ACTE V, SCÈNE X
MARTHE
Oui, regarde-moi : mes yeux sont ouverts, c'est vrai; mais la flamme de la vie y est éteinte; mon cœur est toujours dans ma poitrine, mais il a cessé de battre. Mes mains peuvent encore se joindre et te supplier, mais elles sont froides et glacées comine le marbre. Pouvais-tu t'y tromper , don Juan , et prendre pendant tout un jour la mort pour la vie!
DON JEAN
Oh ! mais cela ne se peut pas, et tu voudrais me faire croire à un prodige pour m'échapper encore, comme tu l'as déjà fait. Oh! Marthe! Marthe, tu ne m'aimes pas, tu ne m'as jamais aimé.
MARTHE
Je ne t'ai jamais aimé, don Juan ! je ne t'ai jamais aimé! oh! mais j'étais un ange du Seigneur, et, par amour , j'ai perdu mon auréole pour toi ; je suis devenue une femme, je suis descendue du ciel sur la terre, et par amour j'ai perdu la raison pour loi; je pouvais être une sainte et reconquérir le ciel, et par amour j'ai perdu le ciel pour toi. Et ce n'est pas tout : au moment de ma mort, pour te revoir encore, pour te revoir une fois, pour te revoir un jour, j'ai donné mille ans de mon éternité. Sois heureux, don Juan! je suis tombée de si haut et je sris arrivée si bas, que l'œil humain ne peut pas mesurer ma chute; sois fier, car tu as dit un jourque tu voulais effacer la renommée de don Juan Tenorio; sois fier, don Juan de Marana, car lu as
fait plus que lui ! lui n'avait séduit que des femmes, et toi tu as perdu un ange.
DON JCAN.
Un ange ! oui, j'aurais dû m'en douter, à ta voix, à ton visage, à ton parfum du ciel. Oui, tu es un ange, et tu es lasse de la terre, n'est-ce pas? et tu regrettes tes splendeurs divines, et tu te crois morte parce que tu vis de notre vie à nous? Eh bien! Marthe, je te rendrai le ciel que lu as perdu, je suis déjà plus qu'un homme, puisqu'un ange m'a aimé. Marthe ! ... un mot de toi, et je serai l'égal d'un dieu.
MARTHE
Malheureux! tu parles de félicités célestes, et à peine s'il te reste quelques instants pour échapper aux flammes infernales !
DON JCAN.
Quelques instants de bonheur divin valent mieux qu'une éternité de félicités humaines.
MARTHE
Mais ne vois-tu pas ces lumières qui s'éteignent?
DON JDAN.
Le plus beau moment d'une fête nuptiale, est celui où l'on souffle les flambeaux.
MARTHE
Regarde ! écoute !
Quel est ce bruit, quel est ce changement?
MARTHE
Ne vois-tu pas que nous sommes enfermés dans un sépulcre, sans portes, sans issues ?