‹ Drames et fantaisiesChapitre 1 sur 56 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS rue vivienne, 2 ' bis, et boulevard des italiens, 13 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Tous JroiI'< rt'scrvL's

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On a rassemblé dans ce volume les œuvres qui sortirent les premières de l’ardente et juvénile inspiration d’Henri Heine. Quelques-unes de ces œuvres ont eu pour l’Allemagne elle-même l’intérêt d’une révélation. Des drames, des tragédies, par le capricieux auteur de tant de pages satiriques et fantasques! On savait vaguement que, tout jeune encore et inconnu, Henri Heine avait publié, en 1823, deux poèmes dramatiques, mais il semblait lui-même avoir condamné ces juvenilia; le texte était devenu introuvable, et les historiens les mieux informés

des lettres contemporaines n’en parlaient que pour

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mémoire. L’éditeur des œuvres complètes du poète, M. Adolphe Strodtmann, vient de nous donner enfin ces drames avec toutes les variantes de l’auteur (1), car il est bien prouvé que Henri Heine, loin de renier ces productions de sa jeunesse, les remaniait sans cesse avec amour. Il en préparait une traduction française au moment où la mort

vint terminer ses souffrances. Et comment aurait-

il désavoué ses tragédies sans se désavouer luimême? L’humoriste y apparaît déjà tout entier avec ses qualités et ses vices. Poésie ardente et passions sauvages, fougue sensuelle et mysticisme éthéré, romantiques fantaisies d’une âme hégélienne qui passera trente ans à se détruire, à se dissoudre dans le néant universel, tout cela éclate dès le premier cri de cette imagination tourmentée. Henri Heine devait aimer ces pages fantasques comme le prélude de sa vie : elles lui rappelaient d’ailleurs ses premières batailles, sa confraternité avec Immer-

(1) Heinrich Heine' s sàmmtliche Werke. — Rechtnumige Original- A ttsgabe. Hambourg 1861-1863. — 20 volumes publics.

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mann, les coups qu’il avait reçus en passant du

comte Platen, ceux qu’il lui rendit à poing fermé,

son entrée belliqueuse et douloureuse dans la poétique arène. Cest aussi ce qui nous invite à y regarder de près aujourd’hui. On peut y retrouver tout un chapitre de l'histoire littéraire de nos voisins.

La première des deux tragédies de Henri Heine, la plus importante par le fond et les développements est intitulée, Almansor ; l'autre, plus rapide, plus poignante, a nom William Rutcliff. Le poète les nomme des tragédies , comme Goethe appelait tragédies le premier et le second Faust; à vrai dire, ce sont des symphonies où tous les tons se croisent et se mêlent. En tête de son Almansor , Henri Heine a écrit ces paroles : « Ne croyez pas qu’il soit absolument fantasque, le joli poème que je vous oll’re d'une main amie! Écoutez : il est tour à tour épique avec sérénité ou dramatique avec violence. Çà et là, dans le détail, s’épanouit mainte tleur lyrique aux corolles délicates. Si le fond est romantique, plastique est la forme, et le tout est sorti du cœur. On y

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voit aux prises chrétiens et musulmans, le nord avec le sud; à la fin fuirait l’amour, qui vient tout apaiser. » Excellent programme, si le poète a su le remplir; le derniëFltraft surtout est une promesse charmante.

La scelle se passe en Espagne au xv c siècle, quelques années après la chute de Grenade. Au moment où la toile se lève, on aperçoit l’intérieur d'un château mauresque délabré. Un jeune ’homme, portant le costume espagnol, la toque sur la tête, le manteau llottant sur l’épaule, l’épée à la ceinture, contemple en rêvant les tapisseries, les colonnades, les murailles couvertes d’arabesques, et d’une voix tour à tour attendrie ou irritée il exhale les émotions qu’éveillent en lui ces lieux pleins de ses souvenirs d’enfance. Pendant qu’il rêve ainsi, plusieurs Maures se précipitent sur la scène, le cimeterre au poing, et vont l’immoler dans les ténèbres. « A moi, s’écrie-t-il, ma brillante amulette! » Et faisant voltiger sa dague deçà, delà, avec une prestesse étincelante. il tient tête aux assaillants.

