SCÈNE VIII GÉRARD, BEAUVOIR
beauvoir, du fond; puis descendant.
Ah ! te voilà.
Enfin je te retrouve et je veux qu'on s'explique. Pourquoi me désigner à la haine publique ? Pourquoi, dans les conseils d'hier et d'aujourd'hui, Redire, à mots couverts, les yeux sur moi : « C'est lui ! »
GÉRARD
Vous...
beauvoir, mettant la main à Vépée. Tu l'as dit ; ta voix, tes regards, ton silence, Tout m'accuse. Imposteur !
GÉRARD
Non, pas de violence.
Vous qui vous appelez messire de Beauvoir, Savez-vous, savez-vous ?...
BEAUVOIR
Je ne veux rien savoir.
C'est toi qui me poursuis, c'est toi qui me harcèles, Qui t'acharnes sur moi...
Gérard, lentement.
Messire de Vaucelles...
beauvoir, à demi-voix, reculant.
De Vaucelles ?... Malheur ! me connaît-il vraiment ?
{Revenant pas à pas.) Pour me perdre, il faudrait mieux choisir ton moment. Quoi ! dans un jour d'assaut, de trouble et d'épouvante, Quand l'Anglais nous étreint, d'une houle vivante, Tu traites de félon, d'infâme, un bon Français !
GÉRARD
Bon Français, vous l'étiez autrefois ; je le sais. Vous...
BEAUVOIR
Ne le suis-je plus misérable ? Une injure !
GÉRARD
Soyez-le.
BEAUVOIR
Qu'est-ce à dire?
Oh ! je vous en conjure, Par le nom de ce fils que pleure votre amour,..
BEAUVOIR
Mon fils?
GÉRARD
Trompez l'espoir de ce lâche Seymour.
Beauvoir, comme hors de lui.
Assez! Tu te tairas, va, langue de vipère. Gérard, tendant les bras.
Ne frappez pas. Je suis...
beauvoir, levant l'épée et frappant.
Meurs !
Gérard, chancelant.
Mon père !
(Tombant sur le banc de pierre.)
Mon père !
beauvoir, effrayé.
Ton père!... Que dit-il ? Qu'ai-je fait? Quel hasard ?...
Gérard, se soulevant.
Je suis Gérard ; Gérard de Vaucelles.
BEAUVOIR
Gérard !
(Se penchant sur lui.) Est-il vrai ?... Mon enfant !... Est-ce toi? (// essaie d'arrêter le sang et noue son écharpe autour du bras gauche blessé.)
Parle encore.
Ses yeux se sont fermés ; son front se décolore ; Sa tête tombe et cherche un appui sur mon bras.
(// s'agenouille et soutient le blessé.) Il respire. Il respire... ô mon fils, tu vivras. Reviens à toi ; Gérard, écoute : oh ! je t'en prie ! J'appartiens au devoir. Pour Dieu, pour la patrie...
(Se relevant.) Dieu ! Puis-je prononcer ce nom, ce nom béni ? Oh ! que je suis coupable ! oh ! que je suis puni !
Meurtrier... assassin de mon enfant.
(Se penchant de nouveau et prenant la main de Gérard.)
Pardonne.
Voilà donc mon accueil, quand Dieu me le redonne !
Gérard, revenant à lui.
Où suis-je ?
BEAUVOIR
Près de moi ; près de ton père, enfant. Ne crains pas ; ne meurs pas : mon cœur te le défend. C'est moi. Reconnais-tu ton bourreau ? — Mais qui pleure, Qui déteste, à genoux, son crime ; et qui, sur l'heure, Va te venger lui-même et courir à la mort.
GÉRARD
Est-ce vous?
BEAUVOIR
Oui, tremblant, courbé sous le remord.
Pitié, Gérard !
GÉRARD
Mon père...
Beauvoir, le soutenant.
O mon Dieu, quelle grâce !
Mon fils est là, vivant ; c'est mon fils que j'embrasse; Son sang coule sur moi ; coule, sang de martyr ! Vois; j'y mêle mes pleurs, les pleurs du repentir !
GÉRARD
Oh! oui.
BEAUVOIR
Je ne suis point jouet d'une chimère ; Je lis bien dans tes yeux le regard de ta mère. C'est bien toi, mon enfant; tu ne m'as point trompé : Toi que j'ai méconnu, haï, maudit, frappé. Gérard, reprenant ses forces.
Je veux vivre avec vous, pour dévouer ma vie A la France. Vingt ans, mon père l'a servie.
BEAUVOIR
Tu le savais.
GÉRARD
Souvent on nous a raconté, Père, votre bravoure ej votre loyauté.
Mais tous vous croyaient mort, sous la hache ennemie, Dans un combat. .
BEAUVOIR
Hélas ! au prix de l'infamie, Je me suis racheté ; racheté ?... Non... Vendu. Vente indigne.
GÉRARD
Il suffit ; car j'ai tout entendu ; Lorsque votre âme, hier, intrépide et hautaine, Refusait à l'Anglais le sang du capitaine ; Écrasant ce Seymour du poids de son mépris.
BEAUVOIR
Mais toi, Gérard ?...
GÉRARD
C'est vous qui m'avez tout a ppris .
Ce que vous méditiez, tout le monde l'ignore, Tout le monde se fie à vous et vous honore ; Ce que vous avez fait de moins fier, de moins beau, Est cloué dans mon cœur comme dans un tombeau.
(Un temps ; à demi joyeux.) Nous irons aux Fanils, ensemble ; et sur la grève Nous pourfendrons l'Anglais...
BEAUVOIR
Oh ! quel rêve !... quel rêve!.
Mais qui donc te sauva jadis, dans ton berceau, Quand notre humble castel n'était plus qu'un monceau ; Que les Anglais, tyrans de notre Normandie, Sur cet amas informe attisaient l'incendie Et fuyaient, laissant là ce hideux souvenir ?
GÉRARD
Un moine allait cherchant des mourants à bénir ; Il me prit ; me donna pour maison paternelle Ce couvent où sur moi l'Ange étendit son aile ; Et parmi vingt assauts j'ai grandi, sans effroi, Pour la cause de Dieu, de la France et du roi.
beauvoir, triste.
Et moi?
GÉRARD
Je faisais vivre au fond de ma pensée Votre nom, vos exploits, votre gloire passée, Ma mère, heureuse au ciel qui doit nous réunir ; Et content du présent, j'attendais l'avenir.
BEAUVOIR
L'avenir ?
Gérard, debout, avec force.
Avec vous, pour Jeanne la Pucelle, Vrai soldat...
(Retombant.)
Mais mon sang coule encore et ruisselle. La faiblesse me gagne.
(Il s' évanouit.)
beauvoir, criant.
Au secours !... Qui va là?