pourtant réel. C'est que Hamlet , ce n'est pas vous , ce n'est pas moi , c'est nous tous. Hamlet, ce n'est pas un homme, c'est l'homme.
Dégager perpétuellement le grand à travers le vrai , le vrai à trs^vers le grand, tel est donc, selon l'auteur de ce drame, et en maintenant, du reste, toutes les autres idées qu'il a pu développer ailleurs sur ces matières, tel est le but du poète au théâtre. Et cesdeuxmots, grand et rrae, renferment tout. La vérité contient la moralité , le grand contient le beau.
Ce but, on ne lui supposera pas la présomption de croire qu'il l'a jamais atteint, ou même qu'il pourra jamais l'atteindre ; mais on lui permettra de se rendre à lui-même publiquement ce témoignage, qu'il n'en a jamais cherché d'autre au théâtre jusqu'à ce jour. Le nouveau drame qu'il vient de faire représenter est un effort de plus vers ce but rayonnant. Quelle est, en effet , la pensée qu'il a tenté de réaliser dans Marie Tudor ? La voici. Une reine qui soit une femme. Grande comme reine. Vraie comme fepime.
Il la déjà dit ailleurs, le drame comme il le sent, le drame comme il voudrait le voir créer par un homme de génie, le drame selon le dix-neuvième siècle, ce n^ést pas la tragi-comédie hautaine^ démesurée, espagnole et sublime de Corneille ; ce n'est pas la tragédie abstraite , amoureuse, idéale et discrètement élégiaque de Racine ; ce n'est pas la cpmédie profonde , sagace ^ pénétrante » mais
irop îai|HtofBblenient ironique, de Molière ; ce n'itôt pas la tragédie à intention philosophique de Voltaire ; ce n*est pas la comédie à action révolutionnaire de Beaiunsurchais ; ce n'est pas plus que tout cela, mais c'est tout cela à la fois ; oo, pour mieux dire , ce n'est rien de tout cela. Ce n'eilt pas , comme chez ces grands hommes , un seul côté des choses systématiquonent et perpétuellement mis en lur mière, c'est tout regardé à. la fois sous toutes les faces. S'il y avait un homme aujoui^d'hui qui pût réaliser le draHne comme nous le c(Hiiprenons , ce drame , ce seridt le cœur humain, la tête humaine , la passion humaine, la volonté humaine ; ce serait le pa^ ressuscité au profit du présent ^ ce sa'ait l'histoire que nos pères ont faite confrontée avet l'histoire que nous faisons 5 ce serait le mélange sur la scène de tout ce qui est mêlé dans la vie ; ce serait une émeute là ^ unfi causerie d'amour ici, et dans la causerie d Wour une leçon pour le peuple, et dans l'émeute un cri pour le ca5ur ; ce serait le rire ; ce serait les larmes ; ce serait le bien, le mal, le haut, le bas, la fatalité, la providence, le génie, le basard, la société, le monde, la nature, la vie; et au-dessus de tout cela on sentirait planer qudlque chose de grand ! A ce drame, qui serait pour la foule un perpétuel enseignement, tout sOTait permis, parce qu'il serait dans son essence de n'abuser de rien. Il aurait pour lui une telle notoriété de loyauté , d'élévation , d'utilité et de bonne conscience, qu'on ne l'accuserait jamais de diercher l'effet et le fracas^ là où il n'aurait cherché qu'une moralité et une leçon. U pourrait mener François I"" chez Maguelonne sans être suspect ; il pourrait, sans alarmer les plus sévères, faire jailliF du cœur de Didier la pitié pour Marion ; il pourrait, sans qu'on le taxât d'emphase et d'exagération commel'autear deM(irie Tudor^ poser largement sur la scène, dans toute sa réalité terrible, ce formidable triangle qui apparaît si sou-
^entdttDft l'histoire : une reine, un (ayori, an bourrem; A l'homme qui créera ce drame il faudra deux jqnaliléi^ z conscience et génie. L'auteur qui parle ici n'a que la première y il le sait. Il n'en continuera pas moins ce qu'il a commencé , en désirant que d'autres fassent mieux que JuL Aujourd'hui , un immense public , de plus en plus inlelligent , sympathise avec toutes les tentatives sérieuses de l'art ; aujourd'hui , tout ce qu'il y a d'élevé dans la critique aide et encourage le poète. Le reste des jugeurs im- |)orte peu« Que le poète vienne donc ! Quant à l'auteur de ce drame, sûr de l'avenir qui est au progrès, certain qu'à défaut de talent sa persévérance lui sera -comptée un jour, il attache un regard serein , confiant et -tranquille snr^ la foule qui , chaque soir , entoure c^e •œuvre si incomplète de tant de curiosité, d'anxiété et d'attention. En présence de cette foule, il sent la responsabilité qui pèse sur lui , et il l'accepte avec cabne. Jamais , dans ses travaux, il ne perd un seid bstant de vue le peuple que le théâtre civilise, l'histoire que le théâtre explique, le cœur humain que le théâtre conseille. Demain il quittera l'œuvre faite pour l'œuvre à faire; il sortira de cette foule pour rentrer dans sa solitude ; solitude profonde , où ne parvient aucune mauvaise influence du monde extérieur, où la jeunesse, son amie, vient quelquefois lui serrer la main, où il est seul avec sa pensée, son indépendance et sa volonté. Plus que jamais, sa solitude lui sera chef e ; car ce n'est que dans la solitude qu'on peut travailler pour la foQle^ Plus que jamais, il tiendra son esprit, son csuvre et sa pensée éleùgnés de toute coterie ; car il connût quelque chose de plus grand que les coteries , ce sont les partis ; quelque chose de plus grand que les partis,. c'est le peuple;. quelque chose de plus grsmd que le peup]e^ c'est Thumanité.
17 novembre 1839.
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