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Quel est-il, ce poétique rêveur si prompt à manier l’épée? A son langage, on reconnaît un musulman. D'où vient qu’il porte le costume espagnol? Tout s’expliquera bientôt. Au moment où Almansor épuisé va succomber sous le nombre, arrive un vieillard qui réclame sa part de la vengeance; c’est à lui de donner le coup de mort au chrétien. Il lève le bras, quand soudain, à la lueur d’un flambeau, il aperçoit le visage de la victime : « Allah! s’écrie-t-il en tombant à genoux, c’est Almansorben-Abdullah! » Almansor, fils d’Abdullah, est le . dernier reste de la noble famille qui habitait naguère ce château, et le vieillard qui allait le frapper dans les ténèbres est le fidèle serviteur de sa maison. Voilà longtemps qu’ils ne se sont vus; après la prise de Grenade, le vieil Hassan s’est jeté dans les montagnes avec ses compagnons pour y continuer la guerre et préparer ses vengeances. Abdullah, emmenant tous les siens, est retourné en terre sainte, dans le pays du prophète. Que de confidences ils auront à se faire, le serviteur et le fils d’Ab-

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dullah ! Mais à peine Hassan a-t-il reconnu son jeune maître, û peine est-il tombé à ses pieds, qu'une pensée amère lui mord le cœur. Ce costume espagnol qui a failli coûter si cher à Almansor, c’est peutêtre la livrée de l’apostasie. Hassan, a vu des milliers de Maures renier par intérêt la foi de leurs aïeux ; l’enfant qu’il a bercé serait-il un de ces renégats?.* Almansor- ben- Abdullah, réponds-moi : d’où vient que tu portes ce costume? Qui a mis au noble coursier berbère cette peau de serpent brillante et tachetée? Rejette cette venimeuse enveloppe, fils d’Abdullah! Marche sur la tête du serpent, noble coursier ! — Toujours le même, répond le jeune Arabe en souriant, toujours inflexible en ton zèle, mon vieil Hassan! Toujours la même foi aux formes et aux couleurs! Ne sais-tu pas que la peau du serpent est une sauvegarde contre le serpent, de même que la peau du loup protège l’agneau humble et sans défense au milieu de la forêt? Malgré cette toque et ce manteau, va, je suis toujours musulman de cœur et d’âme, car

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c’est dans mon cœur que je porte le turban. » Ils peuvent donc s’entendre encore, le vieux serviteur et le jeune maître; ils peuvent évoquer les souvenirs du jour funeste qui les a si cruellement séparés. Ici commence un dialogue où les gémissements se confondent et qui rappelle par instants quelques scènes célèbres de l’antique tragédie. Le rêveur qui va se livrer tout à l’heure à une imagination si fantasque, le poète qui va emprunter à la langue de Shakspeare ses plus folles images, ses métaphores les plus violentes, s’est souvenu des Perses ou de Y Œdipe à Colorie pour peindre le contre-coup des grandes catastrophes. Comme on aperçoit le désastre de Xerxès à travers les lamentations qui remplissent le palais d’Atossa, ainsi l’on voit la chute de Grenade dans les récits désolés du vieillard et de l’enfant. Il y a des moments où le vieillard éclate en sanglots, conjure Allah d’effacer de son cerveau ces horribles images, l’image de la victoire du Christ et de l’expulsion des rois maures ; il y revient toujours cependant, il a soif de ces souvenirs

