ACTE V, SCÈNE IX. 1S
Ne VOUS disputez pas, mes jalouses , car vous avez raison toutes deux!...
LE MASQUE DE GAUCHE
Suis-moi, don Juan, je te conduirai dans mon palais de cristal ; tu marcheras sur un sable d'or, et tu n'auras qu'à te baisser pour ramasser les perles et cueillir le corail.
LE MASQUE DE DROITE
Moi, don Juan, mes domaines sont des landes arides et des bruyères sauvages, et les seules visites que j'y reçoive sont celles des sorcières et des bohémiennes qui viennent à minuit cueillir la jusquiamc et la belladone, cette fleur des philtres et ce fruit des empoisonnements.
LE MASQUE DE GAUCHE
J'habite le Mançanarès aux rives embaumées, el lorsque je lève la tête au-dessus des eaux, les orangers et les lauriers-roses me jettent leurs fleurs pour que je m'en fasse une couronne.
LE MASQUE DE DROITE
Moi, j'habite les champs désolés où l'on jette les cadUvres des suicidés , et lorsque je parcours mon domaine, marchant triste et pâle sur des ossements, les seules fleurs qui pleuvcnt sur ma tète sont les flocons de neige qui descendent du ciel. DON JUAN, quittant le bras du masque qui a parlé le dernier.
Décidément, monondine, toutes mes sympathies sont pour vous, car vous me paraissez plus tendre et
192 D0.'< JCAS DE JURASA.
surtout moins mélancolique que votre compagne.
LE MASQCE DE DROITE
Mais si, toute triste et sauvage que je suis, j'étais plus belle qu'elle?
DON JCA>-.
Alors, je vous aimerais toutes les deux, afln ci'épuiser à la fois toutes les voluptés de la vie... Acceptez-vous le traité, mes déesses?
TÉRÉsiSA , se démasquant.
Voici ma réponse.
DON JCA>-.
Térésina , je m'en doutais \ — (A Inès. ) Et toi. lu es Inès, n'est-ce pas? — {Inès se démasque.) Je !e retrouve; tant mieux ; — (Saisissant son domino.) Cette fois, lu ne m'échapperas pas.
ixÈs, lui laissant le domino entre les mains.
f nse"nsé !
A ce soir, don Juan ! à ce soir.
i:«Ès.
Dans une heure, don Juan, dans une heure! {Les deux femmes glissent sur une planche qui les entraîne toutes deux dans la coulisse à droite du spectateur.)
DON JCAN.
Suis-je donc dans l'île des prodiges et des illusions? est-il possible qu'un homme vivant voie de pareilles choses autrement qu'en rêves?... Suis-je bien éveillé? voyons... et ce qui m'entoure a-t-il un corps ou n'est-ce qu'une ombre? Ceci est-il un
A.CTK V, SCÈIVE IX. 193
mur? — (// touche le mur et successivement les objets qu'il nomme.) Ceci est un dressoir; ceci, une coupe.
l'N SERVITEUR, vofunt doii Juun Une coupc à lamain. Que voulez -vous que je vous verse, monseigneur?
De l'eau.
(Le serviteur verse. En ce tnoment, un homme enveloppé iVun manteau s'approche de lui par derrière. ) DON JCAN, portant la coupe à sa bouche et Vécartant aussitôt.
Qu'est-ce que cette eau?
l'homme ac mantead.
Les larmes que tu as fait répandre.
DON JvxTS, jetant l'eau et tetulant la coupe. Du vin.
( Le serviteur verse. )
DON JCAN porte la coupe à sa bouche et l'éloigné
aussitôt.
Qu'est-ce que ce vin ?
l'homme au manteau.
Le sang que tu as fait couler.
don JCAN, laissant tomber la coupe.
Et toi, qui es-tu?
DON SANDovAL, écartant son manteau et montrant sa chemise ensanglantée.
Don Sandovald'Ojedo.
194 DON JUAλ DE MABAPIA.
Je croyais l'avoir mieux tué. — Qu'as-tu fait de ton épée ?
DON SANDOVAL
Je l'ai laissée tomber au moment où la tienne m'a traversé la poitrine.
DON JCAN.
Eh bien ! va la chercher, et reviens.
DON SANDOVAL
Es-tu donc las d'attendre la justice divine?
DON JCAN.
Oui, car j'en entends éternellement parler, et je ne la vois jamais venir... Ecoute , Dieu m'a donné une heure pour me repentir... je lui donne un quart d'heure pour me foudroyer.
C'est juste! — {S' éloignant.) Celui qui frappe du glaive périra par le glaive.
{Il sort.)