‹ Drames et fantaisiesChapitre 8 sur 56 · AI.MANSOR · texte numérisé non relu

AI.MANSOR

Ne me demande pas ce lamentable récit. Laisse dormir les chers trépassés et les douleurs d’ Almansor. Tu vis alors comme sur son noir cheval le bon Aly nous apporta le malheur. Un malheur ne vient jamais seul. Chaque jour nous recevions des messa-

ges plus funestes encore ; et de- même que le voyageur se précipite la face contre terre quand le simoun brûlant lui souffle au visage, ainsi nous nous jetions sur le sol en pleurant, de peur que le souffle empoisonné des nouvelles sinistres ne nous donnât la mort. Bientôt nous apprîmes l’abjuration de nos prêtres, des Morabites et des Alfaquis...

HASSAN

S’il y a quelque part une croyance qui devienne matière de vente et d’usure, les prêtres sont toujours les premiers au trafic.

ALMANSOR.

Nous sûmes ensuite que le grand Zégri lui-même, craignant de mourir, le lâche! avait embrassé la croix, que le peuple en foule suivait l’exemple des grands, et que des milliers d’hommes courbaient leur tête sous l’eau du baptême.

HASSAN

Le nouveau ciel attire beaucoup de vieux pécheurs.

ALMANSOR.

Nous apprîmes que le terrible Ximénès, sur la place publique de Grenade, — ma langue se sèche

Ri)

dans ma bouche, — avait jeté le Coran dans les flammes du bûcher.

HASSAN

Ce n’était qu’un prélude; là où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes.

ALMANSOR.

A la fin, de tous ces cruels messages arrive le plus cruel, (h hésite.) Le bon Aly s’était] fait chrétien. (une pause.) A cette nouvelle, pas une larme ne tomba des yeux de mon père, pas une plainte ne s’échappa de ses lèvres, il n’arracha pas un cheveu de sa tête grise ; seulement les muscles de son visage s’agitaient en mouvements convulsifs; ses traits étaient méconnaissables, et du fond de sa poitrine déchirée sortit un éclat de rire aigu. Comme je m’approchais en pleurant doucement, le pauvre père fut saisi d’une folie furieuse. Il tira son poignard, m’appela « engeance de serpent, » et déjà il allait me percer le cœur, quand tout à coup une sorte de souffrance douce sembla se peindre sur ses lèvres : « Enfant, me dit-il, ce n’est pas à toi d’expier la faute. » Et d’un pas chancelant il gagna sa chambre silencieuse. Il y resta, muet, sans manger et sans boire, pendant trois jours entiers. Quand il en

ALJIANSOR

sortit, ce n’était plus le même homme. Il était calme; il ordonna aux valets de charger tous ses biens sur des mules et des chariots, il ordonna aux femmes de nous pourvoir de pain et de vin pour un long voyage. Lorsque tout fut prêt, il prit dans ses bras et porta lui-même le plus précieux de ses joyaux, le rouleau où sont inscrites les lois de Mahomet, l’antique et sacré parchemin que les aïeux avaient apporté en Espagne. Nous quittâmes ainsi les champs du pays natal, nous partîmes, à demi hésitant, à demi pressés, comme si une voix suave, caressante, et de tendres bras invisibles nous tiraient à reculons, tandis que des hurlements de loups nous poussaient en avant. Comme le baiser d’une mère, à

l’heure des adieux suprêmes, nous aspirions déli-

cieusement l’arôme des forêts espagnoles, des bois de myrtes et de citronniers, tandis que les arbres agitaient leur feuillage avec une mélodie plaintive, que la brise se jouait sur nos fronts mélancolique et douce, et que les oiseaux, en signe d’adieu, voltigeaient çà et là, tristes et muets, autour des muets voyageurs.

HASSAN

Vous teniez ferme, en vos mains loyales, le rneil-

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leur bâton de voyage, la croyance de nos pères.

ALMANSOR.

Là où le pied de Tarik prit terre en ce pays, nous nous embarquâmes à la hâte pour Maroc, où les meilleurs de notre peuple avaient cherché un refuge. Hélas ! à peine arrivée au port, ma mère mourut et coucha dans le tombeau sa tête fatiguée.

HASSAN

Transplanté par une main brutale sur le sol étranger, le lis délicat devait se flétrir.

ALMANSOR.

Vêtus d’habits de deuil, nous repartîmes. Nous nous étions réunis à ces caravanes qui font pieusement le pèlerinage de la sainte Mecque. A Yémen, dans le pays de nos frères, Abdullah ferma aussi ses yeux noyés de larmes, et s’endormit ici-bas pour aller chercher la patrie où il n’y a point de Ximénès, point de dona Isabelle.

HASSAN

Et n’y a-t-il donc en Arabie aucun lieu où l'on puisse pleurer son père trépassé ?

ALMANSOR.

Oh! si tu connaissais le tourment du cœur sans repos que d’invisibles lanières de flammes fouet-

ALMANSOR

tent et poussent en avant ! Je voulais une fois encore embrasser le sol espagnol...