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amers, il savoure les larmes que lui arrache le récit d’Almansor, et il s’écrie : « Coulez, coulez, mes pleurs, coulez sans jamais tarir comme une source éternelle! » C’est que du fond du château de son père le jeune homme a tout vu. La douleur de sa famille a été la douleur de toute une race. D’un bout à l'autre de l’Andalousie, un même coup a frappé les fils du prophète et extirpé du sol de l’Espagne la belle civilisation moitié arabe, moitié européenne. Oh! jour sinistre, quand un cavalier arriva bride abattue au château d’Abdullah, et, tombant dans les bras de son ami, lui jeta ees mots qui contenaient l’arrêt du destin : « Don Ferdinand et dona Isabelle ont fait leur entrée à Grenade au milieu des fanfares... Le roi Boabdil leur a présenté à genoux les clefs de la ville sur un plat d’or... Au sommet des tours de l’Alhambra flotte la bannière de Castille surmontée de la croix de Mendoza! » Oh! jours plus funestes encore, jours de honte éternelle, quand on apprit bientôt la défection des prêtres, la conversion delà multitude, tant d’actes d’hypocrisie

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et de lâcheté par où l’on renonçait au ciel pour conserver la terre ! D’heure en heure croissait le nombre des apostasies, « et de même que le voyageur se précipite la face contre terre quand le simoun brûlant lui soude au visage, ainsi, dit Àlmansor, nous nous jetions sur le sol en pleurant, de peur que le soudle empoisonné des nouvelles sinistres ne nous donnât la mort. »

Nouvelles meurtrières, en effet, si l’on songe que les musulmans de Henri Heine joignent à la foi de l'homme d’Orient la tendresse du chrétien et la fierté de l’Espagnol ! Le plus douloureux de ces messages fut celui qui concernait le bon Aly. Le bon Aly était le vieil ami d’Abdullah. Pour attacher à cette amitié une bénédiction sainte, Aly et Abdullah s’étaient promis d’unir leurs enfants et de ne former qu’une famille. Almansor, lils d’Abdullah, avait été fiancé dès l’enfance à Zuleima, fille d’Aly. Un jour, aux heures sombres qui suivirent la chute de Grenade, pendant qu’ Abdullah pleurait encore, la barbe et

les cheveux souillés de cendres, pendant que la fa-

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mille en deuil emplissait encore le château de ses lamentations, Abdullah fut informé que le bon Aly venait de se faire chrétien. Sa douleur, sa colère, sa résignation silencieuse et morne, la résolution qu’il prend de quitter l’Espagne, le tableau désolé du départ, la fuite de la muette caravane à travers les bois de myrtes et de citronniers, les harmonies plaintives de la nature si poétiquement rassemblées autour des proscrits, il faut lire tout cela dans le récit d’Almansor.

Jusqu’ici, Henri Heine a eu raison de dire : « Si le sujet est romantique, plastique est la forme. » Ces deux hommes qui. la nuit dans un château abandonné, s’entretiennent des malheurs de leur foi et de leur patrie, parlent une langue aussi noble que touchante. La poésie n’enlève rien au naturel : ce

sont bien des musulmans que nous avons sous les

yeux, des musulmans d’Espagne, des Arabes à demi transformés par l’esprit de l’Occident. Le dialogue est vrai ; chacun des personnages exprime son caractère, chacun dit ce qu’il doit dire et comme il

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convient qu’il le dise. On peut croire que le poëte veut sérieusement écrire une œuvre tragique, et que le drame annoncé dans les premières scènes va se développer régulièrement. Almansor, après avoir enseveli son père et sa mère dans la terre du prophète. revient en Espagne pour y chercher sa fiancée. Zuleima est-elle chrétienne? A-t-elle renié tout son passé en changeant de religion? Qui l’emportera de sa foi nouvelle ou de son ancien amour? Latragédie est là, et certes, pour un poëte dramatique vraiment épris de son art, 'nul sujet plus poignant que cette lutte du cœur et de l’âme, de la passion et de la foi. Qu’on le traite au point de vue sublime de notre Corneille dans Polyeucte ou au point de Mie tout contraire de Goethe dans sa Fiancée de Corinthe , c’est toujours une vivante matière de poésie. Ajoutons qu’en plaçant ces tragiques aventures dans l’Espagne du xv e siècle, au lendemain de la chute de Grenade, le jeune écrivain pouvait rehausser l’intérêt moral du sujet par l’éclat des contrastes et la richesse du cadre. Malheureusement Henri Heine

