‹ DrameChapitre 10 sur 97 · L'HOMME, FABIANO FABIANI · texte numérisé non relu

L'HOMME, FABIANO FABIANI

L'HOMME, arrêtant Fabiani.

Un mot , s'il vous plaît.

FABIATfl.

On me parle , je croîs. Quel est ce maraud? qui es-tu?

1,'HOMME

Ce qu'il vous plaira que je sois,

FABIANI

Cette lanterne éclaire mal. Mais tu as un bonnet jaune, il me semble, un bonnet de Juif.^ est-ce que tu es un Juif?

i9 MARIE TUDOR.

L*HOMME

Oui , un Juif. J'ai quelque chose à vous dire.

FABIÂNf.

Comment f appelles-tu?

L*H0MBfE.

Je sais votre nom, et vous ne savez pas le mien. J'ai l'avantage sûr vous. Permettez-moi de le garder.

FABIANL

Tu sais mon nom, toi? cela n'est pas vrai.

L'HOMBfE.

Je sais Votre nom. A Naj^les, on vous appelait signor Fabianî ; à Madrid , don Faviano ; à Londres, on vous appelle lord Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassih

FABIANI

Que le diable t^emporte !

JOURKÉE I, SCÈNE YI. SI

L'HCnUE.

Que Dieu tous garde !

FABIAMI.

Je te ferai bâtooher. Je ne toux pas qu'ion 0ache mon nom quand je vais devant moi la nuit«

L'BOmœ.

Surtout quand vous allez où vous allez«

FAIIÂIO.

Que veux-tu dire?

L*HOM«fE.

Si la reine le savait !

FABIANL

Je ne vais nulle part.

L'HOMME

Si , mylord ! vous allez chez la belle Jane , la fiancée de Gilbert le ciseleur.

FABIANI, à paru

Diable! voilà un homme dangereux.

L^HQMlfE.

Voulez-vous que je vous en dise davantage? vous avez séduit cette fille, et depuis un mois elle vou^ a reçu deux fois chez elle la nuit. C'est aujourd'hui la troisième. La belle vous attend.

Tais-toi! tais-toi! Veux-tu de l'argent pour te taire? combien veux-tu ?

L*H0BfME.

INous verrons cela tout à l'heure. Maintenant , mylord , voulez-vous que je vous dise pourquoi vous avez séduit cette fille?

FABIANI

Pardieu! parce que j'en étais amoureux.

L'HOMME

Non. Vous n'en étiez pa» amoureux.

JOURNÉE t, SCÈNE VI. H

FABIANI

Je n'étais pas amoureux de Jane ?

L*HOBfBI£.

Pas plus que de la reine. — Amour, non ; cal-' cul , oui.

FABIANI

Ah çà, drôle, tu n'es pas un homme, tu es ma conscieilce habillée en Juif!

L'HOMME

Je Yàis tous parler comme Totre eonacience, mylord. Yoici toute votre affaire. Vous êtes le fevori delà reine. La reine vous a donné la jarretière , la comté et la seigneurie. Choses creuses que cela! U jaïrrelière , c'est un diifibn; la comté, c'est un mot ; la seigneurie , c'est le droit d'avoir la tête tranchée. Il tous fallait mieux. UVous fet-* lait, mylord^ de bonnes terres, de bons bailliages, de bons châteaux et de bons i^venus en bonnes Uvres sterling. Or, le roi Henri YIII atait coivfisqué Içft biens de lord Talbot , décapité il y a seize ans. Vous tous êtes £sdt dopner par la reine Marie les bieiui de lord Talbot. Mais pour que la

Sa MARIE TUDOR.

donation fût valable, il fallait que lord Talbot fut mort sans postérité. S'il existait un héritier ou une héritière de lord Talbot, comme lord Talbot est mort pour la reine Marie et pour sa mère Catherine d'Aragon , comme lord Talbot était papiste, et comme la reine Marie est papiste , il n'est pas douteux que la reine Marie vous reprendrait les biens • tout favori que vous êtes , mylord , et les rendrait, par devoir , par reconnaissance et par religion, à l'héritier ou à l'héritière. Vous étiez assez tranquille de ce côté. Lord Talbot li'avait jamais eu qu'unepetite fille qui avait disparu de son berceau à l'époque de l'exécution de son père, et que toute l'Angleterre croyait morte. Mais vos espions ont découvert dernièrement que dans lanuit où lord Talbot et son parti furent exterminés par Henri VIII, un enfant avait été mystérieusement déposé chez un ouvrier ciseleur du pont de Londres, et qu'il était probable que cet enfant, élevé sous le nom de Jane, était Jane Talbot, la petite fille disparue. Les preuves écrites de sa naissance manquaient, il est vrai, mais tous les jours< elles pouvaient se retrouver. L'incident était. fâ-^ cheux. Se voir peut-être forcé un jour de rendre aune petite fille Shrevirsbury, Wexford , qui^t. une belle ville, et la magnifique comté de Water-.

ford ! c'est dur. Gomment faire P Yous avez cherché un moyen de détruire et d'annuler la jeune fille. Un honnêtet homme l'eût fait assassiner ou empoisonner. Vous, mylord, vous avez mieux fait, vous l'avez déshonorée.

