TROISIÈME MACHE
Le jeu sera bientôt fini. Kends-toi.
Hassan se précipite sur la scène, un flambeau dans la main gauche, un cimeterre dans la main droite.
HASSAN
Oh! oh ! avez-vous donc oublié le vieux Hassan^ La vengeance, vous le savez, c’est mon affaire. Celui-là m’appartient. Il faut que je le tue. (11 se bai avec
Almansor, déjà affaibli et chancelant. Au moment de le frapper, il aperçoit son visage à la lueur du flambeau, et, saisi d’une émotion subite, il tombe u ses genoux.) Allah ! C'est Almansor-ben-Abdullah!
ALMANSOR.
Oui, c’est bien moi. Et toi, tu es bien Hassan. Relève-toi, fidèle serviteur de ma maison. Une illusion nocturne nous a tous abusés. Un peu plus, et le château de mes pères allait devenir mon sépulcre, le vieux berceau mon cercueil.
PREMIER MAURE
Tu avais l’air d’un Espagnol, avec ta toque et ton
manteau; or, c’est seulement le sabre au poing que nous souhaitons la bienvenue aux Espagnols.
HASSAN, il se lève Ientcmant et dit d’un ton sèvcrc.
Almansor-ben-Abdullah , réponds-moi! D’où vient que tu portes ce costume? Qui a mis au noble coursier berbère cette peau de serpent brillante et tachetée? Rejette cette venimeuse enveloppe, fds d’Abdullah! Marche sur la tête du serpent, noble coursier !
ALMANSOR, souriant.
Toujours le même, toujours inflexible en ton zèle, mon vieil Hassan ! toujours la même foi aux formes et aux couleurs ! Ne sais-tu pas que la peau de serpent est une sauvegarde contre le serpent, de même que la peau de loup protège l’agneau humble et sans défense au milieu de la forêt? Malgré cette toque et ce manteau, va, je suis toujours musulman de cœur et d’âme, car c’est dans mon cœur que je porte le turban.
HASSAN
Béni soit Allah! Allah soit béni! (aux Maures). — Reposez-vous, mes frères; c'est moi qui veillerai. Le vieil Hassan a rajeuni tout à coup.
Les Maures s'en vont.
ALMANSOR
Quels sont ces hommes que tu appelles tes frères?
HASSAN
Un reste de serviteurs fidèles qu’Allah possède encore dans ce pays. Ah! petit est leur nombre, et il diminue tous les jours, tandis que tous les jours s’accroît l’armée de la canaille.
Que ta chûte est profonde, ô Grenade !
HASSAN
Et comment ne serait-elle pas tombée, la ville contre laquelle deux ennemis déployaient leur rage, au dedans la discorde, la ruse au dehors ? Oh ! malédiction sur cette nuit où l’astuce de la femme a su enflammer si bien la cupidité de l’homme! Malédiction sur la nuit où la ruine de Grenade fut résolue dans cet embrassement d’amour! Malédiction sur la nuit où don Ferdinand entra dans le lit de noces de dona Isabelle! Quand un pareil couple attise le feu de la discorde, la maison est bientôt la proie de l'incendie. Ge n’est ni la pique du vigoureux habitant de Léon, ni la lance du fier Aragonais, ni l’épée de la chevalerie castillane qui ont rem-
porté cette victoire; Grenade n’est tombée que sous les coups de Grenade. Quand le père assassine ses enfants, ses propres enfants endormis au berceau ; quand le fils lève sa main criminelle contre la tête sacrée du chef de famille; quand le frère, sur le cadavre du frère, franchit sans remords les marches ensanglantées du trône; quand les grands du royaume, oubliant leur devoir, suivent honteusement le drapeau de leur éternel ennemi ; alors les anges gardiens de la ville, voilant leur visage rouge de honte, prennent leur vol, et les bataillons ennemis entrent dans la place.
ALMANSOR.
Je pense encore à cette journée funeste. J’étais en bas, à la porte du château; tout à coup, bride abattue, arrive un cavalier monté sur un cheval noir. Farouche, les yeux égarés, hors d'haleine, il demande mon père. Il monte rapidement l’escalier et mon père le reçoit dans ses bras. Je ne le reconnus qu’à ce moment : c’était le bon Aly.
HASSAN, avec amertume.
Le bon Aly l
ALMANSOR.
« Aly, parle, quelles nouvelles? » s’écrie mon