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n’apportait pas au théâtre toutes les fortes qualités qu’il exige. L’auteur d ’Almansor était à vingt-trois ans ce que nous l’avons vu de depuis, un poète lyrique, un poète tout personnel, un rêveur passionné, chez qui la passion a été une perpétuelle souffrance, et qui s’est vengé de la souffrance par l’ironie. Ne cherchez donc ni Maures ni chrétiens dans ce joli poème qu’il vous offre d’une main amie; vous n’y trouverez qu’un seul personnage, lequel? le futur auteur du Livre des Chants, du Retour , du Nouveau Printemps, du Romancero, de Lazare , Henri Heine, et nul autre. Dès cette première œuvre, il est ardent et moqueur, amoureux et fantasque. Il a aimé, il a souffert, et soit qu’il pousse des cris de rage, soit qu’il éclate de rire, il se révolte, au nom de son amour, contre les lois éternelles. Cette façon d’associer l’univers aux émotions de son cœur, cette poétique manie d’animer tous les sujets de la nature et d’y voir tour â tour des puissances favorables ou funestes, des complices ou des traîtres, ces étoiles qui le poursuivent de leurs ricanements,

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ces rayons de la lune qui sèment son chemin d’épouvantails, ces serpents qui sifflent sous les fleurs, ces nuages qui jettent tout à coup leur voile blafard sur le monde éblouissant, ce monde enfin qui n’est qu’un laboratoire de magie, un atelier de maléfices dirigés contre son amour, tout cela se trouve déjà dans cette première tragédie, cri douloureux d'une âme blessée.

Avec ces capricieux humoristes, on craint toujours d’ètre dupe. Est-ce pour se jouer du lecteur que le poète accumule tout à coup tant de singulières images? A-t-il voulu parodier le style du sujet et railler lui-même sa passion? Oh! non, la raillerie aura bientôt son tour ; ici Henri Heine est sincère, et il ne faut attribuer qu’à l’ardeur de la jeunesse l’exubérance de son langage. Dans le plan primitif dû poète, c’est là que finissait le premier acte; trois scènes seulement, l’arrivée d’Almansor, le combat dans les ténèbres, l’entretien du jeune Maure et du vieux serviteur, formaient l’exposition. Plus tard, soit que le peu de succès obtenu sur la scène l’ait

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averti de son erreur, soit qu’il ait reconnu spontanément l’inspiration toute lyrique dece prétendu drame, il supprima les divisions théâtrales, et ne laissa plus subsisterqu’un poème dialogué: c’est sous cette forme que l’a publié M. Strodtmann d’après les manuscrits de l’auteur. On voitbien cependant que l’économiede la pièce n’est pas changée. Le poète, vaincu -sur le théâtre, se réfugie dans le libre domaine de la fantaisie; ces suppressions ne veulent pas dire autre chose. Au surplus, tragédie ou poème, ce que nous cherchons ici, ce sont les premières effusions de ce chantre bizarre qui a exprimé d'une manière si poignante plusieurs des maladies morales de notre siècle, et que nous avons vu mourir sur son lit de douleur, mêlant les plus cyniques bouffonneries à la poésie la plus délicate et la plus pure.