HASSAN

Et aussi, par occasion, les lèvres de Zuleima.

ALMANSOR, d’une roix sévère.

Le serviteur du père n’est pas le maître du fds. Donc, amer Hassan, trêve de paroles amères. Oui, je l'avoue, j'ai soif de Zuleima, comme le sable du désert a soif de la rosée du matin. Cette nuit même, je vais au château d’Aly.

HASSAN

Ne va pas au château d’Aly, fuis cette maison comme un lieu empesté où germe une croyance nouvelle. Il y a là de petites pinces au cliquetis mélodieux avec lesquelles on tirera ton cœur du fond de ta poitrine, et à la place on te mettra un serpent. On te versera sur ta pauvre tête des gouttes de plomb fondu, brillantes, brûlantes, et jamais ton cerveau ne pourra plus guérir des sauvages douleurs de la folie. On te dépouillera de ton vieux nom et tu en recevras un nouveau, afin que ton ange gardien, quand il t'appellera comme autrefois, t’appelle inutilement. Enfant insensé, ne va pas au château d’Aly ! tu es perdu, si l'on reconnaît Almansor.

ALMANSOR.

Ne crains rien ; personne ne me connaît plus. Le chagrin sur mon visage a creusé des rides profondes ; le sel de mes larmes a ravagé mes yeux ; ma démarche chancelante est celle d’un somnambule ; ma voix est brisée comme mon cœur ; qui reconnaîtrait en moi le brillant Almansor ? oui, Hassan, oui, j’aime la fdle d’AIy 1 une fois encore, je veux la contempler, la gracieuse vierge ; puis, quand une fois encore je me serai enivré de cette vue charmante, quand j’aurai plongé mon âme dans ses regards, quand j’aurai respiré avec délices le parfum de tout son être, alors je m’en retournerai dans les déserts de l’Arabie et j’irai m’asseoir sur ces rochers à pic où s’asseyait Mœdschnoun soupirant le nom de Leïla ! Sois donc sans crainte, vieil Hassan ! sous le costume espagnol, sans que personne me remarque, sans que nul me reconnaisse, je parcourrai le château : la nuit est mon alliée.

HASSAN

Ne te fie pas à la nuit, elle cache sous son manteau noir beaucoup de figures hideuses, des salamandres, des serpents, et avant que tu t’en aperçoives elle les jettera sous tes pieds. Ne te fie pas

ALMANSOR

à son pâle amoureux, l’astre du ciel sombre, qui

là-haut, du milieu des nuages , scintille en faisant

les yeux doux; malicieusement, avec sa lumière oblique et grisâtre, il sèmera ton chemin d’épouvantails. Ne te fie pas à sa couvée de bâtards, à ces petits enfants tout dorés, qui jettent des lueurs si gentilles, qui prennent des mines si affables, qui font des saluts si caressants, si séduisants, et qui bientôt, avec leur mille doigts de feu, t’enverront mille signes moqueurs. Neva pas au château d’Aly! Au seuil, sont assises trois femmes sombres qui attendent ton retour afin de t’égorger en te serrant dans leurs bras et de sucer le sang de ton cœur en un baiser d’amour !

Arrête le moulin en te jetant dans ses roues, repousse avec ta poitrine les flots du torrent, retiens avec ton bras la source qui se précipite du haut des monts, — mais ne me détourne pas du château d’Aly. J’y suis entraîné par des milliers de fils de diamant enlacés avec toutes les veines de mon cerveau et toutes les fibres de mon cœur. — bonne nuit, Hassan I mon vieux glaive est mon compagnon.

HASSAN

Et que ton luminaire soit ta vieille croyance.

Le chAteau d’Aly. Cabinet éclairé avec une grande porte au milieu. On entend une musique de bal. Don Enrique est assis aux pieds de Zuleima.

DON ENRIQUE, avec passion.

Un parfum magique étourdit mes sens ; je frissonne, éperdu, je me prosterne à tes pieds et te salue comble la sainte Vierge! oui, tu es la reine radieuse du Paradis; comment pourrais-je m’approcher de toi avec un terrestre amour? alors même que les liens de l’hymen nous enchaîneront, je serai toujours à tes pieds comme un esclave!

La musique a cessé. Don Diego, pendant cette apostrophe, s'est glissé dans le cabinet et a ouvert b deux battants la porto du milieu. On aperçoit une magnifique salle de bal où se presse une foule brillante ; los couples des danseurs s'arrêtent, les yeux joyeusement tournés vers don Enrique et Zulcima; quelques voix poussent ce cri:

Vive, vive notre beau couple de fiancés!

Fanfare de trompettes. Don Enrique se lève, don Diego se glisse hors du cabinet; la porte du milieu reste ouverte.

ALMANSOR

ZULEIMA, d’un Ion sérieux.

Conduisez-moi dans la salle.

DON ENRIQUE, d’uno voix troublée, en lui offrant son bras.

Senora, c’est mon coquin de valet qui ma joué ce tour.

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