FABIANI

Insolent!

L'HOMME

C'est votre conscience qui parle , mylord. Un autre eût pris la vie à la jeune fille , vouslui avez pris l'honneur , et par conséquent l'avenir. La reine Marie est prude, quoiqu'elle ait des amants.

FABIANI

Cet homme va au fond de tout.

L*H0MME

La reine est d'une mauvaise santé ; la reine peut mourir, et alors , vous favori, vous tomberiez en ruine sur son tombeau. Les preuves matérielles de l'état de la jeune fille peuvent se retrouver, et alors, si la reine estiQorte, toute déshonorée que

M SâRIE TUDtKR.

VOUA ViStyex faite» Jai<e sera reconnue héritière de Talbot. Eh bien l tous a^ez prévu ce ca8*-là; vèiift êtes un jeune cavalier debellemine, vous vous étea Calt aimer d'elle» elle s'esC donnée à vous, au pisaller, vous Tépouseriez. Ne vous défendez pas de ce plan, mylord, je le trouve sublime. Si je n'étaia moi» je voudrais être vous.

FÀBIANL

Merci.

Tous avez conduit la chose avec adresse. Vous avez caché votre nom.* Vous êtes à couvert du côté de la reine. La pauvre fille croit avoir été séduite par un chevalier du pays de Sommerset, nommé Amyas Pawlet.

FABIANI

Tout! il sait tout! Allons, maintenant, au fait, que me veux-tu ?

L'itOMME.

MylQrd, si quelqu'un avait en son pouvoir hsi papiers qui constatent la naiasBnce, Texistonoe dt.

le droit de. l'héritière de Talbot, cela vous ferait pauvre comme mon ancêtre Job, et ne vous laisserait plus d'autres châteaux, don Fabiano, que vos châteaux >en Espftgne , ce qui vous contrariei^ait fort.

FABIANI

Oui; mms personne n a ces papiers.

L'HOMM

Si,

FABIANI

Qui?

L'HOMAIE.

Moi.

FABIANL

Bah ! toi, misérable ! ce n^est pas vrai. Juif qui parle, bouche qui ment.

L'HOMME

J*ai ces papiers. ,

FABIANL

lumens. Oulesas-lu?

L'HOMME

Dans ma poche.

FABIANI

Je ne te crois pas. Bien en règle? il n'y manque rien ?

L'HOMME.'

Il n'y manque rien.

FABIANI

Alors, il me les faut !

L'HOMME

Doucement.

FABIANL

Juif, donne-moi ces papiers.

L'HOMME

Fort bien. — Juif! misérable mendiant qui passes dans la rue, donne-moi la ville de Shrewsbury, donne-moi la ville de Wexford, donne-

moi la comte de Waterford. — La charité, s'il vous plaît!

FABIANI

Ces papiers sont tout pour moi, et oe soat rien pour toi.

L'HOMME

Simon Renard et lord Chandos me les paieraient bien cher.

FABIÂNI*

Simon Renard et lord Chandos sont les deux chiens entre lesquels je te ferai pendre.

L'HOMME

Vous n'avez rien autre chose à me proposer ?

Adieu.

FABIANL

Ici, juif! — Que veux-tu que je te donne pour ces papiers?

L'HOMME

Quoique chose que vous avez «ur vous.

60 MARIE TUBOR.

FABIANL

Ma bourse ^

L^BOBIME.

Fi donc! voulez-vous la mienne?

FAfilANI.

Quoi, alors?

L'BOMBIE.

II y a un parchemin qui ne vous quitte jamais. C'est un blanc-seing que vous a donné la reine , et où elle jure sur sa couronne catholique d'accorder à celui qui le lui présentera la grâce, quelle qu'elle soit, qu'il lui demandera. Donnez-moi ce blanc-seing, vous aurez les titres de Jane Talbot. Papier pour papier.

FABIANL

Que veux-tu faire de ce blanc-seing?

