SCÈNE III
HECTOR, seul; puis HENRI
HECTOR, Seul.
C'est ici, qu'à neuf ans, soldat par mes désirs,
J'essayais aux combats joyeux mes longs loisirs.
O France, c'est ici qu'en mes rêves d'enfance,
Je songeais à ta gloire et non à ta défense ;
Et dans les vœux naïfs que pour toi j'adressais,
Je ne demandais pas de vaincre des Français.
O mon Dieu ! quel tableau : ma jeunesse et ma mère !
Un siècle d'espérance et de joie éphémère...
Au milieu du passé, je vis de souvenir ; Mais que m'apportera le jour qui va venir ? J'ai perdu mon épée et donné ma parole. Ma promesse...
(// s'assied près de la table, la tête entre ses mains; puis prenant des fleurs déposées sur la table.)
Des fleurs... Et sur cette corolle, De la rosée. . . Oh ! non ; des pleurs ; ce sont mes pleurs.
henri, descendant à gauche, fond; à demi-voix. Il sommeille !... il repose à côté de mes fleurs; Sa tête s'est penchée et s'appuie auprès d'elles.
hector, considérant les fleurs.
D'un fraternel amour symboles trop fidèles, Tristement, comme vous, mon frère m'a souri. Ah ! déjà le quitter!... Ce rêve...
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HENRI
Hector !
hector, vivement.
Henri !
Ciel!...
HENRI
Eh quoi, seriez-vous fâché de ma visite? Vous vouliez me quitter?... Votre regard hésite... Hector, songeriez-vous à nous abandonner? Moi-même... mais j'ai peur de vous importuner.
(// remonte comme pour sortir.) hector, le rappelant.
Mon frère !...
HENRI
Après trois ans d'exil, trois ans d'absence, Demeurez avec nous trois jours ; (souriant)
par complaisance.
HECTOR
Ah!
HENRI
Nous vous aimons tant! Moi, pour vous le prouver, Je ne rêverai plus, je ne veux plus rêver. Vous me conterez tout, vos exploits, vos souffrances ; Nous nous dirons au lonç nos vœux, nos espérances; Nous parlerons au long des vaincus, des proscrits, De ceux que nous aimions et que Dieu nous a pris. Nous pleurerons, unis, le soir, pour la prière, Notre mère qui dort dans notre cimetière ! Notre père qui dort dans les champs de Torfou... hector, se levant, fait quelques pas et comme hors de lui. Non!... Ma parole est là... Je ne puis... (Retombant sur un fauteuil.)
Je suis fou !
HENRI
Que faites-vous ?
hector, se parlant toujours à lui-même.
Jamais !... Le devoir me réclame:
Mais, ô devoir cruel, qui me déchire l*âme...
[Une pause.) Henri, faut-il tenir tout ce qu'on a promis?
HENRI
Oui.
Même aux ennemis?
HENRI
Surtout aux ennemis.
hector, à demi-voix.
Trop généreux enfant! s'il savait mon supplice... Pour aigrir mon angoisse, il s'en fait le complice. Quitter tout!... sans espoir...
HENRI
Voulez-vous donc partir ?
HECTOR
Peut-être.
( Un temps . )
Henri, sais-tu ce que c'est qu'un martyr ?
HENRI
C'est un saint qu'on égorge et qui meurt sans murmure.
HECTOR
Quand il tient une épée, ou qu'il porte une armure, Ne peut-il écraser son bourreau triomphant ?
HENRI
Sa couronne est moins belle alors qu'il se défend.
hector, s'animant.
Mais finir sans combat, sans regrets, sans révolte, Tomber comme la gerbe au soir de la récolte,
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Comme la fleur foulée aux pieds du voyageur, Sans plainte, sans vengeance...
HENRI
On a Dieu pour vengeur.
HECTOR
Mais mourir à vingt ans!
HENRI
A vingt ans, ah! qu'importe?
Quand l'ange des martyrs dans ses bras nous emporte Au ciel, qu'en un moment nous avons mérité ; Qu'importent nos vingt ans contre une éternité?
HECTOR
Ton langage est bien doux, mais tes conseils austères : Qui t'a donc enseigné de si graves mystères ? Tu parles du martyre, enfant, l'as-tu compris ?
HENRI
Oui. Notre mère un jour m'en expliqua le prix, Disant : « Le ciel est tout; et le reste, chimère. » Et l'on comprend toujours ce que dit une mère.
HECTOR
Notre mère parlait du martyre ?
HENRI
Oh ! souvent.
hector, se levant avec enthousiasme.
Alors, marchons. J'accepte... En avant ! en avant !
HENRI
D'où vous vient cette joie après cette demande ? Quand vous regagnerez la frontière allemande, Dites-moi, dites-moi, chercherez-vous là-bas La palme du martyre, ou celle des combats .-'
HECTOR
L'une et l'autre, qui sait ? J'attends, je vis, j'espère ; A Dieu, le reste. — Ami, parlons de notre père,
De celui qui m'apprit ce que c'est que l'honneur ;
De celle à qui tu dois ces leçons de bonheur.
A leurs chers souvenirs mes quinze ans vont renaître.
henri, attirant son frère à la fenêtre, à gauche. Oh ! ma mère !... Venez ; ouvrons cette fenêtre. Regardez, regardez!
hector, distrait.
Ah ! déjà le matin !
HENRI
A travers le brouillard, dans le jour incertain, Sa croix blanche domine au fonu du cimetière.
(Tous deux se découvrent.) Combien de fois, d'ici, prolongeant ma prière, J'ai contemplé sa croix qui, la nuit, brille encor, Et le ciel au-dessus, tout plein d'étoiles d'or. Puisqu'à votre berceau votre cœur vous rappelle, Allons voir cette croix, la tombe, la chapelle : Notre mère entendra nos deux voix.
(Prenant la main de son frère.) Votre main ; Je serai votre guide au long du noir chemin. Partons.
[Ils remontent et vont pour sortir : porte à droite.)
Quel est cet homme ?