Pendant qu’AImansor et Hassan échangent leurs confidences dans le château ruiné d’Abdullah, le château d’Alv est en fête. Zuleima. qu’on nomme aujourd’hui doiïa Clara, va épouser un gentilhomme castillan, don Enrique. On entend retentir la musi-

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que du bal; dames et cavaliers passent et repassent sous leurs brillants costumes, car toute la noblesse du pays a répondu à l’invitation du vieux seigneur maure : soit curiosité moqueuse, soit désir d’honorer les convertis, pas un des conviés n’a manqué à l’appel. Au milieu du bruit de la fête, Aly prend à part don Enriqueet lui révèle un secret qui ne peut lui être caché plus longtemps : Zuleima n’est pas la fille d’Aly. L’amitié la plus étroite enchaînait jadis Aly et Abdullah ; décidés à unir leurs enfants, ils les avaient échangés dès le premier âge. Aly s’était chargé de faire élever Zuleima sous ses yeux afin de préparer une digne femme à son fils, tandis qu’ Abdullah de son côté formait lui-même le futur époux de sa fille unique. « Les enfants grandirent, ajoute Aly, ils se virent souvent, ils s’aimèrent... jusqu’au jour de la tempête. Vous savez comme la foudre tomba sur la liante tour de l’Alhambra et comme les grandes familles de Grenade se convertirent à la religion de la croix. Vous savez que la gouvernante de Zuleima, elle-même chrétienne et

NTRODl'CTIOX

pieuse, avait depuis longtemps gagné au Christ le tendre cœur de son élève ; vous savez que Zuleima ne tarda point à confesser publiquement la religion du Sauveur, et qu’avec le sacrement du baptême elle reçut le gracieux nom de Clara. Je pris la même route, suivant à la fois mon propre cœur et ma chère fille adoptive. Je ne doutai pas que mon ami, animé des mêmes sentiments! ne suivit cet exemple; mais c’était un aveugle musulman : il reçut mon message avec une froide fureur et me fit répondre qu’il haïssait l’ennemi de son dieu comme son propre ennemi, qu’il ne voulait plus revoir le visage de sa fille, le visage de la renégate, qu’il allait s’enfuir du pays des serpents, et qu’Almansor, son enfant d’adoption, serait sacrifié à la colère d’Allah, pour que le sang du fils expiât le crime du père. Et il a tenu parole, le forcené! Vainement je courus à son château ; il avait fui déjà, il avait fui avec sa proie. Depuis cette heure je n’ai point revu mon enfant. Des marchands venus du Maroc m’ont raconté qu’il était mort.»

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Henri Heine, en véritable humoriste, s’amuse parfois à placer des marionnettes à cèté des vivants personnages de son poëme ; ce bon Aly, qui se convertit si aisément et parait tout surpris qu’Abdullah, le type du patriotisme arabe et de la fidélité musulmane, ne se soit pas empressé de f imiter, ce bon Aly, comme l’appelle l’auteur, mériterait sans doute un autre nom. On peut admettre au contraire, comme des inventions excellentes, quelques figures franchement et satiriquement comiques que l’auteur fait intervenir dans le développement du drame. Il y a là un certain Pedrillo, serviteur d’Aly, qui a changé de religion comme s’il eût changé de livrée. Son maître, en se convertissant, a converti toute sa valetaille. Pedrillo en est encore tout ahuri. Le pauvre diable s’embrouille au milieu des noms espagnols substitués aux noms arabes, et si quelque juron mahométan éclate sur ses lèvres, il se hâte d’en retrancher la moitié pour la remplacer par un juron chrétien. Inutile de dire que, sa religion lui ayant été imposée, il n’en sait pas le premier mot. Sa niaiserie

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effarée, à laquelle succède par instants une béatitude grotesque, est le sublime du genre. « Moi aussi, s’écrie-t-il à demi triomphant, à demi hébété, moi aussi, j’ai changé de nom. '.Te ne m’appelle plus Hamahmah, je m’appelle Pédrillo, comme saint Pierre dans sa jeunesse. Et Habahbah, la vieille cuisinière, , elle se nomme maintenant Petronella, comme autrefois la femme de saint Pierre. » Sérieuse pensée sous un masque bouffon ! amère critique et trop fondée, hélas! de la manière dont ces grands intérêts de l’ame sont traités parmi les hommes ! Combien de Pedrillos dans nos diverses communions chrétiennes! combien de gens pour qui le christianisme est un simple costume ! J’accepte la satire parce quelle est de nature à faire penser, et je ne me demande pas si le railleur a eu l’intention morale que je lis dans ses paroles ; c’est parfois le privilège des poètes de dépasser leur propre pensée et d’exprimer plus qu’ils n’ont senti.

