SCÈNE VIII
SOULANGES, HECTOR, puis HENRI
SOULANGES
Le voilà bien !
Un mot vous le transporte, un mot le décourage ; Cœur loyal mais fougueux. Laissons passer l'orage. Dans une heure, au plus tard, sa fureur tombera. Sa bouche t'insultait ; son cœur en pleurera. Mais moi, puisque le ciel te rend à ma prière, Je veux t'ouvrir enfin mon âme tout entière.
Seul à seul, en ce lieu cher à ton souvenir, Méditons, mon enfant, nos projets d'avenir.
hector, tristement, appuyé sur la table ou sur le dossier
du fauteuil.
L'avenir?
SOULANGES
Il n'est plus pour moi ; tout m'en assure ; Tant de deuils dans ma vie ont creusé leur blessure ! Les chagrins plus que l'âge ont hâté mon départ. Mes amis au cercueil dorment pour la plupart ; Ils ont pris les devants ; après eux, en arrière, Voyageur attardé dans ma sombre carrière, J'attends l'heure d'en haut et je vais mon chemin. Le soir vient ; mais ma nuit aura son lendemain ; J'aurai moins de regrets, puisque j'ai l'espérance. Toutefois au vieillard il faut une assurance : Il faut un héritier au nom de mes aïeux; Il me faut une main qui me ferme les yeux. Hector, reste au foyer de tes jeunes années.
HECTOR
Moi ! Vous me...?
SOULANGES
Tu courais à d'autres destinées.
Compagnon de Sombreuil dans son échec vainqueur...
HECTOR
Mon père!...
(A demi-voix.)
Oh! tout conspire à me broyer le cœur.
SOULANGES
Le sacrifice est grand ; mais qui donc le réclame? Moi. Moi, qui dans ton sein jetai la sainte flamme, Moi. qui te fis soldat pour la France et son roi. Durant ces jours de fièvre et d'affreux désarroi, D'ardent enthousiasme, et puis de tant de haines, Où ton père, héros des luttes vendéennes, Tomba sur le drapeau dont il fit son linceul,
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Qui partagea les pleurs de ta mère? Moi seul ;
Moi seul, près du chevet de sa lente agonie,
Passai vingt jours sans trêve et vingt nuits d'insomnie...
Enfin la mort et Dieu la prirent dans mes bras.
{Hector se couvre le visage de ses deux mains. Une pause. Pendant ce temps Henri entre et s'arrête au fond de la scène.)
Pour elle, à ma demande, Hector, tu répondras. Pour ton frère et pour moi, reste. Sois sa défense; Console mes vieux jours et garde son enfance; Sauve-le : sauve-moi.
hector, à part, agité.
Mon serment!... mon secret!
SOULANGES
Parle donc... J'espérais que mon fils m'entendrait. Mon vœu n'a point d'écho dans ton âme?
Il la brise.
Mais...
SOULANGES
Tu rêves encor quelque grande entreprise...
HECTOR
Le devoir...
SOULANGES
Ton devoir ? ah ! tu te dois aux tiens. Avant d'être à la France, enfant, tu m'appartiens.
hector, hésitant, à demi-voix Ma voix va me trahir... Sa foi peut me comprendre. Puis, plus tard ou plus tôt, il lui faudra l'apprendre.
(Se jetant dans les bras de Soulanges.) Mon père...
soulanges, l'interrompant.
Oh! mon Hector, j'ai compris, je le vois.
Ton regard me le dit, je l'entends dans ta voix ; Mes yeux, malgré les pleurs, lisent dans ta pensée. Parle, achève. Je sens ma demande exaucée; Tu resteras.
henri, s'avançant en scène.
Oh! oui.
hector, vivement.
Holà! qu'ai-je entendu?
HENRI
Vous ne répondiez pas; alors j'ai répondu.
soulanges, à Henri.
Où vas- tu?
henri, hésitant.
Moi!... Je vais... je vais au cimetière : Pour mon frère et pour vous j'y dirai ma prière : La prière est si forte en montant d'un tombeau! Je pars; ma route est longue et le jour est si beau.
(.4 Soulanges.) Mais en accomplissant ce doux pèlerinage, J'y veux de votre cœur porter un témoignage.
SOULANGES
Comment ! douterais-tu de mon cœur?
HENRI
Oh! jamais.
SOULANGES
Hé bien?
HENRI
Comme autrefois la mère que j'aimais, Pour que jusqu'à la mort je l'aime et lui ressemble, Père, bénissez-moi.
HECTOR
Bénissez-nous ensemble.
SOULANGES
Mes enfants, dans mes bras.
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D'abord, à vos genoux.
henri, prenant la main de Soulanges.
Votre main sur nos fronts.
(Hector et Henri s'agenouillent.)
soulanges, au milieu.
Seigneur Dieu, bénis-nous.
Donne à ma main qui tremble un peu de ta puissance; Protège ma vieillesse et leur adolescence; Ne juge point ma vie et prolonge la leur. Sois ma force et leur joie aux jours de la douleur. Garde-nous deux trésors : l'honneur et l'espérance; Un seul amour, le tien; un seul pays, la France.
{Les relevant.) Maintenant, dans mes bras... oh! mes enfants.
HECTOR
Merci.
HENRI
(A Soulanges.)
Je suis heureux.
(A Hector.)
Hector, vous m'attendrez ici.
Il le faut : je le veux.
HECTOR
Mon frère...
henri, remontant.
Adieu. J'y compte.
(// sort, porte au fond.) hector, à part.
Je ne le verrai plus, peut-être.