LEMOINE, TALHOUET, SENNEVILLE
senneville, écoutant.
Ils viennent... C'est la mort.
TALHOUET
Ensemble, une prière., lemoine, remontant.
Suivez-moi.
(Fausse sortie; il redescend et montrant la croix.
Mais que fait donc ici cette pierre?
Abattez cet amas de mousse et de granit.
La croix !
SENNEVILLE
Trône divin, d'où le Christ nous bénit ! lemoine, solennel.
Le monde né d'hier est grand, est libre, est sage; A quoi bon ces poteaux de funeste présage ? Ces signaux de supplice ont duré trop longtemps. A bas. Jetez cela sur l'herbe.
(Talhouët et Senneville s'entretiennent sans écouler
Allons; j'attends.
M'avez-vous compris?
loc'h maria 287
SENNEVILLE
Non.
TALHOUET
N'insiste pas.
LEMOINE
J'insiste.
talhouet, se plaçant en face de la croix.
Alors...
senneville, s' avançant.
N'approche pas.
LEMOINE
Vraiment !... On me résiste; Faut-il pour cet assaut lancer des escadrons ! Ou bien, moi-même...
talhouet, montrant la croix.
Viens ; mais nous la défendrons.
LEMoiNE, furieux.
Arrière !
senneville, les bras croisés.
Frappe-moi.
(Lemoine tire un coup de pistolet; Senneville blessé va s'appuyer contre la croix.)
talhouet, s'avançant.
Frappe encore!... Il recule.
Dessenne est rentré et parle bas à Lemoine; tous deux remontent au fond, à gauche, et sortent.) senneville Croix divine, aide-moi.
TALHOUET
Quel exploit ridicule !
(Soutenant son ami.) Notre dernière lutte.
SENNEVILLE
Et mon dernier succès.
A Quiberon, ce fut pour le drapeau français; Là, pour la croix.
TALHOUET
Le lieu fait seul la différence.
Quand on défend la croix, on combat pour la France. (Un temps. Talhouët aide Senneville à s'asseoir sur le
banc, près de la croix.)
Souffrez-vous ? '
senneville, montrant son bras gauche.
Oui... ce bras... Mais c'est bientôt fini. Pour mon pays, mon Dieu!... mon Dieu, soyez béni.
(A Talhouët.) Demeurez près de moi jusqu'au moment suprême.
TALHOUET
Je ne vous quitte plus jusque dans la mort même; Car leurs balles feront coup double en nous frappant.
(Senneville s'épanouit; Talhouët le soutient.) Son sang coule : à son front la sueur se répand : Déjà la fin?...
senneville, revenant à lui.
La fin!... Non; je veux vous attendre.
Nos âmes se suivront quand Dieu viendra les prendre.
(Se soulevant, avec Vaide de Talhouët.) Je suis mieux; je revis, je reviens : me voici. Cet homme est maladroit; il n'a pas réussi. Coup d'essai de la mort : l'autre sera plus grave ; Je m'exerce; tantôt, j'en aurai l'air plus brave. (Use rassied, et reste assis jusqu'au moment de la prière de l évêque.)
TALHOUET
Vous riez?
loc'h maria 289
SENNEVILLE
Pourquoi non? cela ne nuit à rien.
La joie! elle est un droit du soldat, du chrétien ; Je suis toujours soldat, et chrétien davantage, Depuis que de ma foi ma blessure est un gage!
Quel bruit!
{Roulements de tambour lointains. Émigrés et soldats entrent par la gauche, au fond de la scène. Quelques soldats défilent et vont faire la haie, appuyés sur leurs fusils, à droite, depuis le haut jusqu'au premier plan. Les émigrés restent en deux ou trois groupes, au fond, sur le talus, et à gauche )