Nous accepterons aussi l’espèce de satire la fois violente et burlesque représentée par don Enrique,

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le fiancé de Zuleima, et par don Diègue, son domestique. Ce don Diègue est un escroc, un bandit, qui a passé sa vie entière à imaginer des stratagèmes pour vaincre la fortune ennemie, homme de génie dans son genre, quoique ses plans de campapagne aient toujours échoué. Or don Diègue a rencontré au bagne de Puente del Sahurro un caballero de son espèce, sans nul génie, il est vrai, mais jeune, élégant, de bonne mine, .

Les belles dents surtout et la taille fort fine.

Une fois sorti du bagne, il a fait de son camarade un prince, il l’a lancé parmi les nobles seigneurs arabes récemment convertis, il lui a enseigné l’art de parler aux dames, d’éblouir les chrétiennes de fraîche date, d’exploiter à la fois la poésie espagnole et la piété catholique ; pour le surveiller de plus près et le diriger à son aise, il a consenti à jouer le rôle du domestique, lui qui est le ( chef de l’expédition; bref, tout a réussi, don Enrique va épouser Zuleima, et don Diègue, abandonnant la

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belle à son collaborateur, prendra la grosse part des sequins et des ducats. Il faut l’entendre malmener don Enrique quand celui-ci a fait quelque gaucherie auprès de sa fiancée. « Que voulez-vous? dit Enrique. J’étais troublé, la beauté de doua Clara me remue. » A ce mot, don Diègue s’indigne dans le style qui lui est propre : « Tas de fumier! s’écriet-il, aie soin que rien ne te remue! le parfum qui en résulterait ne serait pas le parfum de l’ambre.» Et il ajoute ces conseils bien dignes d’un pareil maître : « Ne t’avise pas d’aimer avec ton cœur, aime seulement d’une façon externe. Les sentiments sont de mauvais enrôleurs d’amour; paroles, grimaces, attitudes, valent mille fois mieux. Si ces séductions ne réussissent pas, appelle h ton secours un visage juvénile habilement fardé, de voluptueux mollets élastiques fabriqués à Madrid, des corsets, une poitrine bien rembourrée, un faux ventre, — toutes les armes de l’arsenal des tailleurs. Et si toutes ces armes s’émoussent encore, en avant l’arsenal des batailles! On n’y résistera pas... Connaissez-vous, sefior, les

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documents que j’ai composés avec de vieux caractères et de l’encre jaunie, les lettres que j’ai perdues à dessein dans le château, que don Gonzalvo a retrouvées, et par lesquelles il a vu... Oui, senor, c’est à moi, c’est bien à moi que vous devez d’être devenu un prince. Maintenant soyez docile, conformez-vous strictement au langage que je vous ai enseigné : parlez beaucoup de religion et de morale; montrez souvent ces blessures que le valet du bourreau vous a faites au bagne, et appelez-les de saintes cicatrices que vous avez gagnées sur les champs de bataille en combattant pour la bonne cause; faites sonner haut votre courage, mais, par-dessus toute chose, frisezvous souvent la moustache! »

Ces bouffonneries ont dû paraître fort singulières au public de 1823. Même sur le théâtre où Immermann et après lui Christian Grabbe se livraient à toutes les violences d’une verve barbare, ce langage cynique prêtée à un espagnol du moyen âge devait choquer également les philistins et les artistes. Aujourd’hui nous connaissons Henri Heine;

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