‹ Drames françaisChapitre 20 sur 137 · LAMORICIÈRE, MICHEL D'ESTOUTEVILLE, GÉRARD DE VAUCELLES · texte numérisé non relu

LAMORICIÈRE, MICHEL D'ESTOUTEVILLE, GÉRARD DE VAUCELLES

MICHEL

Quelle indigne équipée !

GÉRARD

Fol exploit !

LAMORICIÈRE

Ces exploits lui sont trop familiers ; Admis, depuis dix mois, parmi nos chevaliers, Cet homme à l'àme ardente, indocile et hautaine, Harcèle nos soldats, brave le capitaine, Nous assourdit, sans but, d'audacieux discours, Et nous fait payer cher un bien faible secours.

LA REVANCHE DE JEANNE d'aRC 5 I

MICHEL

Mais pourquoi le souffrir dans nos rangs qu'il encombre ! Mon père n'est-il plus le maître?

LAMORICIERE

Ah ! tout fait nombre.

Votre père sait bien que, dans ces murs étroits, Quand nous sommes si peu, pour garantir nos droits, Lorsqu'à l'entour de nous couvrant plage et falaise, Attentive au signal, rôde une armée anglaise, Un défenseur de plus en vaut trente, en ce lieu.

MICHEL

N'avons-nous pas l'Archange et la Pucelle et Dieu ?

lamoricière, souriant.

Et vous !

Oh ! Parlez-nous de la sainte Pucelle ; Son souvenir allume en nous cette étincelle, Ce feu du dévoûment qu'il faut entretenir.

(Joyeusement.) Messire, enseignez-nous ; nous sommes l'avenir.

MICHEL

Son nom chez les Anglais jette encor l'épouvante?

GÉRARD

Jeanne était-elle noble ? était-elle savante ?

MICHEL

D'où lui vint sa bravoure et l'ardeur des combats ?

GÉRARD

Que lui disaient ces Voix qui lui parlaient tout bas ?

LAMORICIÈRE

L'humble fille des champs, plus noble qu'une reine, Que Dieu nous envoya des Marches de Lorraine, Jeanne, ce doux appui du royaume tombé, Était pauvre, et n'apprit jamais ni A, ni B. L'enfant qui défia les canons et la foudre

Sut paître les brebis, sarcler, filer et coudre ;

Rien de plus. — La science est bonne ; les savants,

Dieu les bénit; l'Église en peuple ses couvents ;

Mais Dieu veut-il, lui-même, étaler sa puissance,

Il choisit la faiblesse, il arme l'innocence :

Jeanne était humble et pure : alors Dieu l'appela;

Et Jeanne, à son appel, répondit : « Me voilà ! »

Elle accourut, portant partout joie et vaillance,

Secoua la torpeur, bannit la défaillance,

Ranima notre espoir dans sa naïve foi,

Et nous refit un peuple, en nous donnant un roi.

MICHEL ~~"^x

N'avions-nous plus de roi, de noblesse, d'armée?

LAMORICIÉRE

Dans un cercle de fer la patrie enfermée, Vendue à nos vainqueurs par l'infâme Isabeau, S'en allait ville à ville et lambeau par lambeau ; Partout, les factions déchirant ses entrailles...

GÉRARD

Mais ses chefs? LesDunois, les La Hire et Xaintrailles?

LAMORICIÉRE

La France, sans un roi vassal du Roi divin,

N'est plus qu'un corps fiévreux qui se débat en vain ;

Ses soubresauts ne font que hâter l'agonie.

(Un temps. Puis s' animant par degrés.) Mais elle vint enfin, la Pucelle bénie ; Frappant, du même coup, Bourguignons, mécréants, Elle écrase l'Anglais aux fossés d Orléans ; Puis, sur son coursier noir, sous son armure blanche, Les poussant devant soi comme fait l'avalanche, Comme le vent balaie et disperse un troupeau, Elle allait, secouant sur eux son saint drapeau, Elle lançait sur eux l'éclair de son épée, Elle reconquérait la Patrie usurpée, Et dans Reims, entraînant le peuple tout entier,

LA REVANCHE DE JEANNE d'aRC 53

De nos cinquante rois conduisait l'héritier.

Jour du ciel ! que je vois encor des yeux de l'âme ; J'étais là ; je vis là, debout sous l'oriflamme, Notre pays sortir vivant de son tombeau, Criant tout d'une voix : Noël!...

(Une pause.) Que c'était beau !

MICHEL et GÉRARD

Noël!

LAMORICIÈRE

Sachez-le bien, la France est ainsi faite, Qu'après l'invasion, les échecs, la défaite, Prosternée à genoux aux marches d'un autel, Elle retrouve intact son honneur immortel. Dès le premier aveu d'un repentir sincère, Dieu lui prête un héros, le héros nécessaire; Un bras miraculeux la sauve ou la défend : Cette fois, le héros sauveur fut... une enfant.

GÉRARD

Et l'Anglais l'a brûlée I

MICHEL

O crime ! ô honte !

lamoricière, vivement.

O gloire !

Ses hauts faits surhumains aux rives de la* Loire, Orléans, Beaugency, Patay ; tous ces exploits Qui finissent à Reims et commencent à Blois, Tout cela s'embellit, s'éclaire, s'éternise, Aux feux de ce bûcher où la sainte agonise. Un trône eût été peu, trop peu, pour la grandir ; Le ciel, sur son bûcher, le ciel vint l'applaudir ; La martyre est plus belle encor que la guerrière.

[Un temps.) Elle monta, baisa la croix, dit sa prière, Pleura ; les yeux en haut, cria : « jésus ! jésus ! »

Et le feu s'élança... Mais l'on vit au-dessus, Lorsqu'au Juge éternel Jeanne d'Arc rendait l'âme, Ces mots : « jésus, jésus ! » écrits en traits de flamme ; Et de cet échafaud de feu, quand il croula, Une colombe ouvrit son aile, et s'envola.

MICHEL

Oh ! vive la martyre et la libératrice !

LAMORICIÈRE

Soyez français comme elle.

GÉRARD

Et que l'Anglais périsse !

michel, avec enthousiasme.

Que toujours indocile au joug de l'étranger, Ce Mont, que saint Michel daignera protéger, Au Péril de la Mer sentinelle hardie, Nous garde un coin de France en notre Normandie !

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