L*HOMME

Voyons* Jeu sur table , mylord. Je vous ai dit

VOS affaires, je vais vous dire les miennejs. Je suid on des principaux argentiers juifs de la rue Kantersten , à Bruxelles. Je prête mon argent. G'^t mon métier. Je prête dix et Ton me rend quinze. Jepréteà tout le monde, je prêterais au diable, je prêterais au pape. Il y a deux mois , un de mes débiteurs est mort sans m'avoir payé. C*était un ancien serviteur exilé de la famille Talbet; Le pauvre homme n'avait laissé que quelques guenilles. Je les fis saisir. Dans ces guenilles je trouvai une boite et dans cette boite des papiers. Les papiers de Jane Talbot , mylord, avec toute son histoire contée en détail et appuyée de preuves pour des temps meilleurs. La reine d'Angleterre venait précisément de vous donner les biens de Jane Talbot. Or, j'avais justement besoin de la reine d'Angleterre pour un prêt de dix mille marcs d'or. Je compris qu'ily avait une affaire à faire avec vous. Je vins en Angleterre sous ce déguisement , j'épiai vos démarches moimême, j'épiai Jane* Talbot moi-même, je fais tout moi-même. De cette façon j'appri3 tout, et me voici. Yous aurez les papiers de Jane Talbot si vous medonnezleblanc-sçing delà reine. J'écrirai dessus que la reine me donne dix mille marcs d'or. On me doit quelque chose ici au bureau de l'excise , mais je ne chicanerai pas. Dix mille marcs d'or»

rîen déplus. Je ne vous demande pas la sommera vous, parce qu'il, ùy a qu'une tête couronnée qui puisse I9 payer. Voilà parler nueUement,.j'esr père. Yoyez-vous, mylord, deux hommes aussi adroits que vous et moi n'ont rien à. gagner à se tromper l'un l'autre. Si la franchise était bannie de la terre, c'est dans le tête-à-tête de deux fripons qu'elle devrait se retrouver.

FABIANI

Impossible. Je ne puis te donner ce blancr seing. Dix mille marcs d'or! Que dirait la reine? Et puis, demain je puis être disgracié ; ce blancseing , c'e$t ma sauve-garde ; ce blanc seing , c'est ma tête.

L'HOMME

Qu'est-ce que cela me fait? .

FABIANI

Demande-moi autre chose.

L'HOMME

Je veux cela.

JOURNÉE l, SCiS^E VI. 6;»

FABIANI

Juif, donne-moi les papiers de Jane Talbot.

L'HOMME

Mylord , donnez-moi le blanc-seing de la reine.

FABIANI

Allons y Juif maudit! il faut te céder.

Il tire un papier de sa pooiie.

L'HOMME

Montrez-moi le blanc-seing de la reine.

FABIANL

Montre-moi les papiers de Talbot.

LIIOMMÈ.

Après.

lu 8*approehent*de la lanterne, Fabiani, placé derrière le juif, de la main gauche lui tient le papier sous les yeux. L^homme Fexamine.

L'HOMME, lisant.

«Nous, Marie, reine... » — C'est bien. — Vous

M MARIE TUDOft.

voyez que je suis comme vous, mylord. J*ai tout calculé* J'ai tout prévu.

Il tire son poignard 4e la main droile et le lui enfonce dans la goige.

Excepté ceci.

L'HOMME

Ôh l traître!.. . -- A moi !

Il tombe — En tombant, i> jette dau» l'ombre, derrière lui, sans que Fabianis>en aperçoive, un paquet caclieté.

FAfilANI» se penchant sur le corps.

Je le croiâ mort, ma foi! — Vile, ces papiers!

11 fouille le juiC

«^Mais quoi ! il n'a rien ! rien sur lui ! pas un papier, le vieux mécréant ! Il mentait ! il me trompait! il me volait! Voyez-vous cela , damné juif! Oh! il n'a rien, c'est fini! Je l'ai tué pour rien! ils sont tous ainsi , ces juifs. Le mensonge et le vol » c'est tout le juif! — Allons , débarrassons*nous du cadavre, Je ne puis le laisser devant cette porte.

JOURMte I, SCÈNE VI. H

Allant ao fond dntbéttie.

— Voyons si le Batelier est encore là , qu'U m'aide à le jeter dans la Tamise*

Il 4e9oend e| diB|ianiU terièK le pamper.

GILBERT, entrant par le côté opposé.

Il me semble que j'ai entendu un cri.

1] aperçoit le corps étendu à terre sous 1» lanterne.

— Quelqu'un d'assassiné! — Le mendiant!

L'HOMME , se soulevant à demi, '

Ah!... — vous venez trop tard, Gilbert.

Il désigne du doigt Tendroit où il a Jetélepaquet,

— Prenez ceci, ce sont des papiers qui prouvent que Jane, votre fiancée, est la fille et l'héritière dû dernier lord Talbot. Mon assassin est lord Clanbrassil , le favori de la reine. — Ah ! j'étouffe. — Gilbert ! venge-moi et venge-toi !. . . —

Il meurt.

GILBERT

Mortl — Que je me venge? que veut-il dire?

IIIARIE TUDOR.

Jane , fille de lord Talbot ! lord Clanbrassil ! le favori de la reine ! oh ! je m'y perds !

Secouant le cadavre.

— Parle, encore un mot ! — II est bien mort.

JOURNÉE 1, SGÈN£ VIL • 07

Page 1